Ce vous, c’est, bien sûr, le journaliste Don Macpherson (The Gazette, 31 mai 08), et la femme en question, c’est madame Michaëlle Jean, l’actuelle Gouverneure générale du Canada, comme chacun le sait. Il y a deux sujets imbattables pour faire parler de soi dans les journaux, disait Macpherson : le couple Bernier-Couillard, l’ex-couple Maxime-Julie, plutôt, et la GG. Plus précisément : deux femmes, l’une au décolleté un peu trop profond, et l’autre, à l’enthousiasme un peu trop profond, lui aussi, qui la porte à la défense pleine et entière du pluriculturalisme pan-canadien, d’un océan à l’autre, "coast to coast".
Pourquoi cette dernière, s’interroge Macpherson ? Sans doute, émet-il, parce que les souverainistes croyaient qu’elle était des leurs, ou parce qu’elle réussit trop bien dans son rôle de promotrice du Canada, ou pour ces deux raisons en même temps.
Macpherson nous rappelle que le député libéral Emmanuel Dubourg, lui-même d’origine haïtienne et peu connu, sinon totalement inconnu sauf des parlementaires et des gens de son comté, a pris momentanément la vedette dans les médias en criant au loup et en demandant rien de moins qu’une loi régissant la liberté d’expression. - Façon comme une autre de faire parler de soi, hein ?
A propos du texte de VLB, "La reine-nègre", Macpherson pense qu’il s’agit là d’un jeu de mots délibérément provoqué et que c’est une allusion directe à la couleur de peau de Michaëlle Jean. Dans ma défense de VLB, j’ai nié cela, mais aujourd’hui, suite à l’intervention de Robert Barberis-Gervais avec son texte incluant le poème "Corneille, ma noire" de Miron et portant ce titre, je me demande s’il n’aurait pas raison... Ce poème, comme je l’ai dit, n’a absolument aucun rapport avec la controverse suscitée par le rôle qu’a joué la GG pour les fêtes du 400e de Québec, sauf pour ce qui est de la couleur de l’oiseau. De plus, l’éditeur de VLB, Pierre Dubuc, a déclaré qu’il était parfaitement conscient de l’énormité du titre choisi, "choquant, voire provoquant" et que, donc, le texte allait sûrement faire de très grosses vagues, à faire baver de plaisir tous les surfeurs inconditionnels : lectrices et lecteurs assurés, tout comme les nombreuses réactions, d’ailleurs. - Un coup bien monté, un succès assuré, l’objectif atteint.
Cependant, comme bien des tempêtes, rien ne dure. Parle-t-on encore du rapport Bouchard-Taylor ? Presque plus. (Je me demande, d’ailleurs, pourquoi je tiens tant à l’éplucher et à entretenir la flamme sur le problème des AR et les implications du dit rapport...) - A-t-on creusé l’objet de la polémique au coeur du texte de VLB, à savoir la nature et la pertinence de la fonction de Gouverneur Général ? - Pantoute, ou alors, bien peu et en bien peu de jours. La plupart du temps, ce sont des jugements à l’emporte-pièce (ce que la guerre des mots appelle joliment des "montées de lait"), sans encore d’analyses sérieuses.
L’affaire était en train de mourir carrément au feuilleton quand quelqu’un a pu la ressusciter grâce au nom de Miron, sorti de la bouche de la GG. Et pour piquer davantage la curiosité d’un grand nombre de lecteurs, il suffisait de trouver, comme titre, quelque chose en rapport avec la couleur noire... - Miracle ! Il existe un poème de Miron intitulé "Corneille, ma noire". Sautons sur cette occasion inespérée !
Autre coup bien monté. Pour se faire lire, et faire réagir. Mais l’objectif de susciter un véritable débat sur la fonction de GG et, dit Dubuc, "sur le rôle, les activités et les positions politiques de la Gouverneure générale" - et le rôle politique tout court de GG - n’est toujours pas atteint. Encore une fois, ce n’est pas la fonction qui est discutée, c’est la personne même et la personnalité de la femme Michaëlle Jean, que certains s’acharnent à mépriser, à blesser, à meurtrir, à insulter, à humilier, à ridiculiser, à disqualifier moralement, à avilir, - ce qui m’a contrainte à délaisser mon étude du rapport Bouchard-Taylor, et même l’analyse de cette question du rôle et de la fonction de GG. Je rappelle les véritables questions que j’ai dites être celles sur lesquelles devrait se concentrer le débat :
La fonction de Gouverneur général du Canada est-elle réellement équivalente à celle d’un Roi-Nègre du temps de la colonisation des continents africain, américain et asiatique, par les puissances européennes ?
Est-ce le symbole du fait que nous soyons toujours et encore une COLONIE ? (certains vont maintenant jusqu’à parler, pour le Québec, de Réserve...)
La GG est-elle une "femme de paille", si on ne peut plus ou ne devrait plus utiliser l’expression "Reine-Nègre" ? Ces deux expressions sont-elles vraiment synonymes, ou si "Roi-Nègre" est le seul qui convienne, dans ce cas-ci ?
Est-ce une fonction vraiment apolitique, et doit-elle l’être ?
Michaëlle Jean s’est-elle donné un rôle politique qui ne devrait pas être le sien ?
Lors de son passage en France pour le lancement du 400e de Québec, y a-t-il eu faute diplomatique, ou non ? Si oui, ne doit-elle pas s’en excuser au nom du Canada, voire de la reine Elisabeth II qu’elle représente ?
Michaëlle Jean est-elle une TRAÎTRE au Québec pour avoir accepté cette haute fonction ?
Ce que je voudrais, quant à moi, c’est que cessent les attaques contre sa personne, que cessent les allusions malveillantes à sa couleur de peau et à son origine haïtienne, et qu’on réponde enfin à ces questions, de manière rigoureuse et, surtout, civillisée, respectueuse et mature. Qu’on s’attaque aux IDÉES, et non aux personnes. Que cessent les insultes et que commence le débat.
Il y a eu Macpherson, mais avant lui, il y a eu Dany Laferrière, sorti d’un mutisme temporaire (du 21 au 26 mai 08) pour finalement proclamer que le "reine-nègre" de VLB était une insulte. J’ai eu du mal à le comprendre, à comprendre ce texte-là, plutôt mal ficelé, je trouve, pour nous en faire une démonstration convaincante. Sauf que, un mois et demi plus tard, le sens s’éclaire. "Le désir de blesser"... "Lynchage psychologique, lapidation symbolique, exil mental (on efface le coupable du portrait de groupe)"... "Pas pire gifle que quand on part de ce que vous êtes pour vous ridiculiser"... "L’humiliation. Il faut trouver un moyen à ce que l’autre ait honte de ce qu’il est"... "Quand quelqu’un se fait ainsi humilier dans sa personne"...
Oh ! Que ces mots, maintenant, me paraissent justes ! Qu’ils me semblent correspondre tout à fait à ce que l’attitude de certains et de certaines, à l’égard de la GG, prouve on ne peut plus clairement ! Qu’il est vrai qu’il s’agit bien d’insultes, quand on voit, noir sur blanc, les mots et expressions dont on affuble Michaëlle Jean (épargnez-moi les guillements et les auteurs) :
une Haïtienne de Montréal, une Haïtienne, un ex-rejeton des Antilles, une caricature d’Aunt Jemima revampée par les stylistes, une "Uncle Tom" en talons hauts, une duvaliériste, une fille des Duvalier, une anti-démocrate (puisqu’elle n’a pas été élue par le peuple, mais nommée à cette fonction), une colonisée devenue colonisatrice, la clown coloniale de la couronne britannique, miss Jean, la chère Mimi, madame chose, madame Jean-Daniel Doublefond, Michaëlle 1ère, la reine noire, la déshonorable, la reine-n’importe-quoi, la reine de carreaux (ceux du boss fédéral à Ottawa), la Reine-Nègre du Second Canada, celle qui vit un trip de reine-nègre, emportée dans son power-trip et son égo-trip, la guignol au service de la Reine, de sa Majesté britannique, la pionne royale, la potiche, la marionnette officielle, la royale girouette du Canada, la poupée gonflable, la poupée, la petite reine du Carnaval de Québec, la générale des troupes ennemies, la cible à combattre, la traître et la traîtresse, la collabo, la renégate, qui nous chie sur la tête, l’ennemie des Québécois, l’agente de dénationalisation et la rapetisseuse de la nation québécoise, l’usurpatrice de ce que notre peuple a de plus précieux (évoquer Pauline Julien et Gaston Miron, quel affront !), une imposteure, une Lady Di de Chambre de commerce, la demi-reine des arrivistes, une arriviste et rien d’autre, une opportuniste, une ingrate, une âme tordue, aveugle et perverse, appartenant à la dynastie des abjects, des transfuges et des arrivistes, une parvenue de la pire espèce, mercenaire de la politique d’Ottawa, le principal joyau de la propagande fédérale et, finalement, la comédienne sans talent, la femme inauthentique et fausse, j’ai fait le tour !
Laferrière écrit : "On ne peut pas se contenter de regarder ailleurs quand quelqu’un se fait ainsi humilier dans sa personne. L’insulte publique est un acte qui regarde la collectivité. Ce silence, quand un autre dont on ne partage pas le point de vue se fait insulter, finira par anesthésier notre sensibilité profonde." - Eh bien, Dany Laferrière, JE PARLE ! JE M’OPPOSE à la continuation de ces insultes, et je demande un débat sérieux sur la fonction, pas sur la personne !
Macpherson dit que VLB, finalement, s’est tiré dans le pied. Est-ce que ce n’est pas ce qui se produit lorsqu’on use et abuse du sophisme de l’attaque contre la personne et du procès d’intention ? Comme l’a relevé Jean-Marc Salvet (Le Soleil, 27 mai 08), c’est un procédé non seulement injurieux, mais qui "n’élève jamais les discussions mais les avilit". Avoir la sagesse de l’éviter est "une discipline que nous devrions tous pratiquer". Et pour reprendre Louis Prud’homme : "Il faut réfléchir avant d’insulter les gens qu’on veut gagner au Pays du Québec" (à Yvan Parent, Vigile, 28 mai 08).
La grande gagnante, finalement, de cette "guerre des mots" ne sera-t-elle pas Michaëlle Jean elle-même qui, comme le relève Macpherson, a été capable de garder un silence digne, laissant dire et laissant braire ? - Beau résultat, non ? Surtout pour la cause indépendantiste, et pour cette ennemie que l’on aime tant haïr...

