Ce "vous", ce n’est pas n’importe qui, c’est monsieur Touhami Rachid
Raffa, président du Carrefour culturel Sésame de
Québec, se définissant comme "citoyen
algéro-québécois et canadien", dans le
mémoire qu’il a présenté, à titre
personnel, à la Commission Bouchard-Taylor. Son
énoncé, tout aussi pompeux qu’étonnant, est repris
dans la note 5 du chapitre 9 du rapport intégral, et M. Raffa
l’a redit à la télévision (5 oct. 07),
précisant que c’était "une réalité qu’on
occulte". Le rapport Bouchard-Taylor le cite
après avoir mentionné le contexte dans lequel
"l’émergence de « nouvelles » religions dans l’espace
public survient au moment où, pense-t-on, le Québec est
en train d’achever sa laïcisation" (p.186).
Le
mémoire de M. Raffa est critiquable sur bien des points,
mais je ne prendrai aujourd’hui que celui-ci. Avant de l’examiner de
près, je note que c’est M. Raffa en personne qui semble
être l’auteur de l’explication taylor-bouchardienne des racines
de la crise des accommodements, à savoir la "crispation
identitaire" des Québécois de souche. En effet, cette
expression ne se trouve pas dans le document de consultation, mais elle
figure, comme élément central, dans
le mémoire de Raffa, présenté le 26 septembre
2007. (voir note).
"Cessons de tourner en rond et de nous voiler la face : le Québec actuel a mal à ses minorités non chrétiennes attachées non seulement à leur foi, mais aussi à l’expression de celle-ci dans l’espace public", écrit-il (p.3). - Quand j’ai lu cela, il y a déjà quelques mois, je l’ai perçu comme très méprisant, voire insultant à notre égard. Un peu plus et on pourrait franchement accuser ce monsieur de faire preuve de xénophobie et de stigmatisation à l’égard de la majorité québécoise.
Il y a, nous apprend le rapport Bouchard-Taylor (p.201), plus d’une centaine de religions différentes au Québec, "sans compter les multiples sectes et groupuscules (dont certains estiment le nombre à 600)". - Et nous "aurions mal" à toutes celles qui ne sont pas chrétiennes ? - Allons donc ! Quand on regarde de près les religions qui ont été impliquées dans les cas problématiques recensés dans le chapitre 2 du rapport, 27 cas concernent des musulmans, 25 cas concernent des juifs, surtout et essentiellement hassidiques, 5 cas impliquent des Sikhs (concernant 3 affaires, celle du kirpan, du turban à la GRC et du port du casque de sécurité), 4 cas impliquent des catholiques, 2 cas concernent des Témoins de Jéhovah et ce, uniquement pour la question des transfusions sanguines, 1 cas implique une adventiste du 7e jour (l’affaire O’Malley, en 1985) et 1 cas touche des orthodoxes grecs (écoles subventionnées). (Voir tableau.) Alors, lorsque M. Raffa affirme que : "on a fait croire à la population que les Juifs et les musulmans sont à la source de la majorité des demandes d’AR alors que la réalité, passée sous silence bien qu’elle ait été signalée par la Commission des droits de la personne, est tout autre puisqu’elle concerne des communautés chrétiennes protestantes" (p.3), il est dans les patates ou dans le couscous par-dessus la tête !
Je ne connais pas ces centaines de religions et sectes qu’on dit présentes au Québec, mais que dire du très grand nombre d’entre elles qui ne font pas problème du tout et qui vivent leurs croyances sans rien demander ni déranger personne ?
Quand on entend dire : "Je ne suis pas contre la ou les religions, mais...", il est toujours précisé que chacun et chacune a le droit de croire au Dieu ou à la Force qu’il ou elle veut : c’est une affaire personnelle que tout le monde respecte. Là où le problème se pose, c’est précisément au niveau des accommodements religieux, et M. Raffa lui-même est le premier à le reconnaître : "L’AR ne pose problème en définitive qu’en matière religieuse" (p.2), ou, reformule-t-il, dans "l’expression du religieux
— dans sa diversité — dans l’espace public" (p.4). — Reste à savoir pourquoi cela cause problème, mais là-dessus, tout ce que M. Raffa trouve à dire, c’est que c’est de notre faute, nous les majoritaires, crispés identitaires...
Sur les accommodements religieux problématiques (les ARP, nouveau sigle raccourci que je propose), il est curieux de constater que M. Raffa juge certains d’entre eux, accordés en particulier à des juifs, douteux et contestables, alors que pas un seul de ceux accordés à des musulmans et musulmanes ne le soit. En effet, il parle d’ "ententes de « sous-traitance » de la sélection d’immigrants indépendants sur une base religieuse" (sa note précise : "Ententes avec des organismes relevant du Congrès juif canadien du 10 avril 1992 et du 2 février 2004 pour, respectivement, les Juifs originaires de la Communauté des États Indépendants issue de l’ex-URSS, des Pays Baltes et de la Géorgie ; et d’Amérique du Sud (Argentine, Brésil et Uruguay)."), puis de "la gestion des écoles privées confessionnelles dont certaines sont carrément hors-la-loi" (sa note :
Deux mentions de cas d’accommodements problématiques auxquels Raffa ajoute "l’arrêt Amselem du 30 juin 2004 portant sur l’installation d’une Souka au balcon d’un immeuble résidentiel en copropriété de Montréal". Selon lui, les médias auraient oublié de dire que, dans le jugement rendu, il y a eu dissidence de 4 juges sur 9 et que, par conséquent, "il n’est pas assuré que la jurisprudence ne revienne pas sur sa conception subjective, non démontrée de l’exercice d’un droit lié à une obligation religieuse, et sur la portée de la liberté de religion." (p.8)
On aimerait bien savoir, de la part de M. Raffa, grand défenseur des libertés religieuses musulmanes, quelles sont, parmi ces dernières, celles qui sont, elles aussi, douteuses et contestables, mais pour cela, on r’passera, comme chez le Chinois...
Bref, face à notre crispation identitaire et à notre totale mécompréhension, voire ignorance des communautés culturelles, M. Raffa prétend que l’essentiel reste à faire, en ce qui concerne les AR, et cet essentiel, c’est quoi ? - Je vous le donne en mille : "faire admettre la diversité ethnique, culturelle et religieuse, devenue irréversible et de plus en plus visible, à la population en général, et aux Québécois dits de vieille souche afin que ceux d’entre eux qui refusent de reconnaître une réalité plurielle déjà à l’œuvre dans le Québec d’aujourd’hui, fassent le constat de cette même vérité et plus encore l’intègrent, ne serait-ce que sur un plan utilitaire, comme nécessité démographique, économique et fiscale de plus en plus pressante pour l’avenir de la Belle Province." — !!!!!!!! — Comme si on ne l’admettait pas ni ne la reconnaissait pas ! — Mais pour qui, diantre, ce monsieur nous prend-t-il ?
Ce mémoire, venant d’un algéro-québécois et canadien qui passe pour être un modéré, nous laisse pantois sur ce que ça doit être, comme discours, chez les groupes musulmans radicaux, et fait surgir dans notre esprit des questions sur l’attitude de M. Raffa lui-même, sur sa prise de position devant les commissaires Bouchard et Tayor, surtout quand on compare son mémoire avec ce qu’il a écrit dans un texte publié sur le site Salamontréal le 17 février 2007, donc 7 mois plus tôt, un texte beaucoup plus nuancé et critique à l’égard de certaines demandes faites par des musulmans et musulmanes, et de certaines affirmations faites sur le dos des Québécois de souche. Il y reconnaît, en particulier, le "nombre croissant des demandes d’AR" (que le rapport Bouchard-Taylor nie, prétendant que c’est une simple illusion due à "la chasse aux accommodements" opérée par les médias), et affirme qu’il faut "rappeler aux individus tentés de formuler une demande d’accommodement raisonnable, tout comme aux personnes, institutions et entreprises devant y répondre, de faire preuve de discernement." Ce qui, en clair, signifie ceci :
"Les premiers, et au premier chef ceux qui appartiennent aux communautés faisant le plus l’objet de discriminations, les Arabo-Berbères musulmans, ont le devoir impérieux de soupeser les conséquences de quelques-unes de leurs requêtes sur l’ensemble de leur groupe. En effet, outre l’effet dévastateur de la médiatisation sur une communauté déjà fragile, il existe des cas où des employeurs échaudés ont carrément décidé de ne plus recruter de musulmans. Ce qui se traduit par davantage d’exclusion préjudiciable à toute la communauté. Nous sommes là en face d’une situation apparemment contradictoire du fait que de nombreux musulmans sont réticents à déposer plainte pour discrimination, alors qu’une minorité d’entre eux se lancent parfois sans réfléchir dans des demandes discutables d’AR. /.../ Les seconds n’ont pas à céder sur des principes non négociables comme la dispense de certains cours d’élèves dont les parents invoquent, à tort plus qu’à raison, des valeurs religieuses. Les lectures obscurantistes de l’islam n’ont pas à s’imposer au détriment de l’enseignement de la musique, obligatoire pour tous. Y renoncer aujourd’hui reviendrait à céder demain sur l’éducation physique, voire sur certains chapitres de biologie relatifs à la sexualité et à la reproduction."
Dans ce texte du 17 février 07, M. Raffa dit aussi que "certains vont vite en besogne et invoquent les difficultés de la société québécoise à intégrer les immigrants, particulièrement ceux qui ne sont ni blancs, ni chrétiens." — Et voilà que c’est ce qu’il fait dans son mémoire ! En y concentrant, en plus, son explication des AR sur la soi-disant crispation identitaire des Québécois francophones, idée qui ne se trouvait pas dans ce texte antérieur, bien qu’il y parle de notre "mentalité d’assiégé".
Le modéré s’est bien radicalisé... — Mais... a-t-il toujours été un modéré ? — C’est à voir. Chose certaine, il n’est pas du genre Languirand, à passer "par quatre chemins", loin de là, pas plus qu’il ne fait dans la dentelle.
Sa
participation à Geneviève Asselin, le 5 octobre 2007
(Descendre dans la page et cliquer sur "Geneviève Asselin
discute avec ses invités de l’appréciation des
participants aux audiences", juste au dessus du résumé
des travaux de la journée du 4 octobre.)
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NOTE, 6 sept. 08 :
Les commentaires qui suivent tournent tous autour de "la dynamique de l’explosion démographique musulmane contre l’Occident", "l’expansionnisme démographique anti-occidental (J-L Perez). Ces commentaires n’ont aucun lien avec M. Raffa, dont je critiquais ici un énoncé de son mémoire. Rien, dans ses écrits, n’indique qu’il fasse partie de ce "complot" anti-occidental ou l’encourage. Ses critiques, parfois très sévères de l’Islam ou d’un certain Islam, indiquent plutôt le contraire. (En plus, Bouchard et Taylor tiennent le même discours que lui sur les Québécois francophones !) Ces commentaires n’ont pas plus à voir avec le sujet de cette chronique et, à ce titre, je me distancie de leur contenu.

