| Le pseudo-profil psychologique de Bouchard indigne la classe politique
«Je n'ai pas écrit en tant que psychiatre», dit le Dr Rankoff
MANON CORNELLIER
LeDevoir 28 août 1997 |
«Je le méprise.» C'est le verdict sans appel qu'a rendu hier le premier ministre Lucien Bouchard sur le profil psychologique dressé à son sujet par un éminent psychiatre torontois à la demande d'un député libéral fédéral.
«Dans le monde de la politique, un monde professionnel très dur à tous les égards, vous devez être prêts à recevoir des coups mais je crois que l'éventail des coups ne devrait pas s'élargir davantage. Ce qui s'est fait, ce à quoi on assiste est si bas, que je le méprise», a commenté M. Bouchard hier, après avoir effectué son remaniement ministériel.
Visiblement choqué par ce portrait publié ce week-end dans une foule de journaux anglophones, M. Bouchard a noté qu'on avait écrit beaucoup à son sujet mais jamais au point de mettre en doute ses capacités intellectuelles et morales.
«L'éventail de ce qui est permis et toléré en politique est très large en terme de coups. Mais je pense qu'il y a des limites, surtout vers le bas, et qu'elles ont été dépassées cette fois, a-t-il indiqué, l'oeil sombre.
Son indignation était partagée par tous les partis d'opposition fédéraux hier, le député néo-démocrate Lorne Nystrom y voyant même des relents de mccarthysme.
Le document en question a été rédigé au début de 1996 par le renommé psychiatre Vivian Rakoff à la demande d'un vieil ami, le député libéral de Don Valley West et ancien éditeur du Financial Post, John Godfrey. Ce dernier a ensuite transmis le document au bureau du premier ministre Chrétien.
M. Rakoff n'a pas rencontré le chef péquiste mais a dressé un portrait général de sa personne à partir d'articles de journaux et de livres, dont l'autobiographie de Lucien Bouchard. Il a produit deux essais de 5000 mots, dont un sur l'homme lui-même. Le long texte insiste sur l'importance de la langue et de la culture françaises dans la trajectoire politique du premier ministre, de sa capacité de confondre son destin avec celui du Québec et de s'investir totalement dans ses idées, même si elles sont en contradiction avec des opinions antérieures. Il évoque sa vanité, son besoin de se justifier et ainsi de suite.
C'est la publication d'un extrait d'un ouvrage à paraître sur M. Bouchard, rédigé par Lawrence Martin, qui a provoqué la divulgation du document et soulevé un vent de passion au Canada anglais. Depuis samedi, les manchettes sensationnalistes se multiplient. Le Sunday Province, de Vancouver, est allé jusqu'à coiffer sa une du titre «Cet homme est-il fou?». A part le magazine Maclean's, qui a dressé son propre portrait de M. Bouchard et affiché son scepticisme face au profil dressé par le Dr Rakoff, les autres journaux ont abondamment fait écho au texte du psychiatre.
Rejoint hier à son bureau de Toronto, le Dr Rakoff était dans tous ses états. «Ceci a atteint des proportions totalement démesurées», s'est-il indigné. Il se défend bien d'avoir dressé, comme le prétendent certains journaux, un profil psychiatrique ou clinique de l'homme politique. Il s'agissait, explique le sexagénaire, de recenser des textes écrits afin de se faire une idée de M. Bouchard. «Je suis un psychiatre mais je n'ai pas écrit cela en tant que psychiatre. Il s'agit de l'opinion d'un citoyen préoccupé par le leadership efficace de M. Bouchard au cours de la dernière campagne référendaire et atterré par le manque d'énergie du camp qu'il supporte», insiste-t-il.
Clinicien émérite, il a dit craindre «énormément» l'impact que cette affaire pourrait avoir sur sa carrière. Le Collège des médecins de l'Ontario a d'ailleurs laissé entendre qu'il pourrait se pencher sur son geste.
Les révélations des derniers jours ont surpris le chef réformiste Preston Manning qui a carrément condamné le procédé. «Ce dont nous avons besoin, c'est d'une stratégie et d'une vision nationales et non pas d'un profil psychiatrique du leader séparatiste, surtout lorsqu'il n'est basé sur aucune interaction.» Il s'est ironiquement demandé si le même genre de profil existait sur lui.
Malgré les assurances offertes par le bureau du premier ministre, il voudrait savoir s'il s'agit d'une pratique répandue, si des fonds publics ont été investis, quel usage on a fait des résultats et qui a été la cible de cette étude.
«C'est tout à fait inacceptable, a renchéri le chef bloquiste Gilles Duceppe. Cela démontre qu'il règne un esprit de panique à Ottawa et un mépris face aux Québécois.» Selon lui, cela équivaut à dire que seulement quelque chose d'anormal peut s'être passé pour que les gens appuient les idées de M. Bouchard. «C'est très malsain et inacceptable en politique», a-t-il ajouté. Il estime que le député Godfrey a démontré ainsi un ,manque de morale politique et que le médecin aurait dû faire preuve de plus de prudence. Quant à lui, il dit ne pas avoir reconnu son ami dans ce portrait.
Le chef conservateur Jean Charest craint que ce genre de méthode porte atteinte au lien de confiance minimale qui doit subsister dans l'arène politique et entre les citoyens et leur gouvernement. Il s'inquiète de l'impact sur les relations fédérales-provinciales, en particulier avec le Québec. Il avoue qu'il va lui même se méfier des libéraux à l'avenir.
Il y voit des implications plus larges. «Ceci amplifie le fait qu'il n'existe pas de stratégie politique plus concrète sur le front de l'unité. »
Au bureau de Jean Chrétien, on tentait de calmer la tempête. «Nous avons 155 députés. On ne peut pas savoir ce que chacun demande à ses amis», a indiqué le secrétaire de presse Patrick Parisot. «Ce n'est pas comme ça qu'on fait de la politique. La politique est un débat d'idées», a-t-il ajouté.
A l'origine de toute cette affaire, le député Godfrey a expliqué au Devoir que les résultats référendaires serrés et l'effet Bouchard au cours des derniers jours de la campagne l'avaient poussé à s'interroger sur ce phénomène et sur la personnalité de cet homme.
Il a donc fait appel au Dr Rakoff. «Je ne voulais pas une analyse clinique mais un profil psychologique dans un contexte historique, culturel, littéraire et philosophique.»
Ancien journaliste, il n'est pas surpris de l'attention portée à ce document. Il l'attribue au fait qu'il ait été de mandé par un député libéral à un psychiatre, transmis ensuite au bureau du premier ministre Chrétien et divulgué au milieu d'un été rare en nouvelles. Il insiste sur le fait que l'initiative venait de lui et non pas du gouvernement.

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