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Jeter les souches au feu de la Saint-Jean-BaptisteLa nation a toujours abrité des éléments de diversité mais étendait un voile d'harmonie sur cette réalité. La nation d'aujourd'hui a seulement déchiré ce voile et ne sait plus le retisser.
Professeur au département des sciences humaines LeDevoir 24 mars 1999 Le Devoir publie ici un texte en vue de la tenue, demain à Montréal, d'un colloque sur les relations judéo-québécoises organisé conjointement par l'IREP et la bibliothèque juive de Montréal
Les changements survenus depuis la Révolution tranquille ont fait des francophones une majorité politique au Québec, ce qui leur confère désormais une responsabilité qu'ils doivent exercer en se méfiant des réflexes qu'ils ont hérités d'un long passé minoritaire au sein du Canada et du continent. Le nouveau statut et la nouvelle stature qu'ils se sont donnés devraient dégager un horizon d'où il est possible de porter un regard neuf sur de vieilles questions lancinantes. L'identité nationale est de celles-là. Pour plusieurs, la diversité ethnique et culturelle est un phénomène récent qui oblige aujourd'hui à repenser le mode d'intégration symbolique de la nation. Cette perception peut comporter une large part d'illusion. En réalité, partout en Occident la nation n'a jamais été homogène et elle n'a jamais été aussi intégrée qu'on le croit. La nation d'hier a toujours abrité, autour d'une composante principale, des éléments de diversité, des groupes marginaux ou dissidents, des amalgames ethniques. En ce sens, on pourrait dire que la nation était moins intégrée que co-intégrée. Mais l'état-nation étendait sur cette réalité disparate un voile d'harmonie et d'identité organique qui faisait bonne mesure. La nation d'aujourd'hui n'est pas autrement constituée; elle a simplement déchiré son voile et ne sait plus le ratisser. En ce sens, l'identité collective n'est pas à restaurer mais à inventer suivant un autre modèle, adapté à la co-intégration. Dans ce contexte, la nation doit se construire en instituant une autre solidarité, une identité dont la propriété est de vouloir englober toutes les autres, mais en préservant leur spécificité et en s'en nourrissant plutôt qu'en les brisant. Si l'on admet cette prémisse, on perçoit que la conception traditionnelle de l'identité nationale est devenue inopérante, qu'elle peut mener à une impasse. Il paraît impossible de reconnaître vraiment la diversité et d'en assumer les corollaires, tout en voulant la fondre dans une identité à l'ancienne. Dans la direction opposée, il ne paraît pas plus avisé de s'en remettre à la dynamique des groupes particuliers pour faire émerger un principe de cohésion collective ou nationale. Le durcissement des appartenances, des enracinements et des identités communautaires crée un terrain propice aux cloisonnements ethniques et aux tensions raciales. On retrouve dans cette direction également l'impasse identitaire. On en revient toujours au même problème: comment concevoir une équation entre le singulier et l'universel? Comment conjuguer une composante ethnique majoritaire et des communautés plus ou moins marginalisées? Un déplacement stratégiqueLes tentatives pour accommoder la diversité menées principalement sur le terrain normatif des identités et des appartenances demeurent très incertaines parce qu'elles confrontent des symboliques irréductibles. Certains pensent y remédier en fondant la nouvelle identité sur des valeurs à caractère universel: la non-violence, les droits de la personne, l'égalité, la démocratie... Mais, comme l'ont reconnu de nombreux penseurs libéraux, ces vêtements sont trop larges pour habiller une collectivité singulière, pour y susciter des motivations qui s'enracinent au delà de la raison pure. Quant au discours actuel sur l'ouverture et le dialogue, sur l'enrichissement grâce à la diversité, il est certes nécessaire mais, à long terme, il risque de tourner court s'il ne débouche pas sur le terrain de l'action. Il faudrait pouvoir aller au delà d'une philosophie trop exclusive des identités, des fidélités et des racines, au profit d'une sociologie, d'une ingénierie de l'action et des interactions. Il ne s'agit pas de nier les premières mais de les investir dans les secondes en les articulant à des finalités communes, dans le cadre de projets sociaux. Ces projets pourraient être lancés à diverses échelles: celles de l'Etat ou de la société elle-même, de la région, de la municipalité ou de la communauté proche, dans le court ou le long terme. Ils reposeraient, au besoin, sur un financement public ou privé. L'idée serait de leur assurer un caractère pluriculturel de façon à y faire oeuvrer côte à côte des individus, des groupes, des organismes de culture différente. Dans cette hypothèse, la diversité n'apparaît plus comme un obstacle sur la voie d'une hypothétique identité nationale à concevoir dans l'abstrait; elle devient un capital de valeurs et d'expériences à faire valoir dans des initiatives conjointes, utiles à la société. L'horizon commun n'a plus à se construire en dépit de la diversité mais grâce à elle. Une identité véritablement québécoise ne pourra naître que de ce que les Québécois auront fait ensemble, et à raison de l'originalité qu'ils auront démontrée dans la gestion de leur société. Le Québec est une francophonie ultimement circonscrite par la langue; mais cette référence générale doit se traduire et s'incarner dans des contenus, des aménagements collectifs concrets, originaux. En cela, il ne s'agit nullement de nier le poids historique et sociologique de la composante canadienne-française mais de briser des solitudes. Il ne s'agit pas non plus de sacrifier la quête d'une identité québécoise; en ce sens, le déplacement suggéré revêt un caractère stratégique, en ouvrant un autre terrain. De la finalité des sociétésEn définitive, quel objectif une nation doit-elle poursuivre? Doit-elle s'employer surtout à être différente des autres, à cultiver ses traits distincts? Ou bien à rendre ses membres plus heureux? Il ne faut pas sourire à ce dernier énoncé, dont les Américains ont fait un programme collectif en l'inscrivant dans la Constitution de leur pays («the pursuit of happiness»). Choisir le premier terme de l'alternative, c'est s'engager (et peut-être s'enfermer) dans une spirale qui maintient les groupes ethniques sur la défensive. Opter pour le second, c'est s'engager sur une voie pratique qui, en ayant l'air de tourner le dos au problème, recèle peut-être sa véritable solution, dans la mesure où l'action commune est source de solidarité. Les souches et la greffeNotre proposition postule une reconnaissance du pluralisme. Mais elle suppose aussi une quête de solidarité, une volonté d'ouverture et d'engagement au delà des frontières du groupe ou de la communauté, au delà des protectionnismes culturels. En d'autres mots, elle reconnaît pleinement le principe de la diversité mais exige aussi de tous les partenaires qu'ils se départent de l'esprit de la souche. En l'occurrence: l'insécurité chronique et la méfiance qui poussent au repli et à la crainte de l'autre, qui entretiennent une mémoire exacerbée des vexations anciennes, qui durcissent les solitudes actuelles, compromettent les partenariats, empêchent toute possibilité de greffe.
En ce sens, tous ensemble, jeter les souches au prochain feu de la Saint-Jean? Pourquoi pas? Avec l'espoir raisonnable qu'à la longue, il pourrait naître de ces cendres (parmi quelques inévitables bleuets?) une espèce renouvelée, enrichie, comme il arrive parfois.
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