La fatigue d'un gouvernement
et le recul de la souveraineté

Gilles Gagné

Simon Langlois

Les auteurs sont professeurs à l'Université Laval


juin 2000




Dans sa contribution à la série de textes publiés l'été dernier par Le Devoir (Penser la nation québécoise) l'un de nous deux avançait que, pour des raisons sociales parfaitement compréhensibles, ce sont les jeunes francophones actifs qui ont soutenu le plus massivement l'option souverainiste lors du référendum de 1995 et il ajoutait qu'il y avait tout lieu de penser, «jusqu'à preuve du contraire», que l'appui de ce groupe à la souveraineté du Québec n'était pas démenti par l'actualité (1999).

Dans une étude récente dont nous avons publié certains résultats dans les pages du Devoir, nous avons tenté de mettre quelques chiffres, indicatifs, sur cette thèse. Basée sur une analyse typologique des résultats de sondages pré-référendaires et sur une comparaison avec des sondages de 1999, cette étude, bien que confortant la thèse pour 1995, a cependant contribué « à apporter la preuve du contraire » pour ce qui est de 1999 en ce qu'elle donne à penser que le recul, fut-il de faible ampleur, de l'appui déclarée à la souveraineté du Québec (après 1995) se trouve justement concentré dans ce que nous avons appelé depuis le «groupe social porteur de ce projet».

Dans sa réplique à notre étude, Jean-François Lisée a soutenu dans Le Devoir que nous portions des «lunettes roses», notamment dans notre esquisse d'interprétation de ce recul. Pour éviter les malentendus, nous voulons exposer maintenant d'une manière un peu plus large notre interprétation de ce fait politique, et cela au risque de le faire sans pouvoir moduler comme on le devrait notre diagnostic.

Inévitable confusion
entre gouvernement et mouvement

Un des grands problèmes du mouvement souverainiste, entendu comme mouvement social, se trouve aujourd'hui du côté de ceux qui le dirigent et, plus largement, du côté de ceux qui en ont le plus profité. Cela doit s'entendre sous plusieurs aspects.

1) Historiquement, le mouvement souverainiste fut une sorte de coordination souple, plus ou moins spontanée, de plusieurs tendances politiques ayant en vue la transformation de la société. De la question de la langue à celles de la social-démocratie et du socialisme, ces tendances ont contribué diversement à former le mouvement souverainiste qui s'est fédéré dans le Parti québécois avant que celui-ci ne tombe lui-même, progressivement et à partir de 1976, sous le contrôle d'une élite du pouvoir qui en est issue et qui est aujourd'hui solidement installée dans les institutions de la province. Cette inévitable confusion entre le gouvernement et le mouvement a eu pour résultat de réduire sensiblement les tensions internes du mouvement et, partant, de le priver de l'essentiel de son dynamisme. Cette relative domestication des orientations de ce qui est devenu en cours de route un «parti gouvernemental», à force de trop bien réussir à limiter les dangers et les contestations «internes» du mouvement souverainiste, finira par le rendre sans danger pour l'ordre établi, quel que soit le sens que l'on donne à cette expression.

2) Après un séjour de 25 ans dans (ou autour des) institutions du pouvoir, de ses appareils de contrôle et des organisations économiques qui en sont les «partenaires», l'élite politique du PQ appartient à plein titre au groupe social qui a le plus profité des transformations de la société québécoise depuis 1960. Cela n'est certainement pas une infamie - toute transformation de la société visant, entre autres ou au passage, à modifier la «distribution» du pouvoir - mais cela n'est pas pour autant sans conséquence pour un mouvement qui n'a pas été rassemblé uniquement par le projet d'opérer une nouvelle donne du pouvoir mais qui était aussi animé par une certaine idée du progrès social.

Ceux qui contrôlent aujourd'hui le mouvement souverainiste appartiennent à une nouvelle élite de la société qui s'est formée avec l'affirmation du Québec, avec le développement de la fonction publique et des appareils du providentialisme, avec la mise en place d'un nouveau rôle économique de l'État, avec la législation linguistique, avec le renforcement, par des moyens politiques, de l'entreprise francophone et, depuis 15 ans, avec l'intégration continentale plus poussée de l'économie québécoise.

Les avantages sociaux liés à de si nombreuses restructurations sont certainement répartis très largement dans la «société» québécoise qui s'est formée au fil de cette histoire récente. Mais ils n'en ont pas moins été inégalement répartis et l'intérêt que les différents groupes sociaux peuvent trouver au statu quoactuel dépend forcément de leur place dans cette nouvelle donne. Ceux-là qui, par exemple, se sont identifiés à ces transformations sociales en y participant seront aujourd'hui beaucoup plus émotifs face au caractère sacré du «modèle québécois» et face aux «acquis» de la Révolution tranquille.

Quand on a appartenu à la démocratisation et à la modernisation de l'éducation (comme c'est le cas pour les auteurs), à la mise en place de l'État providence ou à la montée de la nouvelle garde économique du Québec, quand on a été un bon soldat d'Hydro-Québec, de la Caisse de dépôt, du passage de la coopération vers le big business, ou encore un combattant de première ligne de la langue française, et quand on a le sentiment bien fondé d'être parvenu à quelque chose, on a, et c'est heureux, plus tendance à trembler pour les acquis qu'à trembler d'impatience face aux tâches d'aujourd'hui. Mais ainsi s'émoussent les idéaux de justice sociale et d'égalité.

Les souverainistes :
victimesde leurs propres succès

Le mouvement souverainiste s'est développé en même temps que l'État, mais aussi en même temps que cet État réglait plusieurs des problèmes qui étaient à la source du mouvement lui-même. Les souverainistes, bref, sont victimes en partie de leurs propres succès, comme l'a déjà souligné Pascal Venne. Mais le mouvement souverainiste est aussi victime de sa propre histoire, au sens littéral, en ce qu'il a maintenant sa direction dans un groupe social qui doit faire quelque effort pour trouver à quoi l'indépendance pourrait bien servir qui n'a pas déjà été «acquis»: doubler la taille de la fonction publique québécoise et le nombre de «places» de haute responsabilité ? Être plus efficace dans la promotion de la mondialisation ? Battre l'Ontario sur le terrain de la dérégulation compétitive du capital mobile ?

3) Pour être bien entendu, posons la question de la manière la plus crue: le mouvement souverainiste aurait-il accouché d'une République des satisfaits, expression par laquelle Galbraith désignait l'appui des riches (il parlait pour les U.S.A.!) au ronron d'une démocratie électorale impuissante, une démocratie dont la fonction essentielle est de neutraliser l'emprise du pouvoir politique sur les lois du capital ? Le pouvoir en place joue aujourd'hui sur l'autonomie du Québec, sur le butin du Québec, sur le modèle québécois et sur les acquis de l'histoire récente, mais sans savoir dire pour quoi faireet en vue de quel développement du modèle cette mobilisation devrait perdurer. Cela se voit aussi bien dans la «stratégie» du PQ que dans l'orientation du gouvernement.

4) Outre le fait qu'à sa face même la stratégie des conditions gagnantes pourrait être vue comme un truc (profiter du prochain coup d'humeur de la «population» pour faire passer l'affaire), elle est l'aveu par ceux qui dirigent le mouvement qu'ils ne croient plus à la valeur pédagogique et transformatrice de leur cause: ce sont donc les circonstances qui devront faire le dernier bout du chemin ? On s'épargne ainsi de se mettre en face de la vérité: comme la souveraineté doit recueillir l'appui de la «majorité», elle ne pourra le faire que sur la base d'un programme politique de centre-gauche - croyons-nous - un programme qui loin d'avoir la moindre chance de sortir des «circonstances» devrait venir des groupes sociaux que la satisfaction n'empêche pas encore de croire qu'il reste un avenir pour l'autonomie des communautés politiques dans l'économie mondialisée.

Le problème de la stratégie du PQ c'est qu'il s'agit d'une stratégie, justement, une stratégie dont on connaît les manies: psychologie de l'indécis que l'on abreuve de mots bien choisis plutôt que d'idées, psychologie de la femme que l'on imagine portée vers les ambiguïtés «partenariales», goût de l'affrontement sur des détails, évocation rocambolesque de la fierté qu'il faut mousser, guerre de drapeaux et dénonciation de rendez-vous manqués avec des présidents étrangers, appel à l'histoire, amour pour l’impopularité de Chrétien. À s’en tenir à ces stratégies, on s'épargne de se donner de véritables orientations politiques (ce qui a pour effet d’accroître la méfiance des gens envers les combines de politiciens, soit dit en passant). Jean-François Lisée s’étonne que les Québécois n’aient pas «réagi» davantage au fait que le premier ministre Bouchard ait été empêché par le gouvernement fédéral de rencontrer le président Salinas. Nous nous étonnons plutôt que le gouvernement ne prenne pas davantage d’initiatives institutionnelles porteuses à long terme : il a fallu tout un mandat pour mettre en place une carte nationale d’identité quand il aurait fallu rénover la constitution du Québec, et pendant que l'on joue avec la date du référendum pour se faire croire que l'on est maître de l'agenda, on oublie que cette pratique va à l'encontre de l'esprit de notre réforme de la démocratie qui vise justement à rendre la mécanique des consultations populaires transparente et, idéalement, prévisible.

Un gouvernement désorienté...

5) L'orientation principale du gouvernement québécois actuel à mi-chemin de son second mandat, c'est la désorientation. Comme il n’y a plus d'idée directrice à valeur politique et sociale, on multiplie les programmes à caractère technocratique. Qu’on juge plutôt des programmes récents: tel ministère (à l'instigation du fédéral) va subventionner le remplacement des lavabos et l'installation de barres de sécurité dans le logement des personnes âgées et un autre donnera un chèque aux familles pour qu’elles achètent un ordinateur. Et si les familles voulaient plutôt donner à leurs enfants des cours de piano ? Multiplier ainsi les programmes et les politiques orientés par la «compétition intergouvernementale» donne lieu à toutes sortes d’effets pervers bien connus: les bourses d'étude provinciales étaient moins élevées que celles du fédéral, et cela faisait des problèmes «bureaucratiques»; le Québec élève donc les siennes, mais en haut de celles du fédéral, et cela crée de nouveaux problèmes bureaucratiques ! Mais, que voulez-vous ? En toutes choses, les bienfaiteurs techniques du peuple ont les coudées franches et ils ne répugnent pas à se donner à eux-mêmes de l'ouvrage. Vive la social-démocratie maternelle qui ne ménage rien pour ajuster en détail ses soins paliatifs (des muffins pour cette école pauvre ?) aux vrais besoins de chacune des ses innombrables catégories de bénéficiaires.

Pendant ce temps-là, on tarde à compléter la mise en place d’une véritable politique familiale - la question des congés parentaux n’est toujours pas réglée -, on livre la forêt boréale aux soins des débusqueuses et on «gère» de manière chaotique les hôpitaux, pour ne mentionner que trois exemples.

La souveraineté : pour quoi faire et pour qui ?

6) Un programme social-démocratique doit avoir en vue l'autonomie des individus, leur capacité à se prendre en main eux-mêmes. Quand la bienfaisance devient philanthropie d'État, c'est que l'État ne veut plus adoucir le domaine public de la liberté individuelle mais prendre plutôt à sa charge les victimes que la violence privée laisse sur le carreau (en commencant par les victimes de l'économie). La démocratie sera en santé si les gouvernants traitent les gens en citoyens responsables et non d'abord en bénéficiaires de leurs secours. L'éducation, c'est pour accroître la marge de choix des personnes instruites face à l'économie, pas pour soumettre ex ante des associés (comme on le dit chez Wall Mart) aux organisations de l'ignorance mondialisée. La santé, c'est pour soustraire la personne aux aléas de la vie, pas un moyen de faire des économies afin de pouvoir réduire les impôts et remplacer ainsi les augmentations de salaire que les entreprises ne veulent pas donner par des chèques du gouvernement (qui font d'ailleurs partie de la bataille des «logos»). L'intervention économique, c'est pour créer par des actions globales des circonstances prévisibles et civilisées où le travailleur peut compter sur ses talents, ses efforts et son action pour accroître son autonomie, tout en étant moins immédiatement dépendant du marché, et non pas soumettre le marché du travail aux caprices du capital voyageur. Et l'idéal des politiques sociales de dernier recours, c'est d'être universelles, généreuses et ... inutiles.

L’État ne devrait-il pas d’abord «faire en sorte» que les citoyens puissent être maîtres chez eux ? L'aspiration du «travaillant» (comme on disait jadis) n’est-elle pas de devenir autonome et de grandir par le moyen de sa propre activité ? Si Robert Bourassa renaissait et s’il s'engageait de nouveau à faire l'effort de créer 100 000 emplois (ou s'il recourrait à toute autre image pour annoncer qu'il croit en l'action structurante de l'État), il emporterait sans doute une fois de plus, faute de mieux, l’adhésion des électeurs qui croient que l’État est là pour créer un espace public où ils peuvent se prendre en main et non pour décider à leur place qu'il leur faut des poignées de porte adaptées ou des ordinateurs. Et non pour combattre à coup de millions les gens ordinaires, devenus criminels au noir, qui travaillent pour leurs voisins alors que des institutions blanchissent 500 milliards par année.

La question est donc posée. La souveraineté, mais pour quoi faire et pour qui? A notre avis ce sont là les questions toutes banales que se posent bon nombre de Québécois, y compris ceux qui sont le plus susceptibles d'appuyer l’option souverainiste.