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«« Souveraineté - le point
Nous étions à Belfast... Comment avons-nous pu éviter ces violences ici? Faisons-nous exception?
Peut-on craindre un retour du refoulé?
François Rocher Micheline Labelle
Micheline Labelle est du département de sociologie, Université du
Québec à Montréal; François Rocher est du département de science politique et de
l'École d'études canadiennes de l'université Carleton à Ottawa.
Le Devoir Le jeudi 02 mai 2002
Opinion - Nous sommes le 4 avril 2002. L'Association britannique
d'études canadiennes et l'Association irlandaise d'études canadiennes tiennent
un colloque à l'université Queen's de Belfast sur le thème «Réseaux, communauté,
culture et changement». Un thème neutre, banal, et habituel pour qui veut
regrouper des chercheurs en sciences humaines et en lettres. Ce qui est
inhabituel, c'est que ce colloque se tienne dans une université où protestants
et catholiques, unionistes et républicains, apprennent à vivre ensemble dans une
ville qui porte les traces mémorielles de combats douloureux dont nous entendons
chaque soir les échos lointains.
Jean-François Lisée et Denise Bombardier
sont les conférenciers d'honneur. Jean-François Lisée présentera, en
communicateur aguerri, des données d'une grande pertinence sur les
transformations socioéconomiques, la modernité du Québec et les progrès
accomplis depuis la Révolution tranquille: l'écart économique entre le Québec et
l'Ontario s'est amenuisé; le Québec est la société nord-américaine où les
inégalités de revenus sont les moins prononcées; les disparités de revenus entre
francophones et anglophones ont presque disparu; la vitalité et la réputation
internationale des créateurs culturels sont confirmées; la production du Québec
repose sur les nouvelles technologies de pointe. Ces données ne sauraient
toutefois cacher le fait que la société québécoise connaît des bouleversements
démographiques importants, est aux prises avec une perte d'influence au sein de
l'ensemble canadien et doit notamment se situer dans un Canada qui se redéfinit
sans lui (Constitution de 1982, entente-cadre sur l'union sociale, entente dans
le domaine de la santé, Loi sur la clarté, etc.).
Denise Bombardier
insistera quant à elle sur nos records de taux de suicide des jeunes hommes, sur
la substitution de l'idéologie souverainiste au catholicisme d'antan, sur la
perte des valeurs traditionnelles et de la civilité, sur la redéfinition à
effets pervers des rapports hommes-femmes. Tout n'est pas si net au pays du
Québec.
Paradoxe
En dépit de ces images paradoxales, nous sommes
là, Québécois de la délégation du Québec à Londres, du ministère des Relations
internationales, de l'Association internationale des études québécoises, des
universités québécoises et ontariennes, à réfléchir et à dialoguer, à «se
représenter», dans un contexte où la présence du gouvernement fédéral est, sur
la scène universitaire européenne, de plus en plus visible et dominante, par
l'argent, par la symbolique, par les partenariats de recherche.
Notre
présence à Belfast est toute professionnelle: réfléchir, dialoguer, présenter à
nos auditeurs les résultats de nos analyses sur les rapports sociaux dans le
cadre canadien. Par exemple: réfléchir sur le type de choix politiques qui
affectent les minorités de langues officielles au Canada, les constituent en
réseaux d'acteurs publics dirigés par l'État fédéral sous le couvert du
partenariat, ce qui en fait des acteurs de moins en moins autonomes (Linda
Cardinal); réfléchir sur le fait qu'en dépit de l'infléchissement de l'idéologie
nationaliste au Québec (celle du mouvement souverainiste et celle de l'État du
Québec) vers une vision territoriale, citoyenne, inclusive, désethnicisée de ce
que c'est que d'être Québécois, les minorités racisées (dites visibles) risquent
de développer, en l'absence d'une présence sensible dans l'appareil d'État et
les institutions publiques, une posture adversariale (Micheline Labelle);
réfléchir sur les enjeux théoriques et pratiques de la loi C-20 au chapitre de
la redéfinition de la démocratie constitutionnelle canadienne (François
Rocher).
Questions chaudes mais qui n'ont pas donné lieu à la xénophobie
organisée en partis d'extrême droite, à des mouvements communautaires violents
et significatifs dans l'espace public.
Les communautés
De Belfast,
nous ne pouvons nous empêcher de regarder le Québec d'un oeil différent.
Pourquoi ce dernier point? Parce que, tout chercheurs, journalistes et officiels
que nous sommes, nous sommes réunis sous le thème des communautés, alors que là,
tout près de notre hôtel et du campus de l'université Queen's, voire plus loin,
dans les quartiers populaires «sensibles», éclatent des violences, des bagarres,
des manifestations, des bombes artisanales... là où s'opposent républicains et
unionistes.
Nous sommes témoins: dans les quartiers «sensibles»,
paupérisés, ou de petites classes moyennes, un mode particulier de ségrégation
s'opère. Des rangées de maisons en briques rouges ou grises, uniformes, sans un
arbre, dans un environnement souvent dégradé, s'alignent. Ce qui brise leur
uniformité, ce sont les drapeaux (l'Union Jack, le drapeau républicain), le
bleu, le blanc et le rouge des bordures de trottoir qui départagent le
territoire des unionistes. Un modèle de ségrégation qui sépare non seulement les
quartiers mais les rues, les segments de rue, les côtés de rue... en territoires
politiques et sociaux, hostiles et sur le qui-vive. Ici et là, les gens se
regardent en chiens de faïence d'un trottoir à l'autre. Des enfants portent des
foulards noirs noués au cou. Le politique est inscrit dans l'espace matériel,
comme les trous d'obus dans les murs de Beyrouth. Sur les flancs nus des maisons
en rangées, factions unionistes et républicaines ont peint, par dizaines, les
traces mémorielles du combat, en murales éclatantes: des kalachnikovs, des
slogans de vengeance, des symboles du passé, des projets d'avenir. Les uns et
les autres en appellent à l'historicité et à l'action: unionistes fidèles au
Royaume-Uni et à la britishness («Ulster will always remain British - No
surrender»), républicains résistants («Everyone republican or other has their
own particular role to play»), qui célèbrent Bobby Sand et les autres,
etc.
L'humble cimetière des républicains: là reposent les combattants
«murdered», «wounded», «assassinated». Un peu plus loin, dans une zone
républicaine, un monument à la mémoire de ceux tombés sous les balles de l'armée
britannique ou morts en prison. Nous sommes dans une ville assiégée par la
mémoire, sous haute surveillance (les postes de police sont de véritables
bunkers entourés de hautes clôtures de fer sombre, surmontées de barbelés,
surveillées par un système sophistiqué de caméras), où le taux de chômage
friserait les 30 %, une société quasi homogène dans son combat interne, avec peu
d'immigration.
Nous nous demandons: comment avons-nous pu éviter ces
violences entre communautés? Pourquoi un mouvement radical comme le FLQ des
années 60 a-t-il pu être sans suite? Comment avons-nous pu, après les
référendums de 1980 et de 1995, nous Québécois de diverses origines, respecter
la perte des gagnants et la victoire des perdants dans les apparences de la
démocratie? Faisons-nous exception? Peut-on craindre un retour du refoulé à
l'heure de la montée des partis d'extrême droite, de la logique sécuritariste,
de la peur de l'immigration qui hantent les sociétés occidentales, dont la
France?
Des réponses
Il n'y a pas de réponses simples à ces
questions complexes. Nous ne croyons pas à la supériorité morale ou à la
civilité supérieure des Canadiens et des Québécois. La réponse se trouve
ailleurs, dans les structures sociales et politiques. Il est permis de penser
que les avancées de la Révolution tranquille au chapitre de la réforme de
l'éducation, de la prise en main de grands pans de l'économie par une nouvelle
classe d'affaires (difficile de ne pas penser à la présence de Bombardier -
l'entreprise - à Belfast), de la mise en place d'un véritable filet de sécurité
sociale par l'État, de la réforme du Code du travail, ont joué un rôle important
dans la mise en place d'un climat social peu propice à l'éclatement des
conflits. Peu de sociétés peuvent se vanter d'avoir pu éliminer, en l'espace
d'une génération, un écart plus que séculaire entre les revenus gagnés par les
anglophones et les francophones. La discrimination n'a certes pas disparu
totalement du paysage, mais elle est moins criante qu'auparavant pour les
francophones «de souche». Elle continue par ailleurs d'exister pour les membres
des minorités racisées, et le Québec doit continuer de la combattre
énergiquement.
Quoi qu'en disent ses détracteurs, la Charte de la langue
française a, sans l'ombre d'un doute, contribué à rassurer et à consolider une
société dont la langue, faut-il le rappeler, demeure marginale à l'échelle des
Amériques. N'eût été de la francisation des immigrants, notamment par la
disposition de la loi 101 qui oblige les enfants issus de l'immigration à
fréquenter l'école française, il est permis de penser que les tensions sociales
auraient été plus grandes et se seraient probablement manifestées avec plus de
violence.
Nous pouvons aussi concevoir que la création d'un parti
souverainiste et la reconnaissance de sa légitimité par le reste du Canada ont
permis de canaliser les aspirations de bon nombre de Québécois dans une démarche
fondée sur le dialogue, la persuasion politique et le respect des principes de
la démocratie. Le débat sur le statut politique du Québec n'a pas empêché bon
nombre de Québécois de toutes origines d'opter pour une identité plurielle, à la
fois québécoise et canadienne, avec l'accent mis sur un aspect ou l'autre au gré
de l'évolution de la société et de la nature des délibérations
politiques.
Notre court séjour à Belfast nous rappelle toutefois que
nulle société n'est à l'abri de la violence, de l'intolérance et des difficiles
rapports intercommunautaires. Si le Québec a jusqu'ici réussi à échapper à un
tel phénomène, c'est parce que nous nous sommes collectivement donné les moyens
d'exprimer nos désaccords dans l'arène politique, par la recherche
d'accommodements qui, bien qu'imparfaits, laissent libre cours au débat et
respectent les désaccords. Le rapport Québec-Canada a pu être source de
tensions, mais le pire a pu être évité justement parce que l'espace de
délibération restait ouvert. Souhaitons qu'il en soit toujours
ainsi.
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