Admettons que ce que j’ai dit jusqu’à présent sur la place de la religion dans une société laïque fasse large consensus, comme je le pense, d’ailleurs. (Car tout ce que j’ai écrit là-dessus, depuis quelques semaines, me semble être une bonne synthèse de ce qui ressort d’un grand nombre de témoignages entendus lors des travaux de la Commission Bouchard-Taylor, et même de ce qui se dit depuis la publication du livre de Boucar Diouf et du roman de Benoît Dutrisac : le discours a vraiment changé sur les accommodements raisonnables !) - Il reste que cela signifie FAIRE DES CONCESSIONS et ce, de part et d’autre, tant des Québécois dits pure laïne que des communautés culturelles qui se sont jointes à nous.
Jusqu’à présent, les concessions ont été faites par la société d’accueil, mais il est temps que certaines minorités revendicatrices (dont le nombre équivaut sans doute à 2 % de la population) acceptent d’en faire, maintenant. Je dis cela et, à chaque fois que je lance cette idée, on me répond invariablement : "Tu n’y songes pas ! Eux, faire des concessions ? Jamais ils n’accepteront !" - Eh bien, dis-je alors, ils ne le veulent pas mais ils devront bien en faire, quitte à y être obligés par la voie légale. D’ailleurs, je suis loin d’être sûre qu’ils n’en feront pas. Un rabbin hassidique a déjà déclaré que nous n’étions pas obligés d’accepter toute demande qu’on nous fait, et depuis qu’en France, on a proclamé "pas de voile à l’école", il n’y a plus de problème, cela a été accepté, après, bien sûr, quelques soubresauts au début. En plus, déjà, ici même au Québec, dans des hôpitaux, des CLSC et des Commissions scolaïres, des règles ont été élaborées et sont maintenant suivies. Alors, les concessions sont possibles et il faut inviter tous les radicaux, particulièrement religieux, à s’assouplir et à s’adapter à la vie laïque, au partage d’un espace public laïc.
FAIRE QUELQUES CONCESSIONS ET S’ADAPTER...
Commençons par les concessions que doivent faire certains radicaux catholiques ou chrétiens.
1) Il faut, et ce au plus tôt, enlever le crucifix de l’Assemblée nationale et l’exposer dans le musée du Parlement. D’ailleurs, ce serait là un premier geste officiel d’affirmation de la laïcité qui devrait être posé en grande pompe, cérémonialement, et télédiffusé en direct, puis acheminé sur YouTube et sur FaceBook !!!
2) Il faut renoncer à ce que l’école publique, devenue non confessionnelle, offre encore des cours d’enseignement religieux, et accepter la mise en oeuvre du nouveau programme d’éthique et de culture religieuse qui, soit dit en passant, a été choisi suite à une vaste consultation et qui laisse une large place au christianisme. (Bien que, finalement, il faudrait bien en arriver, un jour ou l’autre, à un cours d’éthique axé sur les valeurs humanitaires et universelles.)
3) Il faut renoncer à l’affichage de son appartenance religieuse (par le port d’une croix, le plus souvent).
4) Tous les cours d’un programme scolaire doivent être suivis, sans exception.
Pour ce qui est des communautés culturelles ou de certaines d’entre elles, plutôt,
1) Certains immigrants doivent comprendre que le mode de vie, et même, dans certains cas, les valeurs des sociétés occidentales, et spécifiquement nord-américaines, sont DIFFÉRENTS de ceux de leur pays d’origine. En particulier, ils doivent reconnaître et accepter que la religion n’y est plus présente dans l’espace public, que ce N’EST PAS une société modelée par la religion et les traditions. La religion et sa pratique relèvent bel et bien du domaine privé.
2) Ils doivent savoir, et accepter, que l’espace public est mixte et que, donc, hommes et femmes partagent également et ensemble cet espace, ou ces espaces (salles de cours, piscines, etc.).
3) Ils doivent savoir, et accepter, que certaines pratiques de leur pays d’origine, en particulier l’excision, l’infibulation, la polygamie, les mariages arrangés (forcés) et la tutelle des maris, pères et frères sur les femmes et les filles sont interdites ici et sont des actes criminels susceptibles de poursuites judiciaires.
4) Certaines communautés culturelles sont "appelées à renoncer à afficher à tout prix leur identité religieuse (et même culturelle !) dans la sphère publique". C’est "vouloir introduire dans la sphère publique des considérations identitaires qui n’ont rien à voir avec la raison et les droits fondamentaux", dit George Karam. Il leur faut renoncer, selon la formule de Christiane Saint-Laurent, à "un tel étalage permanent de sa foi et de sa religion sur un lieu de travail". En fait, ce n’est pas notre intolérance ou notre intransigeance qui fait problème, mais celles de certaines religions. Car pourquoi une telle VISIBILITÉ ? Invitons, plutôt, à la DISCRÉTION pour ce qui est de l’affichage de son appartenance religieuse, et même culturelle.
5) Comme le dit Martin Collacott, et même Boucar Diouf, ce sont les immigrants qui doivent s’adapter aux traditions, croyances et valeurs de la société qu’ils intègrent. Une société démocratique NE PEUT s’adapter à toutes les traditions, croyances et pratiques venues d’ailleurs. Qu’on se le tienne pour dit.
... OU ASSUMER SES CHOIX !
En réplique à ceux et celles qui disent qu’interdire le port de signes religieux pour les représentants ou fonctionnaires de l’Etat, et même pour tout citoyen et toute citoyenne, serait discriminatoire, il faut dire : quand on choisit librement des contraintes, on doit aussi en accepter les conséquences. S’il y a des lois civiles qui s’avèrent incompatibles avec telles ou telles valeurs personnelles, tant pis, les lois civiles prévalent. En fait, c’est L’INTÉGRISTE qui refuse de s’adapter et d’évoluer et qui subordonne les lois civiles aux préceptes religieux. C’est une subordination inacceptable dans une société démocratique moderne.
Il est à noter que plusieurs mémoires, et non des moindres, vont en ce sens. Comme le signale le MLQ, "toutes les religions peuvent s’adapter aux exigences de la modernité et de la laïcité". Ou, comme diraient messieurs Drouin et Thompson, on peut toujours demander à notre Dieu de nous accommoder !! Pour sa part, Diane Guilbaut, comme le MLQ, soutient que les obligations religieuses devraient être exclues du domaine juridique parce que non vérifiables et non raisonnables (impossible de juger du véritable caractère religieux d’une obligation). Les tribunaux ont à interpréter des règles civiles vérifiables. Loucheur et als, eux aussi, soutiennent qu’il faut affirmer la préséance des lois civiles sur les croyances religieuses et ce, en tout temps. Et comme le dit Daniel Laprès, il faut décourager les interprétations intégristes des religions dans notre société.
A BAS LES ARGUMENTS TORDUS !
Ne nous laissons surtout pas berner par des arguments fallacieux et n’ayons pas peur de les démolir. Du genre : "Le respect du droit d’une personne de pratiquer sa religion selon ses convictions religieuses sincères est intrinsèquement lié au respect de son identité et de sa dignité." (B’nai Brith) - On peut s’interroger : la DIGNITÉ est-elle intrinsèquement liée au port d’un vêtement ou d’un symbole ??
Ou du genre : laïciser complètement l’espace public, ce serait instaurer "un régime analogue, en fait, à ce qui existait dans l’ex-Union soviétique ou la Chine de Mao, où les religions étaient passées à la clandestinité" (Lysiane Gagnon). - Rien de tel en ce qui concerne la liberté de religion, je l’ai amplement démontré dans ma chronique sur le sens à donner à la liberté de religion.
Ou du genre : légiférer en ce sens, ce serait imposer "un comportement identique ou des opinions identiques pour chacun" (Julius Grey). - De la part d’un avocat aussi intelligent, un tel lien devient purement scabreux !)
Je termine cette chronique et ce sujet par une remarque de Denise Bombardier, remarque sur laquelle il y aurait tout un livre à rédiger : "Toutes les religions s’accommodent mal de la sexualité, qu’elles répriment avec plus ou moins de force, toutes les religions, par extension, ont de la femme une représentation discriminatoire. C’est pourquoi l’égalité des sexes ne se déploie véritablement que dans les démocraties laïques par définition." (Le Québec vindicatif, 24 nov 07)

