La rage est-elle un humanisme?

Falardeau ne désarme pas: notre combat, écrit-il, n'est pas constitutionnel, ce n'est pas non plus un simple contentieux Québec-Ottawa; l'heure est plus grave: «Nous nous battons pour la liberté et l'indépendance de notre Pays.»

Louis Cornellier

LeDevoir 10 avril 1999



LES BOEUFS SONT LENTS
MAIS LA TERRE EST PATIENTE 

Pierre Falardeau VLB, coll. 
«Partis pris actuels» 
Montréal, 1999, 256 pages




Intellectuel indigné au verbe tapageur, le cinéaste Pierre Falardeau aura beau prétendre que ses combats incessants et souvent déçus commencent à le fatiguer, nous ne le croirons pas vraiment. Battant dont la colère semble n'avoir jamais de repos, il rapplique encore ces jours-ci avec Les boeufs sont lents mais la terre est patiente, un recueil de textes engagés (déjà publiés ici et là) dont le très beau titre aurait été «volé à un gars de Québec».

Les habitués le savent: la méthode Falardeau ne consiste pas, d'une intervention à l'autre, à raffiner son argumentation, mais bien plutôt à enfoncer le même clou, soit celui de l'obligée lutte de libération nationale à mener. Il le répétera souvent: ceux qui font leur part en ce sens sont ses frères et ses camarades; les autres, des crétins à dénoncer ou des ennemis à abattre.

Se faisant un point d'honneur de parsemer ses textes de marques du langage populaire qu'il dit beau, inventif et vrai («Mais sortez de vos trous à rats de temps à autre et descendez dans le monde»), Pierre Falardeau pratique l'art de l'injure avec un plaisir compulsif et un sens de la provocation consommé. Agressant pour les victimes, le procédé donne du tonus au propos et lève toutes les ambiguïtés: nous avons affaire à un pamphlétaire à l'esthétique vulgaire revendiquée comme telle: «Il faut parler.. même tout croche. Parler pour comprendre... parler pour se comprendre... parler pour s'en sortir.»

Flèches

Le résultat est parfois réjouissant. Ainsi, au sujet de l'hebdomadaire Voir, il parlera «du catalogue Canadian Tire de la culture», de «circulaire Provigo de la culture» et, aux dirigeants de ce journal qui l'ont qualifié d'agitateur, il enverra cette mise en garde: «M'en va te les agiter, moi, quand m'a en pogner un par la poche. Vont s'faire brasser» Ailleurs, on pourra lire des commentaires sur «le vieux chien à Pinochet», sur le «concentré de trou d'cul» que serait le journaliste Mario Roy, sur la «tête de rôti de porc avarié» d'Elvis Presley, sur ce qu'il fait avec les jugements de The Gazette («je me torche le cul avec») et quelques autres du même acabit. Falardeau ne ménage pas ses munitions. Véritable tir de barrage d'imprécations, sa prose embrasée place les déserteurs de la cause nationale dans sa mire et ne fait pas de quartier. Les journalistes, entre autres, reçoivent ce feu roulant au passage: «Les journalistes en général me dépriment profondément. J'en respecte un certain nombre, mais ce sont pour la plupart de purs crétins. Et prétentieux avec ça. Bien élevés, ils ronronnent, ils papotent, ils pontifient, la plupart du temps, le cul entre deux chaises, sans jamais prendre parti ni se mouiller.»

Prendre parti: voilà l'impératif que nous assène le réalisateur d'Elvis Gratton. Qu'il rende hommage à Gaston Miron, qu'il s'adonne à la critique de livres ou à l'écriture de scénarios, qu'il nous entretienne interminablement de ses démêlés avec Téléfilm Canada (enfin, ce triste affrontement semble tirer à sa fin), qu'il se prononce sur la pub ou sur l'état du cinéma québécois («J'trouve qu'les films québécois, y ont de plus en plus l'air des annonces de Corn Flakes»; «Dans les films icitte, dans toute notre littérature, on dirait qu'y a jusse d'la place pour les paumés, les tout-croches, les ti-clins, les perrons d'porte, les Amable Beauchemin, les carpettes sur qui tu t'essuies les pieds. Pis après ça, vous vous demandez pourquoi que l'monde y vont pas voir les films québécois.»), Falardeau ne désarme pas: notre combat, écrit-il, n'est pas constitutionnel, ce n'est pas non plus un simple contentieux Québec-Ottawa; l'heure est plus grave: «Nous nous battons pour la liberté et l'indépendance de notre Pays.»

Il ne s'agirait donc pas de discuter, mais de comprendre: «Nous sommes avant tout désarmés dans nos cerveaux. Notre pire ennemi, c'est notre ignorance. Penser d'abord. Organiser ensuite.» Le programme, on le voit, ne tolère pas les tergiversations. Questionne-t-on sa légitimité (ainsi que Pierre Milot, par exemple, l'a fait dans Le Devoir à l'été 1996) que l'on se retrouve ipso facto dans le camp de «certains empissetteurs» de «l'espèce québécois-canadien-en-même-temps».

Humanisme

Pourtant, et au risque de déplaire à l'âme honnête et convaincue de Pierre Falardeau, la question se pose: la rage ainsi élevée au rang de posture existentielle est-elle un humanisme? Il faut d'abord répondre oui. Lutter contre l'enfermement des humains dans un système ou une logique qui, au nom d'un universalisme abstrait («Cette idéologie à la mode, qui sert de pensée à tous les consommateurs d'exotisme culturel de surface, qui se prennent pour le bout d'la marde, la crème de l'humanité, parce qu'ils mangent des sushis, des souvlakis ou de la panse de brebis farcis»), nie leur singularité, le vif de leur existence et, du même souffle, réitérer que la participation réelle au monde demeure notre horizon («Tout ce qui est humain est québécois. Tout. C'était ma contribution, à partir de ma spécificité d'artiste vivant au Québec, à l'histoire de l'humanité»), voilà ce qu'avance d'une part Falardeau et qui ne saurait lui être reproché. Notre situation spécifique n'est pas notre code et l'universalisme abstrait non plus. Cela dit, sans reconnaissance de la première, l'horizon universel se bouche.

Toutefois, et c'est le deuxième temps de la démarche, on voit mal ce qui justifierait l'établissement d'un modèle unique dans la poursuite de cet idéal. Faire de l'indépendance nationale du Québec, comme Falardeau le fait, le corridor exclusif de notre accession au statut d'humain à part entière, c'est enfermer aussi bien les partisans que les opposants à la souveraineté dans une logique déterministe inacceptable. Si l'indépendantisme est un humanisme, c'est dans la mesure où il ne s'impose pas comme un code (resterait-il à découvrir) mais comme un arrachement, ce qui entraîne que d'autres options puissent être aussi considérées librement. Le débat politique démocratique, avec ses avancées et ses reculs, avec les irritants qui lui sont inhérents, est à ce prix.

Angélisme

Pierre Falardeau a raison de dire qu'un «certain angélisme primaire nous sert souvent de pensée politique», mais quand il affirme qu'«il faut au moins tenter d'évaluer le réel, le plus justement possible et non s'accrocher à des "je pense que...", "je crois que...", "j'ai l'impression que..."», il semble oublier que le jugement péremptoire et définitif comporte aussi sa part d'illusion. De plus, qu'il s'en prenne systématiquement aux dirigeants politiques fédéraux et à l'establishment canadien, je veux bien et j'avoue le suivre assez facilement sur ce terrain. Cela ne devrait pas le justifier, cependant, d'appliquer le même traitement à tous les autres citoyens canadiens, francophones y compris, dont il semble presque nier l'existence. Et si évaluer le réel commençait, comme l'écrivait récemment Chantal Hébert (Le Devoir, 16 mars 1999), par ceci: «Peut-être serait-il plus facile de comprendre ce qui fait battre le coeur du reste du Canada si on commençait par penser qu'il en a un... »?

C'est parce que je suis, moi aussi, contre «l'immobilisme politique» qui répugne à Falardeau que je continue de méditer cette grave question tout en opposant une résistance ferme aux sirènes de l'antinationalisme «Benetton». Je partage avec lui la conviction que notre lutte nationale dépasse les arguties constitutionnelles, mais je refuse de sacrifier, ne fût-ce que temporairement, le social au national. A Bernard Landry et à Lucien Bouchard, je préfère le citoyen honnête de l'lle-du-Prince-Edouard et il y a de fortes chances qu'il en soit aussi de même pour ce dernier dans des circonstances semblables. Cela simplement pour dire que les Canadiens n'ont pas l'exclusivité de la mesquinerie et les indépendantistes, celle du coeur. Evaluer le réel prend du temps, mais le terre est patiente.

Impitoyable, Pierre Falardeau est pourtant un homme généreux. Ses hurlements ne sont pas, ainsi que d'aucuns ont voulu le faire croire, tribaux, mais désespérés, comme il l'écrit lui-même parfois. Stéphane Dion lui dirait probablement de respirer par le nez; je lui dirai plutôt que l'espérance a plusieurs visages et que certains de ceux-ci restent à découvrir et à inventer. La politique n'est pas un code déterminé. C'est un chantier.