Le mouvement souverainiste,
orphelin d'un projet ?

L'élite souverainiste semble être devenue une république des satisfaits

GILLES GAGNÉ

SIMON LANGLOIS

Professeurs de sociologie, Université Laval

dans LeDevoir 31.10.00



Dans un article paru récemment dans le Financial Times de Londres (14-15 octobre 2000), le journaliste Nicolas Woodsworth rapporte les propos que lui aurait tenus Pierre Marc Johnson lors d'une récente visite à Montréal: «1'enjeu [de la souveraineté] est devenu lettre morte dans la ville. Les Montréalais veulent simplement oublier la question et prendre le temps de vivre». Cette idée est largement répandue dans les médias et dans les commentaires politiques de certains observateurs, y compris au sein même du Parti québécois. C'est aussi devenu un lieu commun que de dire que «les Québécois ne veulent pas d'un autre Référendum ». Qu'en est-il vraiment? Comment expliquer l'évolution de l'appui à la souveraineté, cinq ans après la tenue du Référendum de 1995?

La célébration d'un anniversaire est l'occasion de mesurer le chemin parcouru. Mais avant de nous interroger sur les causes du déclin de l'appui à la souveraineté, encore faudrait-il s'assurer que le phénomène existe, suivant en cela un enseignement classique donné au XVIIIe siècle par Fontenelle. Pour y arriver, il faut comparer des sondages avec d'autres sondages. La moyenne des quatre sondages faits en octobre 1995 par la firme Léger et Léger avait donné 45 % de OUI fermes; cette moyenne a été de 42 % en 1999 et de 41 % à une question identique posée dans six sondages menés au cours des six premiers mois de l'année 2000. Sans prétendre que l'option souverainiste soit en déclin, il faut cependant observer une diminution bien réelle de l'appui qu'elle reçoit baisse qu'il faut interpréter. Effet de conjoncture ou déclin permanent? Notre but n'est pas ici de trancher entre les deux hypothèses, mais plutôt d'essayer de poser différemment le problème. Il ne s'agit pas de voir le réel avec des lunettes roses ni de célébrer des victoires morales, mais bien au contraire d'essayer d'analyser l'évolution de l'appui donné à un mouvement de fond qui a animé la société québécoise depuis quarante ans.

Nous partons du fait que cette diminution est principalement concentrée dans le groupement d'électeurs qui a porté le projet de souveraineté lors du dernier Référendum, c'est-à-dire un groupement de citoyens qu'on peut associer en gros à la classe moyenne francophone active, plus précisément par les citoyens de langue française, âgés de moins de 55 ans, étudiants et actifs sur le marché du travail et vivant au-dessus de l'univers des besoins, bref par des citoyens en mesure d'être responsables de leur propre vie et de se projeter dans l'avenir. Ce groupement d'électeurs s'est fortement mobilisé en faveur du OUI durant la campagne référendaire. Il représentait à l'époque 45 % des électeurs et il a voté OUI à 71,3 %, fournissant au camp souverainiste un peu plus des deux tiers de tous ses appuis. Nous nous appuyons sur une analyse dont certains éléments ont été publiés dans Le Devoir (14 et 15 mars 2000) et qui paraîtra in extenso dans la revue Recherches sociographiques en décembre prochain (numéro 3, 2000).

Où en est l'appui à la souveraineté du Québec cinq ans après le dernier Référendum? Afin de répondre à cette question, nous examinerons les sondages menés par la firme Léger et Léger qui ont l'avantage de poser la même question aux citoyens d'un sondage à l'autre, ce qui permet une étude comparée. Nous observons que le déclin dans l'appui donné à l'option souverainiste assortie d'une offre de partenariat se concentre presque en totalité dans le groupement que nous avons identifié comme celui qui a porté le projet souverainiste en 1995. Ce sont les travailleurs au sens large et les étudiants qui se sont en quelque sorte démobilisés, les autres groupes d'électeurs déclarant des intentions de vote assez stables dans l'ensemble. Si l'option souverainiste a perdu du terrain, c'est parce qu'une partie du groupement de citoyens les plus fortement engagés dans sa promotion s'est en quelque sorte mis en retrait, la souveraineté faisant par ailleurs des gains dans d'autres groupements, comme c'est le cas chez les immigrants actifs et les femmes actives en particulier. Il n'y a donc pas de désaffection généralisée envers la souveraineté, mais bien évolution différenciée.

Le projet souverainiste: pourquoi faire?

Deux questions se posent à l'examen de ces données: 1) comment expliquer le déclin de l'appui à la souveraineté qui est concentré dans le groupement de citoyens qui a le plus fortement appuyé cette option en 1995 et 2) cette baisse est-elle permanente ou - autrement dit - le groupement d'électeurs qui s'était mobilisé en 1995 pourra-t-il de nouveau le faire dans un autre éventuel référendum?

Commençons par formuler une hypothèse en réponse à la deuxième question: si le groupement qui a porté le mouvement souverainiste a pu se mobiliser en 1995, ne peut-il pas de nouveau le faire lorsque le temps viendra? Sans doute, il est permis de le supposer. Mais cela dépendra aussi de la réponse qu'on peut donner à la première question, que l'on peut formuler par une autre question: la souveraineté, pour quoi faire?

Nous posons que les orientations prises par le gouvernement actuel - certains diront l'absence d'orientations claires - ont joué un rôle important dans la désaffection de la partie de la population la plus ouverte à son option. Bon nombre de politiques mises en place ont heurté les attentes des travailleurs et des étudiants. La gestion chaotique des hôpitaux, les compressions dans le système d'éducation, le fouillis qui a entouré la mise en place du régime de formation de la main-d'oeuvre, le manque de place en garderie sont autant d'exemples qui inquiètent les personnes actives.

Si le discours dominant n'est plus perçu comme étant à l'avantage des personnes actives - ici un groupement très large de personnes - il n'est pas surprenant de constater une certaine fatigue chez ces dernières.

En proposant le «moins d'État», aux plans fiscal, normatif et économique mais en compensant par des subsides ad hoc et des opérations technocratiques de bienfaisances, les souverainistes au pouvoir, croyons-nous, sont en train de perdre la confiance d'un mouvement social réformiste, largement dominé depuis sa naissance par la doctrine selon laquelle il revient à l'Etat de «civiliser le capital». Ce genre de mouvement social trouve en général son principal écho auprès de ceux qui vivent activement les aléas du marché du travail, qui forment l'essentiel du soutien fiscal de l'Etat et qui font assez confiance en leur propre valeur économique pour appuyer les changements sociaux qui ont en vue la capacité collective d'imposer des normes aux processus sociaux spontanés. Quand on sera rendu à leur dire que l'indépendance ne changera rien, ils seront rendus à dire qu'il ne faut rien changer à la «dépendance».

Ceux qui contrôlent aujourd'hui le mouvement souverainiste appartiennent à une nouvelle élite québécoise. Elle s'est formée avec l'affirmation du Québec, avec le développement de la fonction publique et des appareils du providentialisme, avec la mise en place d'un nouveau rôle économique de l'Etat, avec le renforcement, par des moyens politiques, de l'entreprise francophone et, depuis 15 ans, avec l'intégration continentale plus poussée de l'économie québécoise et la montée des compétences managériales sur lesquelles elle repose.

Cette élite souverainiste a perdu le sens de son projet dans le processus même où elle croyait l'appuyer. Pire, elle semble être devenue ce que Galbraith appelait une république des satisfaits. Le pouvoir en place joue aujourd'hui sur l'autonomie du Québec, sur le butin du Québec, sur le modèle québécois et sur les acquis de l'histoire récente, mais sans savoir dire pour quoi faire et en vue de quel développement du modèle cette mobilisation devrait perdurer. Le parti au pouvoir à Québec trouve à Ottawa un ennemi héréditaire fort utile, un ennemi à qui disputer des «compétences» pour les mettre au service du même néo-libéralisme. Mais le seul progrès notable dû à cette compétition routinière finira par être le progrès du contentement: le gouvernement du meilleur pays du monde se chante à lui-même les louanges que lui adresse une technocratie onusienne pendant que la province canadienne la plus différente des autres s'émeut à la pensée que Dion, Plamondon, Lepage et les autres chantent on-ne-sait-trop-quoi sur toutes les scènes du monde. Chacun des deux niveaux de gouvernement étant la limite du contentement de l'autre, les deux gouvernements font la paire pour ce qui est de n'avoir pas d'autre programme que celui de rester au pouvoir. Cette absence de perspective se voit aussi bien dans la stratégie du PQ que dans l'orientation du gouvernement québécois, aussi bien dans l'opportunisme électoral de Jean Chrétien que dans l'activisme sans idée de sa bureaucratie céleste.