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«« «« les 1000 jours
Le confort et l'indifférence sont les ennemis du rêve...
Denis Lazure Ex-ministre du Parti québécois
LE DEVOIR lundi 11 novembre 2002
Le texte qui suit est tiré d'un livre intitulé Médecin et citoyen, qui paraît aujourd'hui aux éditions du Boréal
En matière de justice sociale, je suis plutôt content de ce qui a été accompli, surtout durant le premier mandat du gouvernement Lévesque. Mais je m'inquiète de la quasi-absence de relève à l'intérieur de l'aile gauche du parti. Depuis 1994, le gouvernement du PQ s'est comporté trop souvent comme l'aurait fait le Parti libéral, sauf pour quelques rares politiques importantes, comme la garderie à 5 $ et le gel des frais de scolarité à l'université.
Il est malheureux que, contrairement à la pratique européenne, nos partis politiques n'entretiennent pas une permanence vigoureuse et animée par des penseurs qui veillent à la réalisation des idéaux du parti. Dans notre système, seule l'accession du parti au pouvoir lui donne sens et vitalité. À cet égard, il serait salutaire, je crois, de dissocier les deux fonctions de président du parti et de chef du gouvernement ou de l'opposition. Je pense que le Parti québécois devrait se donner un président, choisi par les membres mais ne siégeant pas à l'Assemblée nationale, qui serait responsable du contenu idéologique et de sa propagation. La présence d'un permanent en chef, qui incarnerait les objectifs de la souveraineté nationale et de la social-démocratie, est aussi essentielle que celle d'un organisateur en chef.
L'historien Arnold Toynbee a vu juste lorsqu'il a affirmé que les Chinois et les Canadiens français sont les deux peuples qui affichent le plus d'endurance. Au point, dit-il, où ils seraient les deux derniers à survivre à toute forme de cataclysme géopolitique ! Sans doute cet intellectuel britannique a-t-il été impressionné par notre fameuse «revanche des berceaux» qui, en deux siècles seulement, a permis aux 60 000 vaincus de 1760 de devenir un peuple de plus de 6 millions ! Mais le temps de la survivance est révolu. Pour que ce peuple s'épanouisse pleinement, avec dignité et fierté, il doit enfin se donner tous les attributs d'un pays souverain.
Pour cela, il faut remettre la passion à l'ordre du jour. L'indépendance d'un peuple, comme celle d'un individu, n'est pas qu'un projet rationnel. Elle obéit aussi aux forces vives de la croissance, de la maturation. Ces pulsions pour sa souveraineté, notre peuple les a ressenties à intervalles réguliers tout au long de son histoire. Comme lors du décès de René Lévesque en 1987 et de l'échec de l'accord du lac Meech en 1990, ou encore au lendemain du référendum quasi gagné de 1995.
Inévitablement, il faudra un jour poser de nouveau la question. Mais quelqu'un doit canaliser ces désirs profondément ancrés : un chef qui réunirait en lui ou en elle le charisme de René Lévesque, la conviction de Jacques Parizeau, la pédagogie de Bernard Landry, l'éloquence de Pierre Bourgault et la passion d'Andrée Ferretti.
Sans trop rêver à l'avènement de ce porte-étendard idéal, on devrait cependant espérer que le parti créé pour réaliser l'indépendance du Québec maintienne à la barre quelqu'un qui en fait la cause de sa vie. Sinon, à quoi aura servi l'endurance légendaire de notre peuple si elle ne se retrouve pas chez ses dirigeants ?
Depuis la démission en 1985 de son père fondateur, le Parti québécois a choisi en 2001 son quatrième successeur. Nous sommes bien loin de l'engagement persistant de nos leaders ! La plupart des peuples modernes qui se sont donné un pays ont été portés par un chef qui a voué toute sa vie à la réalisation du rêve, comme, par exemple, Eamon De Valera chez les Irlandais qui, après avoir fondé son parti nationaliste en 1918, a dirigé le combat durant 40 ans avant de devenir enfin, en 1959, le premier président de la République d'Irlande.
Notre histoire a connu trop de chefs qui ont abandonné leur rôle historique, à commencer par Louis-Joseph Papineau. Comme lui, plusieurs politiques de chez nous se sont trop facilement délestés des espoirs placés en eux par les Québécois, et se sont petit à petit identifiés à la mentalité et aux intérêts des Canadiens anglais. C'est le cas des Pierre Elliott Trudeau, Louis Saint-Laurent et Wilfrid Laurier.
Le confort et l'indifférence sont les pires ennemis du rêve. Les élans de fierté collective que nous avons connus le 15 novembre 1976 se sont mobilisés pour la réalisation du projet historique : nous donner un pays. De nos jours, les élans collectifs s'orientent vers la réussite matérielle, portée aux nues par les mondialistes opportunistes. Les propriétaires de la plupart des médias s'opposent au changement parce qu'ils ont tout intérêt à marteler que «la population ne veut pas entendre parler de souveraineté», sous-entendant qu'elle se satisfait pleinement des sports, de l'humour de bas étage et de success stories qu'ils lui offrent.
Au moment de conclure ce récit, en août 2002, il m'est difficile d'être optimiste. D'ici un an, il y aura des élections générales au Québec, et le parti du gouvernement Landry, pour être réélu, devra agir de façon exceptionnelle dans les mois qui viennent. À mon avis, plus il tentera d'être rassurant, au point d'être timide, sur la question de la souveraineté et de l'équité sociale, plus il risquera de confirmer l'appréhension de plusieurs -- à savoir qu'il ressemble de plus en plus au Parti libéral et à l'Action démocratique. À ce compte-là, aussi bien voter pour l'original.
Heureusement, le premier ministre Landry vient tout juste d'annoncer clairement que la souveraineté et la social-démocratie, notamment la lutte au chômage, vont constituer la trame du discours pré-électoral. Il ajoute qu'il souhaite que le Québec soit souverain en 2005 et qu'il y aura référendum «lorsqu'on sera moralement sûrs de gagner». Cela rappelle trop, à mon avis, les «conditions gagnantes» de son prédécesseur : cette petite phrase continuera d'«inquiéter» les adversaires qui vont brandir cette incertitude, et elle ne satisfait pas les militants qui préfèrent un échéancier plus précis. Il faut se rappeler que l'engagement de la campagne électorale de 1994, un référendum dans l'année qui suit l'élection, a failli produire l'effet désiré !
Les souverainistes, je crois, désirent une stratégie plus positive, basée sur l'assurance que, si on se met rapidement à la tâche, il est parfaitement possible de préparer les conditions gagnantes : fixer une échéance claire peut avoir un effet très mobilisateur.
Un jour ou l'autre, ce parti fondé pour donner un pays au peuple retournera lui demander de se prononcer sur son avenir. Alors son discours de persuasion devra être aussi passionnel que rationnel. Pour neutraliser les vieux complexes d'infériorité et d'insécurité, il devra mobiliser au maximum notre fierté nationale qui n'en finit plus d'être latente.
Puisque mes gènes me transmettent une longévité respectable, j'espère bien pouvoir participer à cette explosion de bien-être et de joie qui s'empare d'un peuple lorsque, gonflé de fierté, il décide enfin de prendre en main son destin !
Médecin et citoyen Le PQ doit montrer la voie
Les leaders péquistes attachent trop d'importance à suivre le rythme de la population, juge l'ex-ministre Denis Lazure
Jeanne Corriveau
LE DEVOIR mercredi 13 novembre 2002
Avec la publication de ses mémoires, l'ex-ministre Denis Lazure a voulu jeter un regard en arrière. Médecin et citoyen, qui vient de paraître chez Boréal, dresse le bilan du chemin parcouru, celui du psychiatre et administrateur d'hôpitaux devenu, en politique, le défenseur des oubliés du système de santé.
Même s'il estime que le Parti québécois s'est éloigné des valeurs sociales-démocrates qui l'avaient tant séduit en 1976, Denis Lazure reste fidèle au parti. L'ex-ministre, fondateur de l'Office des personnes handicapées (OPHQ) et maître d'oeuvre de plusieurs réformes sociales au sein de gouvernement Lévesque, a effectué un «retour aux sources» en reprenant la pratique de la psychiatrie à l'hôpital Louis-Hippolyte-LaFontaine, mais le politicien en lui n'a pas disparu.
Quand le Dr Denis Lazure se joint au Parti québécois en 1976 pour devenir candidat du comté de Chambly, il croit que le saut en politique est temporaire et qu'il reprendra ses fonctions de directeur de l'hôpital Saint-Jean-de-Dieu (devenu l'hôpital Louis-Hippolyte-LaFontaine) après la campagne électorale. Il se trompait; la victoire du PQ fait bifurquer sa carrière.
L'homme qui avait consacré douze ans à bâtir le département de psychiatrie infantile à l'hôpital Sainte-Justine et six ans à moderniser l'hôpital Rivière-des-Prairies n'a pu terminer la réforme entreprise à Saint-Jean-de-Dieu et il en éprouve encore des regrets, 26 ans plus tard.
Vent de changement
Le nouveau ministre des Affaires sociales pourra tout de même appliquer ses valeurs sociales-démocrates, défendant l'une après l'autre les causes qui lui tiennent à coeur et qui sont, trop souvent, jugées peu populaires et reléguées au bas de la liste des priorités. Ajout massif de places en garderies subventionnées, développement de cliniques d'avortement thérapeutique accessibles à toutes les femmes, création de l'Office des personnes handicapées, consolidation du réseau des CLSC et financement accru des services à domicile marqueront la carrière politique de M. Lazure.
La ferveur des premières années du PQ au pouvoir ne survit pas à la crise des finances publiques et à la décision de René Lévesque d'opter pour le «beau risque». Aujourd'hui, Denis Lazure reproche au chef d'avoir dissocié la notion de bon gouvernement de celle de la souveraineté. «Ç'a été la pire erreur et c'est Claude Morin le responsable», accuse-t-il en se rappelant cette houleuse période. Comme bien d'autres collègues, il démissionnera et ne reviendra sur la scène politique qu'à la faveur de l'arrivée à la tête du parti de Jacques Parizeau quelques années plus tard. Celui-ci lui infligera une gifle en l'écartant du conseil des ministres. Denis Lazure en garde un goût amer, mais cet épisode n'a pas altéré leurs liens d'amitié.
Québec: élections à l'horizon
Le Dr Lazure s'est finalement retiré de la politique en 1996 pour occuper le poste de directeur général de l'OPHQ. Il ne pardonne pas à Lucien Bouchard de l'avoir cavalièrement démis de ses fonctions trois ans plus tard, un geste qu'il qualifie d'«arrogant et mesquin». Dans ses mémoires, il ne ménage d'ailleurs pas l'ancien premier ministre qui, dit-il, a fait reculer la cause de la souveraineté. Une des seules vertus qu'il lui trouve, c'est d'avoir réussi à réaliser le déficit zéro, «mais il l'a fait aux dépens des services de santé. Il a répété l'erreur de Lévesque».
Indépendantiste «pur et dur», Denis Lazure déplore aussi que le PQ ait trop souvent mis l'option souverainiste au rancart, au gré des humeurs de la population. «Je reproche à la plupart des dirigeants du Parti québécois de trop parler du rythme du peuple, comme si un dirigeant devait être derrière ses troupes au lieu d'être devant. C'est fondamental», explique-t-il. Il faudrait plus de longévité chez les chefs, selon lui. «On en est au quatrième chef depuis Lévesque en l'espace de moins de vingt ans», rappelle-t-il.
Pour rallier les Québécois au Parti québécois et freiner l'ascension de l'Action démocratique du Québec (ADQ), l'actuel premier ministre aura besoin de faire un geste audacieux, croit Denis Lazure. «Je suis très près de Bernard Landry et je comprends très bien l'énorme difficulté de sa tâche. Ceci étant dit, je pense qu'il est trop timoré. Il tombe aussi dans le panneau de se laisser culpabiliser par l'adversaire, par les fédéralistes.» Malgré le tollé que cela risque de provoquer et les sommes déjà engagées, il lui suggère de renoncer au projet de création des deux mégahôpitaux, des «éléphants blancs» qui engloutiront des milliards de dollars sans nécessairement assurer une meilleure qualité des services.
Denis Lazure a dépassé le cap des 75 ans mais il ne se résigne toujours pas à prendre sa retraite. «Je ne suis pas pressé», lance-t-il, même s'il croit que le temps est venu de ralentir son rythme de travail.
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