D’où viens-tu ? Quel est ton pays d’origine ?
Depuis combien de temps es-tu ici ?
Pourquoi as-tu quitté ton pays pour venir t’installer ici ?
DES QUESTIONS À DÉMYSTIFIER
Selon certaines interventions entendues à la Commission Bouchard-Taylor, et même selon certains mémoires, un certain nombre d’immigrants, et ce, même de la seconde génération (nés ici), se sentent offusqués lorsqu’on leur pose l’une de ces questions. J’y avais fait allusion dans ma toute première chronique sur le mot "immigrant", disant que loin d’être incongrue ou inappropriée (donc à ne jamais poser), cette question de l’origine indique qu’on s’intéresse à l’autre, qu’on cherche à communiquer avec lui et à apprendre un tas de choses sur lui et sur son pays natal, à s’ouvrir à ce qui est différent de nous, à manifester de l’intérêt pour ce qui nous est inconnu ou mal connu. En fait, non seulement est-ce un DROIT de poser cette question, mais c’est aussi un DEVOIR ! Un devoir d’ouverture et de rapprochement !
Mais voilà, pour certains, la question est perçue comme MÉPRISANTE à leur égard, comme si on les excluait ipso facto du NOUS québécois, ou comme si nous soupçonnions des raisons douteuses à leur installation ici. C’est le cas d’un citoyen de Bonaventure, en Gaspésie, originaire de Tunisie, qui a mentionné qu’on lui a souvent demandé pourquoi il avait quitté son pays pour venir s’installer ici, au Québec. La seule réponse, selon lui, c’est tout simplement : "Par choix." - Belle façon de clore tout échange, tout rapprochement ! Ou alors, il faudrait continuer avec la question : "Et pourquoi avoir choisi le Québec plutôt qu’un autre pays ?" Car, diantre, pourquoi les raisons de ce choix devraient-elles être un sujet tabou et rester secrètes ?
Il y a là une sensibilité, une susceptibilité, même, qui mérite plus ample réflexion. Qui sait s’il ne s’y cache pas une perception erronée à corriger ? Un préjugé (à notre égard) ? - Regardons la chose de plus près.
Dans le journal Voir Montréal du 20 décembre 2007, plusieurs personnes sont interrogées par Tristan Malavoy-Racine sur la question des accommodements raisonnables. A deux occasions, cette susceptibilité apparaît. D’abord, Aline Apostolska, écrivaine et journaliste culturelle, née en Macédoine, "traduit" la question sur l’origine comme suit : nous percevrions les immigrants comme des exilés venus ici par nécessité et donc "sauvés" par le Québec... Et s’ils sont venus par désir, comme elle, "ça semble vraiment beaucoup plus dur", dit-elle : "Comme Français, on se fait sans cesse demander "pourquoi t’es venu ?" (sous-entendu : es-tu un repris de justice pour avoir quitté Paris ?)"
Voilà une déformation de sens difficilement explicable et qu’il faudrait régler une bonne fois pour toutes. La question ne sous-entend rien de tel ! Figurez-vous que je m’étonne, moi aussi, que l’on préfère le Québec à PARIS ! Mais rêver de Paris et y vivre 365 jours par année, ce n’est peut-être pas si réjouissant que cela ? Pourquoi serait-ce mieux ici ? J’aimerais bien le savoir ! Et puisque j’ai une ressource devant moi, pourquoi ne l’interrogerais-je pas ?
La stricte vérité, c’est qu’on veut tout simplement savoir ce qui a attiré cette personne à venir vivre chez nous, point à la ligne ! Et si la réponse est que c’est mieux ici qu’en France, vive, alors, le petit velours que ça nous fait, et on est fort intéressé à savoir pourquoi c’est mieux ici ! - Mais Madame Apostolska voit les choses autrement. De notre part, ce serait, prétend-elle, "le reflet amer d’une piètre image de soi"... - Elle voit donc les choses de la manière suivante : nous nous trouvons si ordinaires, si peu intéressants qu’on ne peut comprendre comment une ou un Français, une ou un Belge, bref, toute personne venant d’un pays développé peut choisir de venir vivre chez nous sans qu’il cache quelque chose de pas très reluisant... - Avouons qu’il y a de quoi s’étonner d’une telle interprétation !
Naïm Kattan, pour sa part, dit que lorsqu’on lui demande depuis combien de temps il est ici, il répond : "Avant votre naissance". Parce qu’il ne se considère plus comme un "migrant" (arrivé à Montréal en 1954).- Bon. Trait d’esprit et je vous cloue le bec, mais la croqueuse de mots persiste : c’est-à-dire ? En quelle année ? Et... pourquoi cette réticence à le dire ? Je sais bien que vous n’êtes pas un "migrant" ! Et si vous êtes ici depuis près de 60 ans maintenant, est-ce faire preuve d’indiscrétion que de vous interroger sur votre cheminement et votre vie, vous qui, de surcroit, êtes un personnage public, pour ne pas dire historique, du Québec ?
Les journalistes Heinrich et Dufour, dans leur "Circus quebecus", présentent le témoignage de Mehdi Benhadjoudja, au forum de Drummondville :
"Je m’appelle Mehdi Benhadjoudja, je suis d’origine québécoise, même si ça ne se voit pas. Souvent, les gens me demandent : "Tu viens d’où ?" Alors moi je leur réponds : "Je suis d’origine québécoise, je viens de Longueuil". Ils disent : "Oui, mais avant ça, tu venais d’où ?" Je réponds : "Bien, je viens du Saguenay-Lac Saint-Jean. Je viens de Jonquière." Ils disent : "Oui, mais avant, d’où ?" Je dis : "Mais pourquoi vous voulez savoir ? Ma mère fait de la très bonne tourtière. Au lieu de la faire avec du porc, elle la fait avec du mouton. Et moi, ma poutine, je la mange avec des merguez." Donc, je suis québécois et je suis fier d’être québécois. Je suis ici pour bâtir le Québec, pour bâtir cette nation"" (p. 111)
Allons donc, mon cher Mehdi ! Si vous êtes né au Québec (encore que ce ne soit pas très clair), nous voulons tout simplement savoir de quel pays viennent vos parents ! Où est donc le problème de nous dire que votre famille est d’origine maghrébine et musulmane ? Moi, si je portais le nom maternel de Moor plutôt que le nom paternel Saulnier, ça me ferait plaisir de parler de mes origines belges et même de vous expliquer pourquoi mes grands-parents ont "choisi" de venir s’installer dans ce pays de froidure ! Alors, c’est quoi, l’affaire, dites-moi donc ?
Imaginons, maintenant, que ce soit nous qui ayons déménagé nos pénates en France ou en Belgique, ou même ailleurs, dans un pays en développement, et qu’on nous pose la question "Pourquoi ?" Aurions-nous la même réticence ? Le même... "réflexe d’assiégé" ?? - Loin de le penser, je crois plutôt que nous répondrions avec enthousiasme !
En ce qui concerne les personnes venues par nécessité, pour améliorer leur sort et celui de leur famille, en quoi est-ce si "humiliant" de le dire ? Boucar Diouf est le premier à reconnaître que la majorité des immigrants ont quitté leur pays pour cette raison-là, et il fait partie de cette catégorie d’immigrants, et il le dit sans crainte et sans reproche ! Alors, pourquoi ça ne lui fait rien, à lui, alors que d’autres en sont si dérangés ?
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24 mars dernier. Je visite un ami à l’hôpital, et c’est l’heure du dîner. La préposée qui apporte le plateau a la peau noire chocolat au lait et un accent qui semble espagnol. Le malade et moi, nous lui demandons spontanément de quel pays elle est originaire, et elle nous demande de deviner. Haïti ? - Non, bien que, dit-elle, on le pense toujours ! - De la Colombie ? (puisqu’il y a, me dis-je, une communauté colombienne assez importante à Victo). - Non plus. Du Pérou. - Et c’est d’elle-même, sans qu’on lui ait posé la question, qu’elle nous raconte que ça fait 38 ans qu’elle est installée au Québec. La conversation aurait pu continuer en d’autres circonstances mais, travail oblige, elle a dû quitter, non sans faire, avant, un joli pas de danse... - Comment ne pas souhaiter la revoir pour causer davantage ? Et comment ne pas souhaiter que certains Néo-Québécois cessent de percevoir si mal cette question si riche en échange et en communication ?
NOTE : Ce qui m’étonne encore davantage que cette susceptibilité-là, c’est que personne ne l’ait encore relevée... - Que de choses on prend pour argent comptant ! - ’tite misère... - et maudite rectitude politique outrancière !

