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«« L'américanité
L'américanité à l'épreuve de la critique
Louis Cornellier Le Devoir 1.6.2002
CRITIQUE DE L'AMERICANITE - MÉMOIRE ET DÉMOCRATIE AU QUÉBEC
Joseph Yvon Thériault
Éditions Québec Amérique
Montréal, 2002, 378 pages
Le concept d'américanité est-il valable pour rendre compte de l'expérience nationale québécoise? Contrairement à ce qu'a longtemps affirmé une certaine idéologie canadienne-française, l'américanité serait-elle notre tradition? Dans un ouvrage très dense, clairement intitulé Critique de l'américanité, le sociologue Joseph Yvon Thériault démolit ces prétentions qui, en plus de ne déboucher que sur des impasses politiques, trahissent la tradition à l'oeuvre dans notre histoire.
«Lieu commun des milieux politique et intellectuel du Québec français», l'américanité relève à la fois de la pensée molle et de la pensée forte. La version molle ne remet rien en cause puisqu'elle est celle des évidences: géographiquement, économiquement et, à certains égards, culturellement, le Québec est d'Amérique. La version forte, toutefois, crée des remous parce qu'elle se pose en tant que clé explicative de l'expérience québécoise: l'américanité, dans ce paradigme, n'est plus «qu'une dimension parmi d'autres de l'identité québécoise, mais son caractère le plus déterminant, le plus fondamental», et «cette culture, par ailleurs, serait un impératif; il faudrait consentir à cette appartenance continentale, faute de quoi l'être québécois serait aliéné en regard de sa véritable nature.»
«Concept poubelle», idéologie anti-canadienne-française par excellence», cette américanité forte est celle
que refuse Thériault parce qu'il y lit un refus de «l'intentionnalité culturelle du Canada français», refus qui
repose, selon lui, sur une interprétation radicale de la modernité, aveugle aux autres possibles du procès moderne, et plus particulièrement au questionnement moderne spécifique à la tradition canadienne-française et québécoise. Aussi, par une analyse extrêmement fine des postulats des partisans de l'américanité québécoise, Thériault montre la non-pertinence d'une telle approche et les impasses qu'elle engendre.
D'abord, l'être américain tel que construit par l'américanité québécoise, qu'il retrace dans la littérature assez récente d'ici, lui apparaît «sous le signe du vide, de l'absence, de la négativité». Sa culture, en fait, est une non-culture qui postule «une soumission de l'être culturel à l'être véritable, une abdication devant les faits», et qui exprime sa modernité dans un chant perpétuellement nouveau mais sans âme. Serait-ce là l'aboutissement logique et fidèle de notre tradition? Non, répond Thériault, qui insiste sur le refus canadien-français et québécois, hier comme aujourd'hui, de cette américanité à la sauce états-unienne qui rate la «trace» de notre «expérience singulière en terre d'Amérique».
Cela dit, notre participation à la civilisation matérielle américaine ne vient-elle pas donner raison aux partisans de l'américanité québécoise? Encore là, écrit le sociologue, l'imaginaire du Nord qui accompagne notre adaptation matérielle au territoire indique «plus un refus du modèle états-unien de développement sociopolitique qu'un consentement à l'expérience continentale», même s'il révèle «l'élaboration d'une pratique réelle d'adéquation d'une culture à un territoire». Quant au concept d'américanité comme modernisation technique (chez Yvan Lamonde, par exemple), il se confond trop souvent avec une américanisation pourtant rejetée par les partisans de l'américanité, voire donne abusivement son nom à ce qui n'est qu'un processus de modernisation qui «n'a rien de proprement américain».
Fausse route encore, poursuit Thériault, que celle qui oppose l'américanité réelle de notre expérience collective à «l'européanité fictive du Canada français» entretenue par des élites coupées du peuple. D'abord, la thèse des élites fabriquant en vase clos du faux imaginaire apparaît douteuse quand on rappelle «la proximité de cette élite avec le milieu populaire, duquel elle ne sut jamais se détacher complètement pour former une classe à part, puisant en ce milieu, particulièrement celui de l'univers paysan, génération après génération, ses recrues. Ensuite, la thèse selon laquelle «une vérité factuelle déterminerait le devenir de l'être québécois» et exigerait une représentation à l'avenant, en plus d'être fausse dans le cas du Québec, nie ce que Thériault appelle «l'historicité des sociétés, c'est-à-dire la capacité des êtres en société d'agir sur l'histoire». A partir d'une brillante réflexion sur les rapports entre le réel et sa représentation, entre la culture première et la culture seconde, le sociologue écrit: «C'est d'ailleurs parce que l'américanité québécoise recherche cette adéquation qu'elle est une pensée de la non-historicité; c'est parce qu'elle refuse de penser la culture seconde, ramenant toujours la réalité de l'être québécois à sa culture première, qu'elle est incapable de trouver dans l'expérience canadienne-française une pratique d'historicité, incapable aussi de penser, pour le Québec contemporain, une nouvelle forme d'historicité.»
On aura compris, je l'espère, que ces critiques convergent vers les thèses de Gérard Bouchard, devenu depuis quelque temps la figure de proue de l'américanité québécoise. Thériault, d'ailleurs, insiste sur une contradiction dans l'oeuvre de l'historien, symptomatique, à ses yeux, de ses impasses. Il y aurait ainsi deux Bouchard: l'historien, positiviste, qui veut démontrer l'américanité du parcours du peuple québécois, et le politique, volontariste, qui propose de trouver dans le passé québécois un lieu de mémoire encore largement absent dans l'imaginaire de ses contemporains»; l'historien, qui se méfie des représentations collectives pour mieux s'attacher aux faits, et le politique, qui investit les faits anciens de représentations actuelles pour justifier «la légitimité du projet québécois en regard de sa continuité historique». Or la référence canadienne-française, dont le «continuisme» par rapport à la mère-patrie ne correspond pas à la rupture américaine postulée comme normale par Bouchard, est rejetée comme une anomalie par le politique volontariste. Ce qui fait écrire à Thériault: «Comment saisir la démarche d'un historien qui évacue l'essentiel du passé historique d'une collectivité pour faire surgir sa vérité profonde, son américanité?»
Critique systématique et très complexe du révisionnisme historique qui réévalue le passé québécois à partir «d'une lecture radicale de la modernité» qui «évacue la dimension substantielle de la nation française d'Amérique et réduit l'histoire du Québec aux procès d'institutionnalisation de la société moderne», Critique de l'américanité plaide en faveur d'une «histoire philosophique du politique» sensible à l'intentionnalité qui parcourt la tradition canadienne-française et qui est à chercher, selon l'essayiste, dans la tension «entre les valeurs universalistes de la démocratie et les valeurs particularistes de défense de sa nationalité» et dans les réponses que lui ont apportées nos prédécesseurs. «Quelle place faire à l'héritage dans une société d'individus? Cette question reste la question du Québec», écrit Thériault, et son histoire ne se résume pas, loin de là, à celle d'une américanité lue à travers la grille d'une modernité radicale qui ne jure que par le modèle de la nation civique débarrassée de la question du peuple substantiel.
«Le projet québécois, conclut Thériault, n'est légitime que parce qu'une collectivité humaine considère que son expérience historique vaut la peine d'être continuée, mais pour penser les conditions de sa réalisation, il faudrait commencer par réfléchir sur ce qui effectivement vaut la peine d'être continué. C'est justement cela que l'américanité s'est refusé de faire. [...] L'échec du réferendum de 1980 aurait dû révéler les impasses d'une identité cherchant d'une part à se délester de toute réference à une substance et d'autre part à maintenir, au nom de cette même identité, un projet de souveraineté nationale.» En effet.
Riche, sophistiqué et détaillé dans ses analyses qui n'oublient à peu près personne (Lamonde, Létourneau, Larose, Bourque, Duchastel, Dumont, Ricard, Rudin, Laurendeau et Paquet, entre autres, y sont commentés, de même que Habermas, Tocqueville et Weber), Critique de l'américanité est un ouvrage majeur impossible à résumer en quelques lignes. A la fois sévère et généreux envers les thèses qu'il réfute (il insiste, au passage, sur la finesse des analyses de Bouchard), Joseph Yvon Thériault s'impose comme un essayiste courageux et costaud pour qui la modernité québécoise a une profondeur historique et n'est pas une coquille vide.
louiscornellier@parroinfo.net
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