Réhabilitons Adélard Godbout

Jean-Guy Genest

Cité libre Hiver 2000




Un vent de "réhabilitation a soufflé au Québec ces derniers mois, concernant particulièrement l'ex-premier ministre québécois Maurice Duplessis à qui on a même consacré un événement à sa mémoire, l'été dernier, à Trois-Rivières (Ombres et Lumières). On a soudain retrouvé plein de qualités au "petit dictateur laissant entendre que les historiens avaient été injustes envers lui et son époque. Pourtant, si une réhabilitation est de mise, ce n'est certes pas celle de Duplessis, mais d'Adélard Godbout, qui est le plus méconnu et peut-être le plus grand premier ministre qu'ait connu le Québec.

Parler d'Adélard Godbout (1892-1956), c'est un peu parler d'un revenant, d'un personnage qui aurait vécu au siècle dernier.1 Encore rien de publié sur cet homme d'État qui a occupé l'avant-scène politique pendant 20 ans, dont cinq comme chef du gouvernement québécois. Si Duplessis a sa statue, une circonscription, des ponts et des boulevards en son nom, rien n'existe pour commémorer Godbout, pas même un simple édifice. Depuis son retrait de la politique provinciale, on s'est attaché, surtout par mauvaise foi, à le faire oublier, à le discréditer, à le présenter comme un traître envers les siens. C'est pourquoi rien ne rappelle son souvenir. Pourtant, qui a créé Hydro-Québec, nationalisé la puissante Montreal Light, Heat and Power et lancé l'électrification rurale? Qui a implanté de nouvelles cultures, apporté des réformes majeures à la législation ouvrière, institué l'instruction obligatoire et la gratuité scolaire au niveau élémentaire? Quel premier ministre a fondé le Conservatoire de musique et d'art dramatique, a rompu avec le patronage en créant une commission du service civil et en accordant les contrats aux plus bas soumissionnaires, sans tenir compte des affiliations politiques? Qui a accordé le droit de vote et l'éligibilité des femmes au Québec? Qui peut se vanter d'un tel bilan et pour un seul mandat, en plus? Godbout, bien sûr, que les nationalistes semblent boycotter parce qu'il aurait été soi-disant trop près d'Ottawa.

Voici un petit fait significatif. Il y a quelques années, le gouvernement du Québec décidait de redorer le blason de la Cité parlementaire. À cet effet, il devait attribuer un nom à ses immeubles. Quel nom allait-on attribuer au pavillon occupé par le ministère de l'Agriculture pendant des dizaines d'années et où Godbout avait eu ses bureaux pendant 15 ans? Son nom est venu sur le tapis, mais un courant nationaliste l'a écarté. On a baptisé l'immeuble "André Laurendeau le journaliste et intellectuel québécois. Ce dilettante et littérateur qui ne connaissait rien à l'agriculture a dû se retourner dans sa tombe... Ces dernières années, on a même réussi à célébrer le 50e anniversaire de fondation d'Hydro-Québec et de l'octroi du droit de vote aux femmes en passant presque sous silence le nom de Godbout, le père de ses réalisations. On a porté aux nues René Lévesque comme s'il était le fondateur d'Hydro-Québec. Or, lorsqu'il est devenu ministre responsable d'Hydro, en 1960, l'entreprise fondée par Godbout, 16 ans plus tôt, était devenue l'une des plus importantes du Québec et faisait déjà la fierté des Canadiens français.

Quant à la désignation des nouveaux comtés, on leur a attribué le nom d'anciens premiers ministres: Taillon (Louis-Olivier), Taschereau (Louis-Alexandre), Duplessis (Maurice), Bertrand (Jean-Jacques), Johnson (Daniel), Gouin (Lomer), Sauvé (Paul). Certains de ces personnages auront eu un règne éphémère (Johnson, Bertrand, Sauvé), d'autres ont profité de l'exercice du pouvoir pour s'enrichir en siégeant aux conseils des grandes entreprises: qu'on pense à Taschereau et à Gouin. Mais Godbout n'a pas fait que passer au pouvoir, il y a accompli des oeuvres qui devraient pourtant avoir immortalisé son nom, qui ont imprimé un tournant à la politique québécoise et qui ont constitué avant la lettre une véritable révolution tranquille. Pour ce faire, Godbout a dû affronter courageusement l'establishment de l'époque, tantôt clérico-conservateur, tantôt financier anglo-saxon.

Le sens démocratique

Godbout fut un vrai libéral, de l'école d'Ernest Lapointe et de Mackenzie King. Contrairement à Duplessis, son principal adversaire de l'époque, Godbout avait le sens démocratique, en particulier le respect de la vie parlementaire. Dans l'opposition, il évitait de recourir à l'obstruction et à l'abus de la procédure. Au pouvoir, il n'imposait pas sa volonté au président de la Chambre. Se démarquant de la plupart des politiciens, toutes époques confondues, Adélard Godbout se refusa à l'usage démagogique et rentable de certains thèmes tel l'anticommunisme, tellement populaire à cette époque. Se démarquant de ses concitoyens et de l'élite, il fut l'un des rares hommes publics, à la fin des décennies 1930 et 1940, à dénoncer les dictatures fascistes qui avaient pourtant bonne presse, surtout auprès du tout puissant clergé.

Respectueux de la démocratie, l'ex-agronome se refusa à l'emploi de mesures spéciales, comme lors de la grève des policiers et des pompiers de Montréal. Dans plusieurs milieux, on lui suggéra de recourir à l'armée. Il n'en fit rien, expliquant que ces travailleurs s'étaient conformés aux lois existantes. Son sens démocratique le poussait au respect de la Constitution, mais il voulait l'adapter aux conditions nouvelles nées de la guerre et de l'industrialisation. Dans cette optique, il consentit un amendement constitutionnel qui permit à Ottawa d'établir l'assurance-chômage réclamée par le monde ouvrier depuis le début du XXe siècle. Déjà dans les années 1930, la Commission des assurances sociales présidée par Edouard Montpetit, et dont Mgr Courchesne était membre, suggérait de confier ce domaine au fédéral et d'amender la Constitution en ce sens. En acceptant l'amendement et le transfert de cette juridiction au fédéral, Godbout était en bonne compagnie: les syndiqués l'applaudissaient. C'est aussi pour répondre aux impératifs de la conjoncture de guerre qu'il conclut un accord, temporaire et révocable, moyennant compensation équitable, pour permettre à Ottawa de s'immiscer dans les champs provinciaux de taxation. Est-ce là son grand péché mortel, qui lui a valu cette campagne de boycott et d'oubli de la gent nationaliste? Dans les autres domaines pourtant, comme les relations ouvrières, l'assurance et l'éducation, à chaque ingérence indue du fédéral, Godbout montait aux barricades et bombardait Ottawa de protestations véhémentes. Sa correspondance avec King en témoigne.

Fidèle à l'esprit libéral - au sens philosophique - Godbout voulait donner à tous les citoyens des chances égales dans la vie. Il mit ainsi en route un processus d'implantation de l'assurance-santé et vota la gratuité des livres et de l'éducation élémentaire. Il travailla spécialement pour les agriculteurs et les ouvriers urbains qui étaient les groupes les plus nombreux et les plus défavorisés du Québec. Pour améliorer le sort des travailleurs des champs, l'ex-professeur d'agronomie prônait une agriculture scientifique, efficace et progressiste. Afin de développer une classe d'agriculteurs instruits, plus au fait des meilleurs procédés de culture et habiles dans l'art de l'élevage, il intensifia l'enseignement agricole, établit de nouvelles cultures, récusa la colonisation intempestive et pourvut à la classification des sols. En fait, Godbout voulait moderniser l'agriculture, la rendre plus attrayante et plus rentable. C'est pourquoi il chargea Hydro-Québec d'électrifier les campagnes.

Pendant 15 ans, une campagne contre le trust de l'électricité avait été menée au Québec par le Dr Hamel et les libéraux progressistes T.-D. Bouchard et Oscar Drouin. Ce courant porta Duplessis au pouvoir. Mais une fois en selle, le député de Trois-Rivières montra ses véritables couleurs. Il refusa de créer une compagnie hydro-québécoise, de peur de déplaire au trust de l'électricité, ses bailleurs de fonds. Ce faisant, les éléments les plus dynamiques de son parti le désertèrent et il perdit de sa crédibilité auprès de certains nationalistes en vue.

En prenant le pouvoir en 1939, le prétendu "traître" Godbout engagea la lutte contre le trust de l'électricité, c'est-à-dire contre le château fort de l'establishment anglo-saxon: la Montreal Light et la Beauharnois Power, sa filiale. Il dénonça ce trust qui, selon lui, imposait des taux d'électricité exorbitants. S'appuyant sur des études, il décida de mettre fin à l'exploitation de la population. Suivant son expression, "il [prit] le taureau par les cornes L'expropriation fut votée à la session de 1944 et l'Hydro-Québec fut créée. Comme les entreprises hydro-électriques avaient négligé l'électrification rurale, non rentable, le gouvernement Godbout vota 10 millions à cet effet. Voilà comment s'est comporté le "traître Godbout à l'égard de ses compatriotes! Il passa outre aux milliers de lettres de protestations venues du Canada anglais et de l'Angleterre. Le journal The Gazette était plein de ces protestations outrées. Ainsi, c'est le libéral Godbout qui aura réalisé une promesse majeure de ses adversaires politiques de l'Union nationale...

Autres réalisations

Godbout fit toujours preuve de courage et d'indépendance. Il savait garder ses distances face aux puissances de l'époque, le clergé et l'élite financière anglophone. Quand Godbout annonça, dans le discours du trône de janvier 1940, qu'il voulait accorder le droit de vote aux femmes, il déclencha une flambée de protestations de la gent cléricale. Le Cardinal Villeneuve déclara publiquement qu'il était opposé à cette mesure, comme ses prédécesseurs et ses collègues. Les journaux catholiques multiplièrent les éditoriaux et les lettres des lecteurs. Les associations catholiques, francophones et anglophones, s'ajoutèrent à ces protestations. Des femmes intellectuelles, comme Germaine Laplante et Françoise Gaudet-Smet, firent de même. Excédé, Godbout téléphona au Cardinal et menaça de démissionner si cette campagne se poursuivait, et lui signala que son successeur serait l'anticlérical T.-D. Bouchard. Le Cardinal prit peur. Dans les jours qui suivirent, la campagne contre le vote des femmes prit fin et Godbout fit voter la mesure en mars après l'avoir présentée lui-même. Godbout devra faire preuve du même courage et de la même détermination pour ce qui est de l'instruction obligatoire et de la gratuité des livres. Il devra affronter l'Église et convaincre le Conseil législatif vieillot ainsi que son propre caucus.

Quand ce n'était pas l'Église, c'était l'establishment anglo-saxon que ce fils d'habitant de Saint-Éloi (près de Trois-Pistoles) devait affronter. Par exemple, jusqu'en 1944, le patron n'était pas obligé de négocier avec tel ou tel syndicat, fût-il majoritaire. En 1943, la compagnie Price Brothers négociait toujours avec les unions internationales même si les syndiqués de la CTCC (Confédération des travailleurs catholiques canadiens) étaient majoritaires. Animés par Jean Marchand, frais émoulu de l'université, les syndicats catholiques déclenchèrent une grève de protestation. La situation était critique. Les papeteries tombaient sous la Loi des mesures de guerre et Ottawa n'avait pas de personnel francophone. Godbout accepta de prendre les choses en main. Il réunit patrons et dirigeants des centrales à son bureau et imposa le retour au travail après avoir menacé les patrons de saisir leurs usines de Kénogami et d'Alma s'il refusaient de se soumettre. Puis Godbout créa une commission d'enquête qui conclut à l'absence de liberté syndicale. D'où la loi des relations ouvrières de 1944 qui obligea les patrons à négocier avec le syndicat majoritaire, fût-il un syndicat de curés, comme le prétendait Price Brothers. En fait, Godbout arbitra toujours les conflits ouvriers avec équité, contrairement à Duplessis qui tout au long de sa carrière se rangea du côté du patronat.

Même zèle de Godbout à l'égard du patronage. Par exemple, le colonel Gilbert, propriétaire du journal libéral Le Soleil, écrivit à Ottawa pour protester parce que Godbout ne lui accordait plus de contrats d'imprimerie comme au temps de Taschereau. Pour mettre fin à un autre aspect du patronage et soustraire les fonctionnaires à la partisanerie politique, Godbout créa la Commission du service civil, composée de trois membres. Les contrats étaient dorénavant accordés aux plus bas soumissionnaires, sans tenir compte de leurs affiliations politiques. Duplessis fut appelé à désigner un des membres de la Commission, mais refusa. Quand Duplessis reprendra le pouvoir en 1944, Le Soleil appuiera l'Union nationale et le colonel "patroneux et ex-militant libéral sera nommé au Conseil législatif. Quant à la Commission du service civil, Duplessis la réduisit à un membre, à sa solde bien sûr.

Sur la question de la guerre, Godbout favorisait la participation volontaire de ses compatriotes. Si ses convictions faisaient de lui un "traître", il faut rappeler qu'il était sur la même longueur d'ondes que les Laurier, Gouin, Lapointe, King et Taschereau. En fait, en 1939, tous les partis fédéraux adoptèrent cette position. Ça fait pas mal de traîtres... Par contre, Godbout se prononça contre la conscription pour service outre-mer et il tint parole. Rappelons que la conscription pour service outre-mer n'a été votée qu'en décembre 1944 et qu'elle ne concernait que 16 000 hommes. À ce moment, d'ailleurs, Godbout protesta et se dissocia du Parti libéral fédéral. Cinquante-quatre libéraux québécois aux Communes votèrent également contre, y compris Hugues Lapointe, fils d'Ernest Lapointe, bras droit francophone du premier ministre Mackenzie King.

Quelques témoignages

Son prédécesseur, Louis-Alexandre Taschereau (1920-1936), avait Godbout en haute estime. Il alla le chercher dans sa salle de cours pour en faire un député puis pour le nommer ministre de l'Agriculture après avoir évincé les prétendants en les nommant au Conseil législatif. À 38 ans, Godbout était le plus jeune ministre et dirigeait un des ministères les plus importants. En 1936, c'est Godbout que Taschereau recommanda pour lui succéder. Le caucus l'élut à l'unanimité. Sur son lit de mort, c'est encore Godbout que Ernest Lapointe, cette fois, suggéra à King pour lui succéder comme lieutenant québécois à Ottawa. King fera des pieds et des mains pour convaincre Godbout d'entrer sur la scène fédérale comme leader des Canadiens français, à la barbe de 60 députés libéraux. Godbout refusa.

Écoutons maintenant le témoignage de deux leaders nationalistes de premier plan. En juin 1936, quand Godbout devint chef du Parti libéral, Gérard Fillion, le secrétaire général de l'UCC (Union catholique des cultivateurs), traça de lui un portrait remarquable qui a l'avantage de ne pas être dicté par la partisanerie:

M. Godbout a de l'intelligence, du sens politique, de l'entregent et du courage. Il est très au fait de la situation de l'agriculture dans la province, encore qu'il affiche par tactique un optimisme de mauvais aloi. Nous le croyons un patriote et sincèrement dévoué aux intérêts de la nation canadienne-française; ce qui lui donne un grand avantage sur son prédécesseur. Il est né terrien et il l'est resté; il incarne donc dans une certaine mesure le meilleur élément de notre population, ce qu'elle a de plus stable, de plus sensé, de plus traditionaliste et partant de plus français. M. Godbout, c'est dans un tas d'immondices, la perle précieuse que le Parti libéral a découverte.

Sur la tombe de Godbout, 20 ans plus tard, André Laurendeau devait déposer un témoignage aussi décisif:

Son oeuvre reste impressionnante, et ceux qui ont combattu de ses idées doivent lui rendre hommage. Plus que la plupart des chefs d'État québécois, il eut le sens de la fierté et crut en la démocratie. Il servit ses convictions à ses risques et périls avec un talent et une conscience admirable.On voit bien que Godbout a su non seulement faire sa marque et transcender les partis politiques, mais se faire reconnaître et apprécier même de ses adversaires. N'en déplaise à une certaine orthodoxie nationaliste bornée, son passage brillant au pouvoir ne devrait pas être occulté, ni son nom absent de la place publique. Au contraire.

Au sujet de tout personnage politique, une question ne manque pas de surgir: qu'est-ce qui l'a emporté chez lui, le politicien ou l'homme d'État? En ce qui concerne Adélard Godbout, la réponse ne fait aucun doute. Il fit passer l'intérêt de la province avant son avantage personnel et électoral. En fait, Godbout était en avant de son temps: la valorisation du rôle de l'État, l'importance accordée à l'éducation, la mise au rancart du patronage, le respect de la démocratie, autant de valeurs qui ne faisaient pas partie des préoccupations majeures des Canadiens français dans les années 1940. Cela peut expliquer son passage rapide sur la scène politique, mais non son absence quasi totale de notre mémoire collective. C'est un personnage qui mérite plutôt de figurer au panthéon des hommes d'État qui ont marqué le Québec.

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1 Agronome et professeur, puis député et ministre, Adélard Godbout a succédé à Louis-Alexandre Taschereau comme chef du Parti libéral du Québec, en juin 1936, le temps d'une campagne électorale qui fut fatale à son parti. À l'automne de 1939, il prenait sa revanche sur Maurice Duplessis et devenait premier ministre du Québec dans une période particulièrement difficile, la Seconde Guerre mondiale. Pour plus d'informations sur la vie et l'oeuvre de Godbout, voir Jean-Guy Genest: Godbout, Septentrion, Québec, 1996, 390 p.

Jean-Guy Genest
est professeur d'histoire
à l'Université du Québec à Chicoutimi.