Sur la grande autoroute des accusations de racisme, de xénophobie, d’antisémitisme, d’islamophobie et d’intolérance - que suivent, soit dit en passant, les deux auteurs du "Circus quebecus", Valérie Dufour et Jeff Heinrich, qualifiant de ces termes tout propos le moindrement critique à l’égard d’une communauté culturelle entendu à la Commission Bouchard-Taylor, il est bon d’installer des radars pour arrêter les contrevenants pour excès de calomnie, qui deviennent tout aussi meurtriers que les excès de vitesse de certains automobilistes.
Premier radar (ou l’un de ces radars, car j’en ai déjà utilisé quelques-uns !) : arrêtons deux commentatrices du sondage Léger Marketing du mois de février dernier (donc, deux mois après la fin des travaux de la Commission B-T), commandité par l’Association des études canadiennes dont le Directeur général est Jack Jedwab, et portant sur les relations interculturelles au Canada. 1,501 Canadiens, dont 513 du Québec, ont dû répondre à 60 questions rédigées par M. Jedwab lui-même. Nos deux commentratrices, Laura-Julie Perreault et Lysiane Gagnon, s’en tiennent à rapporter uniquement ce qui concerne les Juifs (une douzaine de questions sur le racisme et l’antisémitisme), pour insister sur le fait que les Québécois sont, évidemment, plus antisémites que les Canadiens hors Québec : opinions défavorables, préjugés, craintes et méconnaissance de cette communauté, voilà ce qui caractérise les Québécois francophones.
Là où les Québécois se montrent "inférieurs" en pourcentage, c’est à propos de la contribution et de la volonté d’intégration des Juifs, et sur le fait qu’ils voudraient, ou non, imposer leurs coutumes et leurs traditions. Sur ce dernier point, le pourcentage de OUI est de 41% au Québec vs 11% au Canada. Comment expliquer cette énorme différence ?
Jack Jedwab, tout comme Lysiane Gagnon d’ailleurs, en conclut que l’antisémitisme est plus présent au Québec qu’ailleurs, antisémitisme qui se voit non pas dans les actes, mais dans l’attitude, nuance-t-il. Mme Gagnon, quant à elle, saute sur cette occasion en or pour affirmer que "le Québec a la palme de l’ignorance et des préjugés" et que les Québécois (francophones) ont des Juifs une "vision complètement tordue". Rien de moins.
Jedwab prétend que la cause en est la Commission B-T en personne, au cours de laquelle de "fausses informations sur la certification casher" ont été "colportés". - Eh bien, sur les prétendues fausses informations en question, nous y reviendrons dans les deux prochaines semaines : le phénomène de la cachérisation n’est pas encore résolu, tant s’en faut, et l’affirmation de M. Jedwab n’est sans doute pas plus vraie.
Rachad Antonius, pour sa part, abonde dans le même sens et croit que la Commission a "accentué les préjugés". Ce qui s’est passé, c’est que "beaucoup de Québécois ont appliqué quelques demandes fortement médiatisées de la communauté hassidique ultra-orthodoxe d’Outremont à l’ensemble des 93,000 Québécois de religion juive", rapporte Julie Perreault. On tombe donc ainsi dans la généralisation, qui est toujours la source du racisme, dit-il. Lysiane Gagnon relève cette confusion entre les Juifs en général et les hassidim, confusion qu’elle qualifie d’incroyable et d’inquiétante. Bien entendu, le 41% des Québécois est un résultat ACCABLANT : méconnaissance de la réalité, ignorance et "vision complètement tordue"... Mme Gagnon interprète le "Oui, ils veulent nous imposer leurs coutumes et traditions" comme le fait que les juifs veuillent nous convertir à leur religion ( !!!), alors qu’il s’agit tout simplement de l’imposition de la cachérisation quasi systématique de tous les produits reliés de près ou même de loin à l’alimentation. La proximité du sondage de Léger Marketing (introuvable sur le Net) et des travaux de la Commission Bouchard-Taylor a, bien sûr, imprégné cette idée qu’il s’agissait bien d’une imposition. Quant à l’idée qu’ils refuseraient de s’intégrer, c’est toujours à propos des Juifs hassidiques, dont Lysiane Gagnon dit elle-même que :"ils veulent conserver leurs traditions dans leur petite bulle fermée aux autres, c’est tout." - Ah oui ? Ah bon... Rien à voir, bien entendu, avec un refus de s’intégrer, et allez vous instruire, les nonos de Québécois !
Certains Québécois tiennent des propos négatifs "sans en subir de conséquences", dit Jedwab. - Et les antiquébécois, eux, qui nous insultent à tour de bras et vont jusqu’à nous traiter de nazis ? Et cette idée, colportée par Dufour et Heinrich, que les Juifs n’ont de compte à rendre à personne ???? "Circus quebecus", p.168 : "Si les Juifs ultra-orthodoxes, pour leur part, ont contribué à enflammer le débat identitaire, c’est bien malgré eux et ils n’ont de comptes à rendre à personne." - Ah oui ? Ah bon... La justice du deux poids, deux mesures, alors !
Et tenir des propos "négatifs" (c’est-à-dire critiques, ou de remise en question de certains comportements), c’est être xénophobe ? et RACISTE, en plus ? - Ben voyons donc ! En plus, on sait que les critiques les plus nombreuses, sur "les Juifs", concernent essentiellement la très minoritaire communauté juive hassidique, si facilement identifiable par sa visibilité vestimentaire. Il est sans doute vrai qu’un bon nombre de Québécois francophones, lorsqu’ils entendent le mot "juif", voient immédiatement un juif hassidique. Or, dans les propos "négatifs", DONC antisémites, sont inclus ceux qui se sont élevés contre la demande de givrage de vitres, contre la certification K, les autocars d’Outremont, les stationnements interdits, la construction illégale de synagoques, ce qui s’est passé à Val-David... - Propos GRAVEMENT ANTISÉMITES que tout cela, lalalalalère ! (Ce GRAVE ANTISÉMITISME, écrit en majuscules, s’il vous plaît, vient de Michael Laughrea, qui considère ainsi le 150 M$ que coûterait annuellement aux non-juifs la cachérisation. Des "150 millions antisémites", écrit-il.
Quant à Pierre Anctil, nous rapporte encore Julie Perreault, c’est le manque de contacts entre Québécois francophones et Québécois de religion juive qui est la cause de cet écart d’opinion chez les Québécois.
Lysiane Gagnon a tout de même la sagesse - et le mérite intellectuel, pour une rare fois - de souligner que l’écart de perception entre Québécois et Canadiens tient au fait que "Montréal est la ville qui compte la plus forte proportion de hassidim au Canada. Ils sont presque tous à Outremont" et "les seuls qui sont concentrés en milieu francophone". Comme a souligné Normand Rousseau suite aux articles de mesdames Perreault et Gagnon, "Imaginez tout un quartier d’Hassidim à Toronto ou Vancouver et demandez-vous si les Anglais n’identifieraient pas les Juifs aux Hassidim" - Bien bonne question, mais Lysiane Gagnon ne se rend pas jusque là, d’autant plus que ça atténuerait singulièrement ses croyances profondes sur le profond racisme de ses compatriotes.
Décidément, j’en ai marre de vivre en Absurdistan, et je réitère ma belle réplique : "La pluie de vos injures n’atteint pas le parapluie de mon intelligence !", et je prends donc un congé de deux ou trois semaines pour aller voir ailleurs si j’y suis et, surtout, si on y pense aussi stupidement ! Mais comme j’ai déjà rédigé mes chroniques sur la cachérisation (eh oui, encore elle !), vous ne risquez pas de vous ennuyer de ma plume !
NOTE 1 : L-J Perreault, "La communauté juive et les Québécois : entre ignorance et préjugés", La Presse, 24 fév. 2008.

