«« 24 juin - Fête nationale des Québécois
«« L'argument identitaire - nation, culture et politique

L'appartenance au territoire

Dans le brassage des langues et des cultures en toute harmonie

Madeleine Leblanc
Le Devoir - samedi 22 et dimanche 23 juin 2002



Entrevues - «Pour être efficace auprès des Québécois comme politicien, on doit leur parler de fierté et de solidarité.» Le message de Stéphane Dion à l'occasion du 24 juin.

Qu'est-ce qu'être Québécois en l'an 2002 ? À cette question au moins aussi vaste que le territoire qui l'occupe, Stéphane Dion, ministre fédéral responsable des Affaires intergouvernementales, répond avec prudence et circonspection et offre la réponse la plus large possible. «La pire chose à faire serait d'exclure des gens qui veulent être Québécois. Je me rabattrais donc à (sic) la définition platement légale : est Québécois tout citoyen canadien dont la résidence principale est au Québec et j'ajouterais, pour plus de sûreté, ainsi que toute personne née au Québec ou qui y a passé une part significative de son existence.» Il évoque son cas personnel, lui qui a passé quatre ans en France. «Si j'y étais resté, ma résidence principale ne serait plus au Québec mais je me sentirais tout de même Québécois. Je veux m'assurer qu'on inclue toute personne qui réside au Québec, ainsi que toute personne qui y est née et ou qui y a passé une part significative de son existence.»

Au-delà de l'appartenance au territoire et de l'exercice des droits et devoirs afférents, le rapport au patrimoine commun à partager et à la communauté reste souvent bien personnel. Stéphane Dion précise donc qu'être Québécois représente une large part de lui-même, de tout ce qu'il doit à ses parents, à ses amis, à la ville de Québec où il a passé de nombreuses années et à l'ensemble du Québec, qui ont fait de lui ce qu'il est devenu et comprend tout ce qu'il entend transmettre comme valeurs à son enfant. «J'essaie d'être le plus inclusif possible. Je trouve dangereuses les définitions qui voudraient qu'être Québécois, c'est telle ou telle définition précise, entre autres, parce que ce serait figer quelque chose qui évolue.» Il évoque le rapport Tremblay paru dans les années 1950 et qui proposait de définir la société distincte du Québec d'alors. On y retrouvait des traits relevant de la ruralité et du catholicisme. «Si on avait arrêté ça dans un texte de loi ou un texte constitutionnel, la révolution tranquille aurait été plus difficile à faire», soutient-il. «Il faut donc se méfier, à mon avis, de définitions qui cristalliseraient les choses. Pour moi, être Québécois, c'est une partie essentielle de moi-même et j'en suis très fier.»

L'essence de cette fierté relèverait de l'ouverture à l'universel. Comme Montréalais depuis 15 ans, il apprécie le cosmopolitisme de cette ville qui favorise le brassage des langues et des cultures en toute harmonie. «Ce métissage se passe mieux ici qu'ailleurs et pour moi, c'est donc un gage d'ouverture des Québécois francophones. Nous avons aussi une façon très forte de vivre notre francité et on le reconnaît d'ailleurs partout dans le monde.»

Cela dit, le plus grand défi qui se pose aux Québécois aujourd'hui serait, selon lui, celui de l'inclusion, de l'intégration des différentes communautés culturelles. «Il faut s'assurer que tout le monde est partie prenante de la société. Pour ce qui est des objectifs, on s'entend : ce sont les mêmes que ceux de toutes les sociétés développées, soit la prospérité pour tous, un environnement sain, etc. Mais pour y parvenir, il faut s'appuyer sur les compétences et le vécu de chacun et s'assurer du dialogue et de l'inclusion, ce qui veut dire s'ouvrir à tout ce que nous sommes, y compris la dimension canadienne de nous-mêmes, raison pour laquelle je serais très opposé à ce que nous renoncions au Canada. Les Québécois ont aussi une dimension canadienne très positive dont on ne doit pas se priver.»

Il considère qu'il faut être fiers d'être Québécois, de ce que les Québécois arrivent à réaliser et de ce qu'ils continueront à faire dans la mesure où l'on s'appuie sur des valeurs de fierté et de solidarité -- quitte à ce que ce soit pour emporter leur adhésion. «Quand on veut réussir en politique auprès des Québécois, finalement, c'est la fierté et la solidarité qui sont les deux grandes valeurs à mettre de l'avant. Pierre Elliott Trudeau a incarné ces valeurs au référendum de 1980 et c'est lui qui a été le plus efficace. Lors du référendum de 1995, c'est Lucien Bouchard qui les a incarnées et c'est lui qui a alors été le plus efficace. Ce sont de grandes valeurs, et il faut les orienter vers un projet qui soit le plus inclusif possible. Pour être efficace auprès des Québécois comme politicien, on doit leur parler de fierté et de solidarité.»

La peur de se complaire

Stéphane Dion craint qu'un certain nationalisme ne soit complaisant, «lorsqu'il devient ombrageux, c'est-à-dire que la moindre critique devient une insulte à la nation, il s'agit là d'une idéologie nocive. Mais lorsqu'il est un appel à la solidarité et à l'exigence de réussir, là le nationalisme devient positif.»

Selon lui, le sentiment d'appartenance au Québec doit se vivre pleinement et permettre de s'épanouir sans se sentir menacé pour autant. «C'est très Québécois de toujours parler de la défense du Québec, c'est un slogan dans lequel je ne me reconnais pas. Il faut plutôt parler de la promotion du Québec, là oui je me sens partie prenante parce que les Québécois ne m'apparaissent pas avoir une mentalité étriquée d'assiégés. Quand on leur prête cette mentalité, on ne leur rend pas justice et l'on ne nous grandit pas comme on devrait l'être.»

Il aime additionner les identités plutôt que de les soustraire, dit-il, et croit que toute identité exclusive est désuète. «La situation dans laquelle on voudrait amener les Québécois à choisir entre leur identité québécoise et canadienne est plus impertinente que jamais compte tenu du monde global dans lequel nous sommes. Toute identité doit être ouverte aux autres et il faut savoir tirer le meilleur parti des expériences que les autres peuvent vivre. Il faut être en phase avec la mondialisation dans laquelle nous évoluons, il faut être très ouverts, à l'écoute de ce qui se passe dans le monde et s'appuyer sur notre population multiculturelle et sur l'expérience des autres provinces canadiennes et leur apporter notre propre expérience et nos propres atouts.»

Cela explique qu'il ne se sente pas plus Québécois que Canadien. «Je refuse de peser ces deux identités auxquelles je suis très attaché, d'autant que ça dépend des circonstances. Je vois des gens qui vont dire je suis Québécois dans certaines circonstances et je suis Canadien dans certaines autres. Ça dépend des étapes de la vie. Mais le 24 juin, je me sens plus Québécois, le 1er juillet davantage Canadien, et Français le 14 juillet puisque je le suis par ma mère. On a tous des identités assez complexes et l'on ne doit pas voir ça comme une contradiction, mais comme une formidable richesse.»