La véritable question, la question centrale et cruciale à laquelle la Commission Bouchard-Taylor doit répondre, c’est : quelle est la place de la religion dans une société laïque ? Ou, comme la pose Diane Guilbaut : "Quelle est la place et la protection qui doivent être accordées à des obligations dites religieuses dans un espace public qui se veut laïc ?" — Car on invoque très souvent ces obligations dans les demandes d’accommodements, surtout celles qui sont les plus problématiques. Il va donc falloir déterminer cette place, d’autant plus que, depuis quelques années, on voit un retour du religieux dans l’espace public et ce, partout dans le monde, un religieux bien souvent politique, de surcroît. Alors, doit-on rester passifs devant ce phénomène, ou réagir ? Doit-on poursuivre la laïcisation et la sécularisation de notre société en élaborant, comme le propose le MLQ, une Charte de la laïcité, ou bien revenir en arrière et accepter, au nom de la sacro-sainte liberté de religion, une présence de plus en plus grande du religieux dans l’espace public, incluant des comportements qui heurtent nos valeurs fondamentales, ou certaines d’entre elles, comme l’égalité entre hommes et femmes, la non-ségrégation (incluant celle des sexes, bien entendu) et la liberté de choix, particulièrement pour les femmes en ce qui concerne leur présent et leur avenir ?
Le sujet même de la Commission B-T, c’est celui-là et non l’immigration. Rappelons qu’elle s’appelle "la Commission sur les pratiques d’accommodement reliées aux différences culturelles", le mot "culturelles" incluant les différences religieuses, et peut-être surtout celles-là. Or, à quoi faut-il s’attendre comme recommandations là-dessus ?
La solution la plus radicale est ce qu’on appelle la laïcité intégrale : une loi proclamant la laïcité de l’espace public, ce qui implique que les signes d’une expression religieuse ne doivent pas avoir cours dans l’espace public. On la dit aussi radicale et, en ce sens, elle règle automatiquement tous les cas de demandes d’accommodement pour motif religieux. C’est, entre autres, la position de l’ex-ministre de la justice, M. Paul Bégin, de messieurs Drouin et Thompson, pour qui aucun accommodement religieux ne devrait être accepté ni permis, du MLQ (Mouvement laïque québécois) et de Diane Guilbaut, qui proposent d’exclure tout simplement les obligations religieuses des accommodements, de les exclure du domaine juridique parce qu’il est impossible d’interpréter des règles religieuses qui, à l’intérieur d’une religion X, ne font même pas l’unanimité.
A l’autre extrême, on retrouve les défenseurs de la liberté totale, sans restriction aucune, toute restriction étant définie comme "liberticide", ni plus, ni moins. Ces défenseurs se retrouvent surtout au sein d’associations culturelles, particulièrement musulmanes, et c’est la position du B’nai Brith, qui trouve qu’on devrait élargir davantage l’accès à des accommodements, la liberté individuelle n’ayant à peu près pas de limites. Dans le mémoire de cette organisation juive, on lit : "Dans une société vraiment libre et démocratique, toute restriction de la liberté individuelle doit faire la preuve qu’elle est nécessaire pour protéger un intérêt général supérieur et qu’elle n’est pas seulement une manière de satisfaire une préférence de la majorité." — Alors, à nous, donc, de faire cette démonstration ! A nous de démontrer quel est cet "intérêt général supérieur", et en quoi notre "préférence", si préférence il y a, est justifiée.
Quant à nos bons commissaires, il ne faut certainement pas s’attendre à ce qu’ils optent pour la laïcité intégrale, confondue, même, avec "l’intégrisme laïc", comme si cette expression pouvait avoir un sens. Au mieux, ils vont suggérer, peut-être, d’encourager ou de décourager certains comportements, et nous dire de miser sur l’éducation et sur l’oeuvre du temps... — Mais le temps n’est pas aux tergiversations, il faut vraiment trancher et choisir une option sur la place du religieux dans une société laïque. Il faut avoir ce courage politique.
Pour ma part, une chose me semble évidente : il faut limiter et baliser le concept de liberté religieuse, devenu un véritable fourre-tout incluant n’importe quoi. (Saviez-vous qu’une demande d’accommodement, qu’on a peu ébruitée, consistait à autoriser une serveuse de restaurant à porter un anneau dans le nez, sous prétexte que sa religion l’exigeait ?? Et on n’a pas tout entendu, j’en suis convaincue, sur un tel genre de demandes !)
NÉCESSITÉ DE BALISER LA LIBERTÉ DE RELIGION
S’il y a un point essentiel, concernant une éventuelle modification de nos Chartes des droits et libertés, c’est bien celui de la définition de ce qu’est la liberté de religion et ce qu’elle comprend et exclut comme droits. Dans une société laïque, droits de quoi, de faire quoi et de porter quoi sur soi comme signe religieux ostentatoire et bien visible ? — C’est d’autant plus essentiel que la majorité des accommodements problématiques sont faits et accordés au nom de cette liberté, dont l’extension est actuellement beaucoup trop large : il suffit de croire SINCÈREMENT à une obligation dite religieuse pour se voir accorder, par les juges, le droit de pouvoir s’y conformer, même si cela déroge à des lois ou règlements sociétaux.
Il faut resituer les articles la concernant (comme aussi, ceux concernant la liberté de pensée et d’expression) dans leur contexte historique, pour bien discerner le sens et la portée qu’ils avaient à l’époque : suite aux guerres de religions, aux répressions, aux persécutions et à l’Inquisition et ses bûchers pour hérétiques, il s’agissait d’affirmer que toute personne a le droit d’avoir ses croyances religieuses et de pratiquer les rites qui en découlent, comme quiconque avait le droit d’avoir ses opinions politiques et de les exprimer sans être inquiété, pourchassé, emprisonné, torturé et tué pour cette raison.
L’article 18 de la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme (1948) affirme que : "Toute personne a droit à la liberté de pensée, de conscience et de religion ; ce droit implique la liberté de changer de religion ou de conviction ainsi que la liberté de manifester sa religion ou sa conviction seule ou en commun, tant en public qu’en privé, par l’enseignement, les pratiques, le culte et l’accomplissement des rites." — Qu’est-ce que cela signifiait et signifie toujours ? — Qu’on pouvait croire à la religion de son choix, à tel ou tel Dieu, d’exprimer verbalement ou par écrit ses croyances religieuses et de pratiquer les RITES cultuels de sa religion. C’est ainsi que synagogues, temples et mosquées sont venus se joindre au décor architectural des villes et villages où il n’y avait jadis que des églises.
La paix régnait parce que la religion restait dans l’ordre du PRIVÉ, c’est-à-dire qu’elle se pratiquait à l’intérieur de lieux particuliers, ou chez soi, si certains rites et pratiques l’exigeaient. Bien sûr, du temps où il n’y avait qu’une religion, on pouvait voir des manifestations publiques de la religiosité (procession de la Fête-Dieu, Fête de la bonne Ste-Anne...), mais tout cela a fini par disparaître avec la laïcisation de la société. Sur la place publique, désormais, ceux et celles qu’on pouvait reconnaître à première vue parce qu’ils portaient des vêtements et signes religieux étaient les membres du clergé ou de congrégations particulières, signes ostentatoires qui, d’ailleurs, se sont faits de plus en plus discrets : adieu, cornettes et soutanes, même le col romain tend de plus en plus à disparaître pour ne faire voir qu’un petit crucifix en épinglette...
"A chacun son métier, et les vaches seront bien gardées." A chacun sa sphère et son domaine, ce qui n’a jamais empêché l’interaction et l’implication de tous dans les grands débats de société où les chefs ou représentants religieux sont loin d’être exclus. Tout le monde, dans une société libre et démocratique, a le droit d’exprimer sa façon de voir et de tenter d’influencer les décisions qui doivent être prises. Tel était l’esprit des législateurs qui ont élaboré les différentes chartes des droits et libertés.
Mais, comme le demande Victor Armony dans son mémoire, sans toutefois y répondre, "qu’a-t-il changé en 2006-2007 pour que l’intégration des populations minoritaires et issues de l’immigration au Québec devienne soudainement un "problème de société" ?" — Mieux et plus justement : Qu’est-ce qui s’est passé pour que, tout à coup, la tolérance et la cohabitation pacifique des religions deviennent problématiques et nous oblige à une réflexion collective sur la place du religieux dans une société laïque ? Il est curieux qu’il ait échappé à M. Armony que ce sont précisément toutes ces demandes d’accommodements pour motif religieux, qu’il considère très peu nombreux ( !!) et anodins ( !!), mais gonflés outrageusement par les médias... Il est encore plus curieux que lui ait échappé la montée des intégrismes religieux un peu partout dans le monde et, ma foi, le retour des guerres de religions qui ont été si meurtrières... Il lui a échappé encore davantage le fait que cette montée de l’intégrisme religieux est devenu un fait politique et que l’on se voit contraint, maintenant, de s’interroger sur la pertinence de voir les préceptes religieux devenir plus importants que les lois civiles et ce, au nom même de la liberté...
On a accepté et toléré bien des choses, jusqu’à présent, avec comme conséquence "que l’appartenance à certaines religions devient la condition de privilèges et/ou une permission de diviser les gens selon leur confession religieuse", écrit Diane Guilbault, et que le principe même de l’égalité de tous et toutes devant la loi est remis en question. Il nous faudra donc avoir le courage d’établir des limites à la liberté de religion, et savoir dire NON à ce qui va à l’encontre de nos valeurs et des principes fondamentaux de notre société. Il nous faudra déterminer ce que la liberté de religion signifie et ne signifie pas, ce qu’elle inclut et ce qu’elle exclut, pour en préciser la place exacte qui lui revient dans une société laïque comme l’est la nôtre.
C’est ce que j’essayerai d’établir la semaine prochaine. En attendant, vos suggestions sont les bienvenues pour mettre de l’ordre dans mes nombreuses notes !!

