Patriotes et Loyaux
Patriotes et Loyaux
Leadership régional et mobilisation politique en 1837 et 1838
Gilles Laporte
À propos des rébellions de 1837-1838, les historiens canadiens-français se sont partagés en deux camps : certains dont David, Fauteux et Filteau ont voulu savoir, d’autres, comme Groulx, ont opté pour le silence. L’action des Patriotes avait été une erreur. L’Église l’avait condamnée.
Sous la direction de Jean-Paul Bernard, une équipe entreprit de ratisser les archives pour permettre de mieux comprendre. Avec les années, la masse documentaire prit une telle ampleur qu’elle découragea les plus entreprenants. Finalement, Gilles Laporte se lança. Il eut la bonne idée d’opter pour une approche par comté et par région. Quels avaient été les enjeux régionaux ? Les premiers protagonistes ? Leurs mobiles ? Pourquoi certaines régions se soulevèrent-elles massivement tandis que d’autres demeurèrent indifférentes à la crise, d’autant plus que, parmi les premières, on trouvait des comtés à majorité anglophone ? Par ailleurs, des comtés canadiens-français ne se mobilisèrent pas.
Outre l’approche régionale, Laporte décide donc d’examiner l’implication des « Anglais ». Qui sont ceux qui optent pour la fidélité à la Couronne, c’est-à-dire les Loyaux ? Et comment expliquer la présence de centaines d’anglophones dans les rangs patriotes ?
La rébellion fut davantage qu’un conflit ethnique. On s’en doutait. Une révolte semblable dans le Haut-Canada suffisait pour le suggérer fortement. Les rébellions, appelées pudiquement les événements par certains, ont une base très large et leur échec annonce une nouvelle conquête qui prend la forme d’une union suivie d’une confédération. C’est une autre histoire, dira-t-on, mais cette monumentale étude intitulée " Patriotes et Loyaux " permettra d’en mieux comprendre la profondeur et la portée. Outre la mise en subordination politique, il y eut une irréparable décapitation sociale. Désespérés, les Loyaux auraient provoqué une prise d’armes pour venir à bout des irréductibles Canadiens, suggérait jadis l’historien Maurice Séguin. Aucun ouvrage ne va aussi loin pour fournir une réponse.
Essais québécois
Falardeau en guerre
Louis Cornellier
Le Devoir samedi 11 décembre 2004
Que Pierre Falardeau soit un homme de conviction est une chose entendue. Avec lui, pas de demi-mesure. Sa ligne de pensée est claire et ceux qui ne la suivent pas sont ses ennemis. «L'indépendance, affirme-t-il encore dans ces entretiens politiques publiés sous le titre de Québec libre!, est bien plus importante que le socialisme dont je me fous complètement tant que l'indépendance n'est pas faite.»
Il qualifiera, par exemple, Françoise David de «Claude Ryan de gauche» parce qu'elle tergiverse sur la question. Inutile de préciser que, dans sa logique, ce n'est pas là un compliment. Dans un texte rédigé au moment de la mort de Ryan, il traitait l'ancien chef libéral de «pourriture».
Le ton falardien, on en conviendra, peut choquer, mais le combat que mène le cinéaste n'en reste pas moins légitime. Contre ceux qui répètent que l'indépendance du Québec est un projet dépassé qui n'intéresse plus les Québécois, Falardeau a raison de prétendre que ce combat n'a rien perdu de son actualité et que l'oppression «subtile» que le «néocolonialisme» canadien fait subir au Québec mérite d'être dénoncée et combattue.
Une certaine ambiguïté
Le problème, parce que problème il y a, n'est pas là. Il est plutôt, d'abord, dans une certaine ambiguïté volontairement entretenue par Falardeau au sujet de la nature de la lutte à laquelle il nous convie. Par exemple, il affirme : «Même si c'est une lutte démocratique, c'est une guerre quand même !» À la limite, une phrase semblable peut toujours passer. Cependant, plus loin, il ajoute : «Moi, je considère qu'il faut continuer à jouer le jeu de la démocratie pour augmenter notre légitimité face à l'opinion mondiale mais, en même temps, au moins être conscient qu'un moment donné il va peut-être falloir passer à une autre phase en plus de la lutte démocratique. [...] Continuer la lutte démocratique mais se préparer à tout.»
Tout, qu'est-ce à dire au juste ? La tradition politique du Québec, sauf exceptions dont les conséquences n'ont pas été particulièrement réjouissantes ni constructives, ne saurait justifier des attitudes et des actions qui s'écartent de l'idéal démocratique. Les dérapages, à cet égard, des adversaires du projet indépendantiste ne devraient pas mener ceux qui le portent à justifier le sophisme de la double faute, mais ils devraient plutôt servir à convaincre ceux qui restent réfractaires à ce projet de sa pleine légitimité. Moralement et stratégiquement, tout autre attitude serait répréhensible, voire suicidaire. Falardeau la qualifie d'angélisme politique, mais, en ce qui concerne le Québec, je n'en vois pas d'autres possibles. Les cris de guerre risquent bien plus de faire reculer la cause que de la faire avancer. Le cinéaste, qui dit aimer les Québécois, devrait comprendre cette caractéristique de leur psychologie politique qui n'a rien de méprisable.
«J'aimerais parfois, écrit-il, trouver un ton plus rassembleur, mais la passion pour mon pays m'aveugle.» C'est lui qui l'affirme et on ne le contredira pas là-dessus. Que penser, par exemple, d'un tel cri du coeur au sujet de ses adversaires : «Bien oui je les hais ! Je les hais pour vrai ! Pour les tuer ! C'est comme quand on nous reproche d'haïr les Anglais... Il faudrait les aimer en plus ? !» Ne serait-il pas moins malsain de se contenter de s'y opposer, à coups d'arguments et de gestes politiques, dans une logique démocratique ?
«Ce n'est pas une mauvaise idée», répond encore un Falardeau mi-sérieux à des jeunes qui lui demandent s'ils devraient mettre des bombes. Une véritable éducation politique ne serait-elle pas plus efficace que ce cabotinage de boutefeu qui nuit à la lutte politique en la détournant vers une révolte immature potentiellement dangereuse ? Que penser, enfin, de cette autre affirmation douteuse : «Au premier référendum, je me rappelle qu'il y a eu plein de hauts cris parce qu'un comité du non avait reçu une brique dans sa vitrine... Hey ! On mène une lutte de libération nationale et il y a eu une seule brique de lancée ?... Câlisse ! Comptez-vous chanceux... Comment ça se fait que ça n'a pas tout brûlé ?» S'il fallait que tous les porte-parole souverainistes s'expriment ainsi, le mouvement n'obtiendrait jamais l'appui populaire dont il jouit actuellement.
«Le nationalisme, c'est la guerre», ne cessent de répéter les adversaires de tous les projets d'indépendance nationale. Faut-il leur donner raison en encourageant les excités de MLNQ de Raymond Villeneuve sous prétexte qu'eux, au moins, descendent dans la rue ?
Convaincre
Falardeau est nettement plus convaincant quand il traite de son propre éveil à la cause indépendantiste par l'entremise des actions et des textes produits par les leaders du RIN dans les années 1960, quand il explique sa démarche d'artiste engagé ou quand il rend hommage à ses inspirateurs (Fanon, Memmi, Neruda, Orwell, Miron, Gilles Groulx et Pierre Perrault) que quand il joue les guérilleros impatients d'en découdre lors de la lutte finale avec les «Blokes». En démocratie, fût-elle imparfaite, convaincre ses compatriotes de la pertinence d'une idée, ce que les indépendantistes se sont acharnés à faire depuis plus de quarante ans avec un évident quoique relatif succès, vaut toujours mieux que fourbir ses armes de pauvre dans un sous-sol obscur.
L'intervieweur Pierre-Luc Bégin présente Falardeau comme «un des intellectuels les plus fondamentaux de l'histoire récente du Québec». Pour être à la hauteur d'un tel compliment, le cinéaste, à l'heure de publier des livres, devrait cesser de se contenter du jeu un peu paresseux de l'entretien et se mettre réellement à l'ouvrage. L'épreuve de l'écriture lui permettrait de mieux soupeser ses arguments, de les mettre réellement à jour et d'éviter les dérapages verbaux. Le style du pamphlétaire n'y perdrait rien au change et son propos y gagnerait en rigueur et en force de conviction.
Menés par un intervieweur complaisant, plutôt mal organisés et mis en page (les échanges se présentent tout d'un bloc, sans division en sections, les autres parties du livre ne sont pas annoncées dans une table des matières et le texte fourmille de mauvaises coupures de mots en fin de ligne), ces entretiens ne trahissent pas le militant enflammé et brouillon, mais ils restent en deçà de ce qu'on serait en droit de s'attendre de la part de l'intellectuel populaire, une denrée rare dans nos contrées qui appelle une responsabilité à l'avenant.
louiscornellier@parroinfo.net
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Québec libre !
Entretiens politiques avec Pierre Falardeau
Pierre-Luc Bégin
Les Éditions du Québécois
Québec, 2004, 212 pages
Essais québécois
Lettre ouverte à Louis Cornellier
Pierre Falardeau
Journal Le Québécois 17/12/2004
« La plus grande humiliation que
l’on puisse faire à un homme,
c’est de lui enlever toute possi-
bilité de se mettre en colère »
Jerry Rawlings
Mon cher Louis, j’ai lu ta critique de « Québec libre! », parue dans Le Devoir du 11 décembre 2004, avec une grande surprise et surtout une profonde tristesse.
D’habitude, c’est sous la plume de chroniqueurs un peu insignifiants, entretenus par Power Corporation, que je retrouve ce genre de textes, tout croche, tordu sur les bords et carrément malhonnête. Je ne te demande pas d’approuver tout ce que je raconte dans ce livre d’entretiens, mais au moins ne trahis pas ma pensée et ne me fais pas dire le contraire de ce que je dis, en raboutant des morceaux de phrases pigés ici et là sur deux cents pages : la technique du couper-coller passe encore mais s’il vous plaît ne transforme pas mes réflexions sur la politique en appel au meurtre rituel, comme si j’étais un égorgeur Mau-Mau ou la réincarnation de Charles Manson.
Je n’ai jamais lancé quelque appel que ce soit à la violence politique ni dans ces entretiens, ni dans mes discours, ni dans mes textes. Alors laisser entendre l’inverse relève soit de la malhonnêteté intellectuelle soit d’un délire éthylique avancé.
Mais, mon cher Louis, j’ai trop de respect pour ton travail et je te lis avec plaisir depuis trop longtemps pour t’accuser de délirer ou d’être malhonnête. Je me dis que le malentendu doit être ailleurs. Il doit y avoir quelque chose de plus fondamental dans ta propre pensée qui fait comme un blocage psychologique, qui t’interdit certaines analyses politiques, qui affecte inconsciemment ton jugement sur mon travail, qui t’amène finalement à te méprendre sur mon sujet. Sois sans crainte, je ne te ferai pas l’insulte de te psychanalyser sur la place publique, mais se pourrait-il, par exemple, que ma haine viscérale de l’oppression et par conséquent de nos oppresseurs, heurte ta sensibilité de chrétien progressiste, cette sensibilité que je trouve d’autre part particulièrement rafraîchissante par les temps qui courent. J’ai l’impression que tu n’arrives pas à comprendre ma haine profonde pour le colonialisme et les colonialistes, cette haine un peu primaire mais profondément humaine de l’exploitation et des exploiteurs. Ce n’est peut-être pas un sentiment très élégant pour un chrétien, mais cela est. Ça te cause des problèmes? Cela t’honore. Moi aussi ça me cause des problèmes, mais j’assume. Et cela ne fait pas de moi pour autant un fou furieux assoiffé de sang.
Dans ce livre d’entretiens, je réaffirme la nécessité de la lutte démocratique tout en gardant à l’esprit les manœuvres antidémocratiques de nos ennemis. Et c’est moi que tu accuses de bellicisme. Toute notre histoire, toute l’histoire des crimes du colonialisme dans le monde nous prouve, sans l’ombre d’un doute, qu’il faut se méfier de la « democracy » de nos ennemis et tu m’accuses moi de visées antidémocratiques. La sauvage répression de Lord Satan en 1838 et en 1839 ne t’a donc rien appris sur le « fair play » de nos ennemis : pendant que les Patriotes jouaient le jeu de la démocratie au parlement, les colonialistes britanniques préparaient eux l’affrontement final. La loi des Mesures de guerre en 1970, ça te dit quelque chose, mon cher Louis? Et les crimes de la police montée? Et les déclarations de guerre de Chuck Guité, de Trudeau, de Lalonde, de Gagliano? Et le « Clarity Bill » du p’tit Dion qui est la négation même du processus démocratique?
Malgré tout cela, mon cher Louis, c’est moi que tu accuses de menacer la démocratie parce que je propose de tenir à l’œil nos ennemis. Tu me reproches de jouer au boutefeu tout simplement parce que j’ose penser l’impensable, tout haut et en toute liberté. De ton côté tu peux, au nom de je ne sais quel absolu ne pas vouloir envisager l’envisageable. C’est un choix que je respecte. Mais ce refus du réel, ce jeu de l’autruche, me semble une attitude intellectuelle très dangereuse. Tout militant, tout homme politique qui refuse de poser des questions ou refuse d’imaginer l’inimaginable, aussi terrible soit-il, est un irresponsable. Pire, un criminel. On ne joue pas avec l’avenir des peuples : ce n’est pas un jeu.
Personnellement je refuse de confondre les luttes anticoloniales avec les œuvres du Cardinal Léger ou celles de Mère Teresa. En politique je ne crois malheureusement pas à l’idéologie de Passe-Partout, ni à celle de ses ti-zamis. Et ce n’est pas du cynisme que de dénoncer notre angélisme politique collectif. Je continue à penser que nos cerveaux de colonisés provinciaux n’arrivent pas à concevoir correctement ce qu’est un véritable État national et à en tirer les conséquences logiques.
Peut-être un jour pourras-tu m’expliquer autour d’une grosse bière comment tu as pu voir là-dedans un appel aux armes ou un refus à la démocratie. Quand on m’explique, lentement et gentiment, je finis habituellement par comprendre, mais...
À bientôt, j’espère.
Pierre Falardeau
(Cette lettre a été publiée dans Le Devoir du 22 décembre 2004 ; elle était suivie de la réponse de Louis Cornellier)
Réponse
Mon cher Pierre, les phrases que j'ai citées (sur la haine, sur «une autre phase en plus de la lutte démocratique») sont bien les tiennes. C'est ça, moi, qui me rend triste. Trop souvent, tu n'as besoin de personne pour trahir ta pensée: tu le fais toi-même! Je te conçois mal en belliciste, mais c'est pourtant l'image que tu donnes en permettant à tes mots de dépasser ta pensée.
Que les adversaires de la souveraineté soient souvent antidémocratiques ne nous donne pas le droit de l'être nous aussi. Disons-le clairement. Quant à la haine, qui heurte en effet ma sensibilité de chrétien progressiste, elle reste, surtout, une mauvaise arme politique en démocratie.
Je ne dis pas non à la grosse bière avec toi.
Louis Cornellier
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