«« SOUVERAINETÉ - le point

Genèse de la société québécoise

Fernand Dumont

Éditions du Boréal 1996


Le poids de l'héritage

J'y insistais au départ : ce que nous appelons une « société » est un mode particulier de structuration des phénomènes collectifs, celui où on saisit leurs arrangements sur le plan des grands ensembles. La nation et l'organisation politique en constituent les deux axes principaux. Or, dans le cas de la société québécoise, nation et organisation politique ont émergé d'un contexte particulièrement difficile. La dépendance extérieure a pesé lourdement sur l'une et l'autre, tout au long de la genèse que j'ai retracée.

La France projetait sur la colonie ses rêves et ses incertitudes quant à son propre devenir. L'activité missionnaire, 1e peuplement et le commerce des fourrures dépendaient de ressources et de stratégies malaisées à concilier. En Nouvelle-France, la guerre menaçait sans cesse ; les motifs de la déclarer ou de l'interrompre relevaient d'enjeux extérieurs. L'attention portée à la colonie a varié d'une époque à l'autre, l'indifférence ou l'hostilité succédant à la ferveur. Enfin, l'espace colonial était planifié de loin, fort abstraitement et sans qu'intervienne sur place quelque institution représentative efficace.

Remplaçant la France, l'Angleterre subordonnait aussi sa nouvelle possession à son propre destin. Ce qui se passait chez elle, de l'économie à la politique, engageait à des attitudes plus ou moins contradictoires envers les Canadiens. C'est à cause de ses difficultés internes qu'au lendemain de la Conquête la métropole ne s'intéressa guère à peupler la colonie de Britanniques et laissa survivre la petite population française ; par la suite, le conquérant a vu dans cette collectivité une barrière contre la menace que le voisinage représentait pour la présence de l'Empire en Amérique. Les Canadiens furent constamment ballottés entre l'assimilation plus ou moins rapide et la préservation d'une réserve francophone.

Les États-Unis ont introduit un paramètre aussi important que la France et l'Angleterre dans la genèse de la société québécoise. Avant la Conquête, dans l'espace partagé par la Nouvelle-France et les colonies américaines, la guerre ou la paix armée étaient une préoccupation constante; ce qui explique, pour une part, l'extension démesurée de la colonie française. Sous le régime britannique, les relations devinrent plus ambigues. Les francophones, du moins leurs élites, endossaient habituellement la fonction de gardiens des frontières que l'Angleterre leur attribuait; ils y voyaient un argument utile à retourner contre les tentatives d'assimilation. Idéologie composite où il est difficile de démêler conviction et astuce diplomatique. L'exemple de la révolution de 1775 qui conduisit les Américains l'indépendance séduisait des Canadiens, au point où beaucoup appuyaient les rebelles. Les États-Unis ont provoqué tour à tour l'attirance et la répulsion : migration massive, suivie parfois de retours désabusés ; plaidoyers fervents pour l'annexion contredits par des condamnations véhémentes du matérialisme yankee; accueil empressé des capitaux américains accompagné de la dénonciation de leur ingérence...

Pour sa part, l'Église a été une composante intime de cette société. Après la Conquête, elle a constitué le facteur principal de sa survie. Cependant, elle aussi a connu la domestication : en Nouvelle-France, l'État l'a mise très tôt sous sa coupe ; après la Conquête, le pouvoir britannique l'a maintenue longtemps en servitude. Quand elle se fut libérée un peu de cette tutelle, la consolidation de son pouvoir sur la société francophone a coïncidé avec la montée de l'ultramontanisme et de la centralisation vaticane. Elle ne se bornait pas à accueillir les décisions romaines ; elle les demandait avec insistance. A Rome refluaient des intrigues et des arbitrages à propos des querelles intérieures les plus anodines. Les communautés religieuses venues d'Europe ajoutèrent à la colonisation spirituelle en important des problématiques et des craintes convenant davantage à la situation de leurs contrées d'origine qu'à celle du pays.

Au total, voilà une société qui, au cours de sa genèse, a dû subir de puissantes attractions extérieures. Pour faire contrepoids, de quelle faculté d'intégration interne a-t-elle disposé ? Répondre à cette question, c'est indiquer la pente que prit la recherche tâtonnante d'une identité nationale aussi bien que les vicissitudes de l'organisation politique.

Il m'a paru impossible de reconnaître en Nouvelle-France une nation nouvelle, mais tout au plus la différenciation de ce que j'ai appelé, faute d'un meilleur terme, un «sentiment national». Grande étant la distance qui séparait la colonie de la métropole, l'enracinement s'est accru avec la succession des générations. Les heurts se sont multipliés entre les habitants et les administrateurs venus de France, entre les élites du pays et les marchands de passage, entre les miliciens et les militaires de profession. Avec la Conquête, le sentiment national s'est exacerbé. Des langues, des religions, des institutions juridiques se heurtaient ; devait en résulter, dans la population, une prise de conscience de l'originalité de ses genres de vie, de sa culture. Il ne lui a pas suffi de se rendre compte que ses propres institutions étaient différentes ; il lui a fallu plaider pour sauvegarder leur existence. Contre le danger de l'assimilation, elle ne pouvait montrer l'utilité de sa survie qu'en se plaçant du point de vue du conquérant; reprenant sans cesse cette argumentation, elle était conduite intérioriser l'image que l'autre lui renvoyait. Quand, de surcroît, les journaux et les élites du Canada anglais jetaient à la face des vaincus les qualificatifs d'ignorants, d'illettrés, d'incapables que Durham reprit dans son célèbre rapport, les francophones n'étaient-ils pas enclins, sinon approuver ce portrait d'eux-mêmes, du moins s'interroger sur sa ressemblance ? Un certain complexe d'infériorité s'est insinué dans le peuple et dans les élites, traduit dans des gestes de soumission ou de vaines colères dont la tradition ne s'est jamais perdue tout à fait.

Né dans la seconde moitié du siècle, le nationalisme a hérité de ce réflexe défensif. Qu'il ait dû s'élever contre l'impérialisme britannique, l'oppression des minorités dans les autres provinces ou les manoeuvres centralisatrices du gouvernement fédéral, cela a encore accentué une conscience de soi pour ainsi dire négative. Préoccupés de ne pas laisser les influences du dehors emporter la nation, la majorité des nationalistes n'ont guère pu s'assigner un autre idéal que celui de la craintive conservation d'un héritage. En ont résulté des traits durables de mentalité : une difficulté à affronter les autres cultures, un penchant à leur faire des emprunts avec un enthousiasme naïf ou à s'en méfier avec une pointe d'envie. Cela aussi fait partie du prix à payer pour la survivance.

Le contrepoids aux pressions extérieures, il s'est trouvé dans le mode particulier d'organisation sociale propre à cette société.

Sa petite population tant disséminée sur un territoire immense, partagée entre la culture du sol et l'exploitation de la fourrure, la Nouvelle-France s'est scindée entre la vallée du Saint-Laurent et un hinterland aux limites de plus en plus lointaines. Deux structures, deux mentalités en ont découlé. L'enracinement et la mobilité ont marqué la culture de traits antinomiques. Plus tard, l'attachement au village natal n'a pas empêché les déplacements temporaires ou définitifs causés par des bouleversements économiques à la dimension du continent, tandis que les mouvements de la colonisation intérieure allaient dans tous les sens, dépourvus de plans et de politiques d'ensemble, ne disposant jamais de communications à la mesure de l'occupation du territoire.

A l'origine, le rang a été le pivot du peuplement et le foyer principal de la sociabilité. En Nouvelle-France, la ville et la campagne ont connu une faible intégration, et le village a connu une croissance tardive. Sous le Régime anglais, la gratification ethnique s'est inscrite dans le paysage urbain. Beaucoup de facteurs ont ainsi concouru à une intégration de la population dans les microcosmes sociaux, à la primauté de l'organisation sociale de base. C'est la famille qui a exercé l'influence la plus déterminante sur les genres de vie. Autour d'elle s'est maintenu l'attachement au milieu, se sont déployés le village et la paroisse, c'est elle qui, lors des migrations, a favorisé les transitions sans rupture radicale, la continuité à travers le changement.

Sans doute, beaucoup de sociétés ont reposé sur une intégration à la base. Mais au Québec les solidarités élémentaires ont assumé une fonction d'autant plus envahissante qu'a longtemps été absente toute espèce d'organisation représentative sur le plan local. Soulignant qu'aux États-Unis la commune a pris forme avant le comté et l'État et que là a commencé l'existence politique, Tocqueville ajoutait: « L'habitude de penser par soi-même et de se gouverner est indispensable dans un pays nouveau, où le succès dépend nécessairement en grande partie des efforts individuels des colons (2).» Ce défaut persistant d'institutions locales représentatives, alors qu'était si serré le tissu des liens de famille et du voisinage, a eu une double conséquence au Québec: la pauvreté de la socialisation politique et un certain manque d'initiative individuelle.

Leur société s'étant construite avant tout par en bas, c'est là que les Canadiens français ont puisé les conditions principales de leur survie. Les idéologies confectionnées par les élites de même que les utopies touchant la vocation agricole et la mission providentielle ont eu peu de résonance chez les agriculteurs, les colons, les prolétaires des villes et les migrés aux États-Unis. Bien plus que par les prêches des élites, la nationalité s'est perptuée dans la masse du peuple par la continuité des réseaux primaires de sociabilité, par la vertu de coutumes altérées peu à peu pour les besoins de l'adaptation au changement. Ce sont surtout ces réseaux et ces coutumes qui ont assuré la régulation de la vie collective ; d'autant plus que la scolarisation n'a eu qu'une incidence tardive. Là réside probablement l'une des explications de la dégradation de la langue sous l'effet de l'industrialisation et de l'urbanisation.

Dépendance extérieure, sociabilité élémentaire : au cours de la genèse de la société québécoise, ces deux pôles connurent une tension telle qu'ils semblent s'être développés et consolidés de façon quasi autonome. Comment ne pas voir dans cette distance une entrave majeure à la formation de la nation et de l'organisation politique ?

L'hiver de la survivance

Cette disjonction entre deux paliers de l'organisation sociale n'est pas la seule que nous avons repérée. Il en est une autre, qui lui est complémentaire, entre communauté nationale et organisation politique.

Comment le sentiment national, avivé par la présence de l'autre s'est-il mué en la représentation d'une nation comme entité objective ? Il a fallu qu'interviennent des élites définitrices. Aux lendemains de la Conquête, la petite noblesse se déclarait le porte-parole des colonisés; elle était si servile, le peuple lui était si peu attaché qu'elle s'avéra rapidement incapable de jouer un rôle de quelque importance. Intermédiaire tout naturel entre le colonisateur et le peuple conquis, l'Église se considérait comme la tutrice de la collectivité francophone ; mais elle était trop mal pourvue encore de moyens d'encadrement, trop surveillée par le gouvernement anglais pour élaborer une idéologie à la mesure d'une société. C'est la tâche que s'est donnée une nouvelle classe bourgeoise, qui a trouvé l'instrument de son ascendance dans l'institution d'une Chambre d'assemblée et dans une opinion publique alimentée par une presse très active. En travaillant à définir la collectivité, en confirmant son existence par le pouvoir du discours, cette bourgeoisie décidait en même temps de sa propre légitimité.

L'organisation politique concédée en 1791 par les autorités impériales apparaissait comme une revanche par rapport au Régime français dont Papineau et les autres leaders dénonçaient le despotisme. Cette version laïque de la « conquête providentielle » brouillait l'idée de nation, qui est difficilement pensable sans le report à une origine fondatrice. Bien plus, dans l'esprit des élites francophones, la collectivité envisagée du point de vue politique ne coïncidait pas avec la communauté nationale ; elle englobait les anglophones autant que les francophones. Le peuple tenait son statut de la Constitution, il se manifestait par l'opinion publique éduquée par la presse; les parlementaires en étaient les interprètes légitimes. Cette vue des choses aurait sans doute pu s'imposer au détriment de la nation si francophones et anglophones n'avaient été autant étrangers les uns aux autres, surtout si la bourgeoisie anglaise des affaires n'avait poussé les Canadiens français à l'assimilation.

On ne qualifiera donc pas de nationaliste la représentation politique de la collectivité que prônaient les leaders dans la première moitié du XIXe siècle. C'est même avec embarras et de pénibles tâtonnements que ces porte-parole essayaient de cerner l'entité nationale. Nous les avons vus risquer de curieuses distinctions entre, par exemple, la nation «généalogique» et la nation «proprement dite», c'est-à-dire politique. Nous en avons reconnu la suite dans la volonté des Pères de la Confédération de fonder une « nation nouvelle », nation politique là encore, par opposition à l'autre nation, culturelle si on entend bien. Il n'est pas impossible que la « souveraineté culturelle » que d'aucuns ont tenté de mettre à la mode dans les années 1970 se rattache à ce lointain parrainage.

Entre la nation et la politique, le raccord avait failli se produire dans les années 1830, par la médiation de l'idée de république. Après qu'on l'eut prise pour modèle, la société américaine devait, selon certains, intégrer le Bas-Canada. Mais comment concilier pareille orientation avec la survie de la nation ? Les institutions qui caractérisaient les Canadiens français semblaient peu compatibles avec les traits fonciers de la république voisine. Et puis, peu nombreux, les francophones n'auraient-ils pas été assimilés par les Américains en renonçant à la protection de l'Empire britannique ? Après la Rébellion de 1837-1838, les Rouges reprenaient la tentative en se butant au même dilemme politique : opter pour la république, c'était au prix de l'assimilation, à laquelle plusieurs finirent par consentir; se replier sur la défensive, en privilégiant une conception avant tout culturelle de la nation, c'était se condamner à la marginalité.

Ce dilemme s'est dénoué au mitan du XIXe siècle. Désormais, la nation sera vue avant tout comme une entité culturelle, un ensemble de traditions : «notre langue, nos institutions et nos droits », selon une formule qui deviendra un cliché. Cette nation culturelle n'était pas tout à fait dépourvue de support politique puisqu'une organisation provinciale veillait prétendument à sa protection. Ce qui restait de l'autonomie politique rejoignait ce que nous avons dit du caractère de l'identité nationale : une conscience de soi repliée sur la défensive depuis la Conquête et que l'on croyait sauvegarder par l'exaltation des traditions. Une collectivité reposant d'abord sur des réseaux primaires de sociabilité n'offrait-elle pas depuis longtemps le visage d'une nation qui pouvait se perpétuer sans projet politique ? Les tendances diverses que l'histoire avait mises au jour auparavant convergeaient pour conférer à la réserve francophone sa configuration durable en Amérique.

Alors on comprend que l'ordre social instauré dans cette collectivité au mitan du XIXe siècle, bien loin de lui imposer sa forme de l'extérieur, en fut le sous-produit.

L'avènement du gouvernement responsable n'était que l'apparent triomphe des luttes d'avant 1840 ; il consacrait l'échec du projet de société qu'avaient entrevu les patriotes, pour ne retenir que leurs réclamations d'aménagements constitutionnels, l'accroissement des prérogatives de l'Assemblée. Le patronage passait des mains de l'oligarchie à celles du politicien. Celui-ci nouait des liens avec les pouvoirs économiques ; par le patronage, il s'attachait le peuple et les petites élites, s'insérant dans une organisation sociale de plus en plus dense à mesure qu'on se rapprochait du niveau local. Rien ne devait échapper à la fièvre politicienne et aux jeux de la politicaillerie. A la fin du XIXe siècle, Edmond de Nevers a dressé un pittoresque tableau : une société québécoise de 1 300 000 habitants comptant 143 députés aux gouvernements fédéral et provincial, 24 sénateurs, 24 conseillers législatifs, un lieutenant-gouverneur, des candidats défaits fort actifs en vue des prochaines élections, une nuée d'organisateurs à l'affût de récompenses, des jeunes gens obsédés par les querelles partisanes (3)...

Libérée de la tutelle des gouvernements britanniques tout en protestant de sa loyauté sans faille, profitant du déclin des idéologies radicales, pourvue d'un clergé plus nombreux, mieux implantée dans un réseau de paroisses, l'Église s'engageait dans des initiatives pastorales qui lui attacheraient plus étroitement les populations. Le clergé imposait une autorité qu'il prétendait tenir de cette qualité de « société parfaite » que lui attribuait l'ultramontanisme ; il exerçait ou s'imaginait exercer une domination rigoureuse sur les moeurs et les moyens de diffusion de la culture. En fait, L'Église était à l'image de la société qu'elle régentait; défendant des coutumes, elle en devint prisonnière.

Plus tard, on ne manquera pas de dénoncer le conservatisme de cet ordre social, des élites qui l'ont soutenu et qui en ont profité. Mais c'est la société elle-même qui était conservatrice. Elle l'était par le poids des contraintes extérieures, par sa structure, par la logique de son développement. A l'écart des grandes décisions économiques et politiques, repliée sur des coutumes qui la rassuraient sur sa différence et qui légitimaient ses élites dans leur fonction d'intermédiaires, cette société trouvait sa pérennité dans sa culture. Mais, en se délestant du politique ou en acceptant qu'on l'en prive, quitte à y garder des rôles de figurants, elle isolait la culture et la condamnait à l'anémie. Elle s'évadait dans l'imaginaire, qui devenait un prétexte pour fuir l'histoire plutôt qu'une provocation pour l'affronter. Pendant que les utopies se détachaient des grandes ambitions politiques pour s'abandonner à l'idéalisation du monde rural et à une mission spirituelle évanescente, la mémoire historique reconduisait la collectivité le plus loin possible en arrière, vers une origine mythique sans danger pour les puissants et sans risque pour leurs subordonnés.

Ce n'est pas seulement en Amérique ou au Canada que cette société a été refoulée et qu'elle s'est retirée dans la farouche sauvegarde de son identité. A l'intérieur même des frontières du Québec, elle a coexisté avec une autre société. Le phénomène remonte loin, à l'époque où la bourgeoisie canadienne-française utilisait la Constitution de 1791 pour définir le Bas-Canada comme une société politique englobant Français et Anglais dans un même peuple. L'échec de cette conception, qui rejetait l'idée de nation francophone à l'arrière-plan, s'explique pour une part par l'antagonisme des deux bourgeoisies qui ambitionnaient la conduite de la collectivité. La nouvelle bourgeoisie francophone était placée devant une autre bourgeoise qui détenait la maîtrise de l'économie et qui prétendait étendre cette suprématie à d'autres domaines, dont le politique. Ces deux classes en ascension, différentes par leurs caractères nationaux et les sources de leurs pouvoirs, défendaient deux projets de société.

Cette dissension des bourgeoisies s'est renforcée par un plus vaste affrontement des institutions. La Conquête à peine achevée, la petite faction britannique installée au pays réclamait la domination de sa langue, de sa religion, de ses coutumes juridiques, de son mode de propriété. Avec l'arrivée d'une émigration anglaise considérable, les objurgations se sont faites beaucoup plus pressantes, en même temps que s'intensifiait le mépris envers les institutions francophones au nom du progrès. Durham entérinerait finalement ces récriminations en proposant une fusion des institutions et des populations. Avec la Confédération, la paix a semblé s'établir, mais par la consécration de la dualité. La société anglaise du Québec s'est donné un système scolaire particulier, délié de toute coordination à l'intérieur du Conseil de l'instruction publique; le cloisonnement a gagné les moyens de communication, les institutions de santé et le réseau des associations. Des élites ont maintenu des liens par en haut; des employés, des ouvriers et des agriculteurs se sont rencontrés par en bas. Mais l'échec de la tentative pour former une véritable communauté politique dans le respect des différences culturelles a été très tôt consommé ; on en retrouve aujourd'hui les conséquences dans les difficultés à fonder au Québec un dialogue des cultures et une souveraineté de l'État qui ne s'identifie pas avec la nation francophone.

De la genèse à aujourd'hui

La genèse de la société québécoise s'achève donc au moment où commence l'hiver de la survivance.

Peut-être le lecteur aura-t-il l'impression que je me suis complu dans une peinture de notre ancienne déchéance collective reprenant un procès cent fois remis en chantier. J'aurais ainsi prêté la main à mon tour à un jeu de massacre auquel se sont livrés des ramasseurs de ragots et même quelques chercheurs sérieux au cours de la Révolution tranquille. Confortablement installé dans les savoirs et les préjugés de son époque, rien n'est plus aisé que de faire comparaître les défunts devant le tribunal de l'histoire. Et il est de bon ton en certains quartiers de décrier le passé, avec la conviction de se hausser du même coup au rang d'acteur des grands recommencements. Je suis persuadé, pour ma part, que le métier d'historien ou de sociologue relève d'une autre urgence : celle de comprendre et, si possible, d'expliquer. Il commande de prendre une distance, de faire soigneusement la part de l'esprit critique ; il n'exclut pas pour autant la complicité avec les gens d'autrefois, l'effort pour nous réapproprier quelque chose de ce qu'ils ont senti afin de rendre un peu intelligible ce qu'ils ont vécu.

Certes, on ne revient pas sur les siècles dont il a été question dans ce livre sans que s'impose avec une force pressante la conviction qu'à l'heure où elle parvenait à des projets et à une mémoire qui lui fussent propres, à une référence qui lui conférait une identité pour l'avenir, cette société consacrait du même coup sa mise en marge de l'histoire. Il est des peuples qui peuvent se reporter dans leur passé à quelque grande action fondatrice : une révolution, une déclaration d'indépendance, un virage éclatant qui entretient la certitude de leur grandeur. Dans la genèse de la société québécoise, rien de pareil. Seulement une longue résistance. Mais qui n'incite pas pour autant au dédain méprisant, encore moins au cynisme rétrospectif, devant ce qui fut à tout prendre une modeste mais troublante tragédie. Aussi, on peut, à la suite de François-Xavier Garneau, admirer encore les miliciens et les missionnaires de la Nouvelle-France, les défricheurs et les prolétaires des temps obscurs, les journalistes et les hommes politiques qui ont mené les luttes constitutionnelles au nom de la démocratie, les rebelles de 1837-1838. Il n'est pas défendu non plus de s'émouvoir aux rêves des utopistes du XIXe siècle ou aux récits des vieux historiens, romanciers ou poètes appelant à la rescousse les souvenirs du passé. Il est même permis de reconnaître quelque mérite aux nationalistes d'antan, conservateurs par principe et par nécessité peut-être, qui ont proclamé l'existence d'un peuple aux heures les plus difficiles et dressé, faute de mieux, de modestes et parfois dérisoires barricades...

Les Québécois d'aujourd'hui ne font plus face aux mêmes tâches que ceux du siècle dernier. Je crois cependant que la réflexion sur les commencements peut nous être utile devant les défis actuels de la société québécoise.

Évidemment, on ne s'explique pas l'état d'une société sans recourir à l'ensemble de son histoire; mais il m'est apparu que l'étude de la genèse avait une tout autre portée. Au cours des premières phases du développement d'une collectivité sont mis en forme des tendances et des empêchements qui, sans déclencher la suite selon les mécanismes d'une évolution fatale, demeurent des impératifs sous-jacents au flot toujours nouveau des événements. Comme si l'histoire se situait à deux niveaux, les sédiments de la phase de formation restant actifs sous les événements des périodes ultérieures. De sorte qu'en accédant à cette couche profonde de l'histoire on aurait la faculté de mieux appréhender la signification du présent.

Aboutissement de la genèse de la société québécoise, l'hiver de la survivance aura duré tout au long du siècle qui a suivi. En tentant de montrer comment il est apparu, j'aurai voulu éclairer les ressorts profonds de sa persistance.

Je ne soutiens pas pour autant la thèse ridicule que cette société serait demeurée immobile durant tout ce temps. Des transformations lentes ou accélérées l'ont touchée au cours de ces années. Les auteurs d'une synthèse récente sur l'histoire du Québec contemporain les énumèrent: l'industrialisation, la tertiarisation, l'urbanisation, l'exode rural, les innovations technologiques, la transition démographique et l'immigration, le développement du capitalisme et de la classe ouvrière, etc. Il n'est pas question de ressasser le mythe d'une collectivité endormie dans la tradition et qui aurait été brusquement réveillée par un chambardement récent. Mais, s'il est certain que cette société n'a jamais cessé d'être soumise au changement, elle l'a affronté avec des mécanismes eux-mêmes élaborés dans des réactions à l'histoire et avec des idéologies dominantes qui lui en ont suggéré des interprétations.

Bien entendu, cette ère de la survivance devrait être étudiée pour elle-même et envisagée comme un ensemble. Sans négliger le mouvement, les modifications ou les dénégations, on examinerait comment elle a été structurée en profondeur par l'ordre social que nous avons vu s'établir. On comprendrait mieux ce qui, dans la révolution des dernières décennies, a été une mutation par le refus de l'ancien et une persistance de l'ancien sous les revêtements du nouveau. On saisirait plus nettement aussi en quoi la genèse nous a laissé, un siècle après, des problèmes qui n'ont pas encore reçu de solutions, des réflexes qui ressemblent à des répétitions.

En effet, les pressions extérieures qui ont modelé le contexte de cette société au long de sa genèse n'ont-elles pas continué, tout en se modifiant, d'exercer leur action jusqu'à nous ?

Il y a longtemps que la France a perdu tout pouvoir politique sur la société québécoise. Mais la Conquête anglaise a laissé une tenace nostalgie de l'origine. Crémazie et Fréchette pleuraient sur la perte de leur «mère», la France ; après eux, des écrivains du Québec ont crié périodiquement la douleur de la séparation. Y a-t-il une littérature québécoise originale ? Parlons-nous une langue française qui soit nôtre, et pas seulement l'écho déformé du Parisian French ? Les polémiques à propos du joual, langue nationale ou aliénation de la parole, ne sont-elles pas toutes récentes ? Même à distance, la culture française n'a pas cessé d'être l'indispensable aliment; en retour, la rancune n'a pas manqué envers une marâtre qu'on accuse par moments d'impérialisme culturel. Obséquiosité devant le « français de France », rejet du «maudit Français»: l'émancipation du foyer ne semble pas achevée. Est-ce possible de faire autrement ? Est-ce souhaitable ?

Du côté de l'Empire britannique, le joug politique s'est fait sentir jusqu'à il y a peu. Depuis la Conquête jusqu'au milieu du XIXe siècle, l'Angleterre a menacé les Canadiens français d'assimilation; Durham a sonné l'heure de l'exécution, qui n'eut d'autres suites que la survie de la réserve francophone. Par après, des énergies considérables ont été consacrées à la contestation de l'Empire, à la lutte pour l'indépendance du Canada. Les Canadiens français ont refusé majoritairement la conscription lors des deux guerres mondiales parce qu'elle semblait une mobilisation au service de l'Angleterre, une remémoration de la sujétion servile. Le rapatriement de la Constitution du Canada n'est survenu que dans les années 1980, et c'est encore un gouverneur général qui règne symboliquement sur le pays au nom de Sa Majesté.

Les difficultés que le Québec a connues dans la Confédération n'ont pas été étrangères à cette hégémonie britannique. D'abord parce que les partenaires anglophones des francophones se sont longtemps définis par référence à l'Empire, que leur souci d'une identité canadienne a été tardif au point où, se manifestant aujourd'hui vigoureusement, il paraît anachronique aux yeux de beaucoup de Québécois. La structure même de la Confédération ajoutait aux pressions extérieures; la constante réclamation d'autonomie de la part du Québec s'est poursuivie en complément de la lutte contre l'impérialisme, l'une et l'autre engendrant deux variétés du nationalisme, parfois concurrentes. La Confédération a produit une double allégeance où se démêlaient mal identité politique et identité culturelle; plus ou moins conçu comme le vrai pays à l'encontre de l'entité plus vaste, le Québec a été longtemps une simple succursale de l'État central qui contrôlait les ressources et s'ingérait dans le choix des responsables provinciaux. La persécution des minorités françaises dans les autres provinces accentuait le sentiment d'une manipulation par un pouvoir étranger censé être, par ailleurs, celui d'un pays commun. Aujourd'hui, des francophones ont beau promouvoir la souveraineté du Québec au nom d'une plus grande efficacité gouvernementale et prétendre avoir exorcisé les démons du nationalisme de leurs grands-pères, ils ne cachent pas que les désirs d'indépendance se nourrissent aussi du souvenir des vexations passées.

Les Québécois ont-ils mieux réussi envers ce qu'ils qualifient souvent d'impérialisme américain ? L'ambivalence dont j'ai retracé les sources s'est perpétuée. La dépendance économique dont on s'inquiétait déjà au XIXe siècle s'est accentuée par la suite. Le genre de vie américain où les élites d'autrefois voyaient le matérialisme le plus infect et la culture que l'Église aurait bien aimé interdire ont été progressivement intégrés dans les pratiques de tous les jours. Depuis la Révolution tranquille particulièrement, c'est aux États-Unis que la plupart des scientifiques poursuivent des études avancées. Partout dans le monde, ce n'est plus seulement la langue des Américains, c'est leur conception même du savoir qui s'impose de plus en plus, pendant que leurs leaders politiques songent à prendre la tête d'un nouvel «ordre mondial». L'influence de la culture américaine sur le Québec suscite les mêmes réactions ambivalentes que celle de la culture française : l'admiration béate et la dénonciation amère. Comme au XIXe siècle, cette alternance se manifeste surtout chez les élites.

Le voisinage des États-Unis, infiniment plus que celui des provinces canadiennes, est aujourd'hui comme jadis le défi le plus décisif. Les Québécois forment un îlot étrange sur le continent. Les Canadiens anglais les convient à les rejoindre dans une commune résistance ; ils agitent même le spectre de l'annexion aux États-Unis au cas où adviendrait la souveraineté du Québec. On nous ramène à notre ancienne mission de barrage contre le danger américain. Mais ce qui demeure de façon beaucoup plus évidente, c'est le problème qu'avaient si bien posé les Rouges dans les années 1850: celui de l'appartenance du Québec à l'Amérique. Problème ancien, problème neuf aussi, et qui mérite autant d'attention que la question d'une éventuelle souveraineté politique du Québec.

Et l'Église ? Après avoir fait office pendant un siècle de véritable organisme politique et d'instance de régulation des moeurs, elle a subi en quelques décennies la désaffection d'une grande partie de la population. L'allégeance religieuse est passée de la scène publique à la vie privée, avec des engagements moins visibles mais peut-être plus authentiques dans beaucoup de secteurs de la vie communautaire. Cette Église reprend racine d'une tout autre manière que celle qui fit autrefois sa puissance. Quoi qu'il en soit, la société québécoise a répondu au voeu des Rouges du siècle dernier; chez elle aussi l'ère des Lumières est arrivée et la sécularisation a fait son oeuvre. Mais, en ce pays comme ailleurs, la laïcité s'accompagne d'un flottement de la culture collective qui, en si peu de temps, n'a pu se donner encore de nouveaux repères éthiques qui soient communément partagés. A ce travail, auquel il n'est pas question de tracer ici des balises, le catholicisme est susceptible d'apporter une contribution originale s'il arrive à reconquérir une autonomie spirituelle que gêne la centralisation romaine depuis les beaux jours de l'ultramontanisme.

En somme, les vieux problèmes ont changé de visage ; ils n'ont pas disparus. Tiraillée par des forces extérieures mais heureusement obligée de puiser dans des sources étrangères, isolée dans une Amérique où on parle une langue différente de la sienne mais destinée à y définir activement sa participation, la société québécoise est, au fond, dans une situation qui n'est pas sans analogie avec celle qui fut la sienne il y a un siècle. La survivance ne cessera pas de requérir une constante vigilance, contrairement à ce qu'affirment certains avec une curieuse assurance. Si la plupart des Québécois ont enfin récusé l'exclusivité des stratégies de défense, beaucoup reste à faire pour sortir de la marginalité qui fut le prix de la survivance. Les utopies de la Révolution tranquille se sont fanées ; la mémoire collective a été dévastée ; les Québécois tardent à reprendre en main l'indispensable maîtrise de la politique qui leur a échappé au milieu du siècle dernier. S'il est vrai que la langue française est devenue la seule référence collective, il reste à montrer qu'elle n'est pas uniquement une jolie note folklorique dans le concert américain, mais l'outil et le symbole d'une culture créatrice. La littérature a ouvert la voie; mais l'éducation devra revenir au premier rang des préoccupations, prendre la tête des utopies des années prochaines. Ce sera une heureuse façon de renouer avec les plus hautes aspirations d'autrefois, avec les rêves de François-Xavier Garneau, des Rouges, d'Étienne Parent, de tant d'autres. Ce sera raccorder ce que la survivance avait dissocié, réconcilier la communauté nationale avec un grand projet politique.

Car si, dans ces réflexions de fin de parcours, je parais m'être un peu égaré hors des limites que me traçait le sujet de ce livre, je n'ai pas perdu de vue la question essentielle qui se posait déjà aux temps lointains de la genèse de la société québécoise. Pourquoi une si longue hibernation? Que faire de la survivance maintenant qu'elle est débarrassée des étais qui l'ont supportée pendant un siècle? Pour répondre, les Québécois n'ont pas à renier la patience obstinée de jadis, mais à lui joindre enfin le courage de la liberté.

NOTES

1. Alexis de Tocqueville, La Démocratie en Amérique (1835), tome 1. Paris, Éditions Garnier-Flammarion, 1981, 86.

2. Ibid., 536, en note.

3. Edmond de Nevers, L'Avenir du peuple canadien-français (1896), réédition, Montréal, Fides, 1964, 93-94.

4. Paul-André Linteau, René Durocher, Jean-Claude Robert et François Ricard, Histoire du Québec contemporain, Montréal, Boréal, nouvelle édition, 1991; conclusion générale, tome II, 805 et s.