Avec le spectacle Rencontres, créé pour le 400e anniversaire de Québec, les maitres fédéraux des valets québécois et leurs scénaristes-censeurs autorisés par le ministère du Patrimoine canadien viennent d’exaucer le voeu de Pratte de jeter à la poubelle la conception prétendument caricaturale de l’histoire qu’il reproche aux souverainistes dans son éditorial du 4 juillet.
L’histoire de Québec selon Rencontres, telle que racontée par un bouffon censé représenter Champlain, commence avec des Indiens. Ils sont là, autour du feu, à chanter. Ils aident les Français, statues de bronze pendues dans le décor, à s’installer et à survivre. Les habitants de la Nouvelle-France sont des incapables. Sans les Indiens, ils seraient morts ; sans les Anglais, ils seraient restés un peuple sans culture.
Peu de temps après cette entrée en matière s’écoule un siècle et demi en quelques secondes et arrive la déportation des Acadiens, page importante de l’histoire de Québec comme chacun le sait. C’est une façon subtile de relativiser le sort des Québécois à leurs propres yeux : les ancêtres des Acadiens ont souffert encore plus, alors de quoi vous plaignez-vous, bande de chialeux ! Soudainement, coup de théâtre, il y a plein d’Africains, d’Italiens et de gens de toutes les origines à Québec qui chantent un pot-pourri anachronique de Ferland.
Vous ne comprenez rien ? C’est normal parce que c’est justement fait pour qu’on ne comprenne pas.
Le bouffon se moque de la Conquête. Le sort du continent aurait été scellé en 11 minutes ? Quelle farce ! Ce n’est en fait qu’une autre jolie rencontre, cette prétendue conquête. Du reste, comment pourrait-on insérer dans une trame de cordiales rencontres la Gaspésie rasée, la côte de Beaupré incendiée et Québec assiégée et bombardée pendant trois mois par deux cents navires ?
Québec acquiert ses lettres de noblesse, nous raconte le bouffon, parce que des Américains ou des Britanniques la visitent : Mark Twain, Roosevelt, Churchill et Arthur Conan Doyle. Les Québécois n’existent que dans le regard des autres ; c’est bien connu. Après un bref arrêt à l’ère des bucherons et de la chasse-galerie, on fait un autre bond en avant de plus de cent ans. Quelques chorégraphies et un autre pot-pourri évoquent les boites de nuit de Québec après la Seconde Guerre mondiale : un grand moment de l’histoire, à n’en pas douter. Les fantômes bruns des habitants de la Nouvelle-France continuent de se pendre comme des singes à l’arrière-plan ou font des acrobaties rudimentaires.
Mais au fait, Champlain et les premiers habitants de Québec n’étaient-ils pas d’origine française ? Qu’à cela ne tienne ! Pas un Français ne tiendra le micro. On fera plutôt appel à une Belge pour évoquer un fait important de l’histoire du Québec : l’arrivée massive de colons belges égarés, à la recherche du Congo. Aujourd’hui, les trois quarts de la population du Québec sont d’origine belge. C’est bien connu, ça aussi.
Harley-Davidson ayant joué un rôle primordial dans l’histoire récente de Québec, de même que Mom Boucher, les gars de bicycle s’amènent autour de la scène, d’où finit par jaillir Gilles Vigneault et ses Gens du pays mis en contexte à la mode Bouchard-Taylor, c’est-à-dire des Gens de partout venus remplir la coquille vide interculturelle.
Voilà donc l’histoire de Québec, berceau de la civilisation française en Amérique, réécrite comme elle aurait toujours dû être racontée, selon les scénaristes au service d’Ottawa. Québec n’aura été au fil du temps qu’une grosse agence de rencontres.
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Évidemment, Pratte ne se contient plus de joie devant un pareil triomphe du révisionnisme à la mode fédérale. Mais, sur quelles vérités sa thèse historique repose-t-elle concrètement ? Comment peut-il affirmer, dans son éditorial du 4 juillet, que sa conception est la bonne et que ses adversaires indépendantistes sont dans le champ de patates ? En fait, Pratte s’appuie sur deux prémisses aussi fausses l’une que l’autre et se fourre le doigt dans l’oeil jusqu’au coude.
La première fausse prémisse de Pratte est la suivante : si le Québec s’est grandement développé, par rapport à ce qu’était la Nouvelle-France, c’est grâce à la relation des Québécois avec les Britanniques, puis les Canadiens anglais. Pourtant, comment peut-il le savoir ? Aucune partie de la Nouvelle-France n’a subsisté après la Conquête, à l’exclusion de Saint-Pierre-et-Miquelon, un minuscule département d’outre-mer, et de la Louisiane, qui a fini par être vendue aux Américains. Il n’y a aucun point de comparaison valable. Comment savoir ce qui serait arrivé sans la Conquête ?
Qu’est-ce qui permet à Pratte de croire que le peuple audacieux et débrouillard qui a la ville de Québec comme berceau ne se serait pas développé au moins aussi bien sans les Anglais ? Ce peuple était-il atteint d’une tare mystérieuse qui l’aurait soustrait à tout progrès ?
Le peuple de la Nouvelle-France était-il à l’époque plus dépourvu que les autres peuples, notamment le peuple britannique ? N’a-t-il pas exploré et cartographié une grande partie du continent, tissé des liens fructueux avec les autochtones et développé l’agriculture sur une terre boisée et froide ?
Et si l’on compare les mères patries, peut-on dire que la France est aujourd’hui un pays moins développé que le Royaume-Uni ? En tout cas, ce n’est pas l’impression qu’on a en prenant le TGV. Les anciens Canadiens n’auraient-ils pas pu, comme les Américains et les Brésiliens, se multiplier et intégrer parmi eux des gens d’un peu partout sur terre pour finir par former un peuple plus nombreux que celui de la mère patrie ?
Il n’y a aucun motif raisonnable de croire que, si une partie importante de l’Amérique du Nord était demeurée exempte de la domination britannique, le sous-développement aurait été son lot. En fait, il y a tout lieu de croire le contraire. Mais tout cela n’est que conjectures. Pratte n’en sait strictement rien.
Puisque Pratte parle d’une conception caricaturale de l’histoire, retournons-lui son compliment. Il est grossièrement caricatural de sa part de prétendre que les indépendantistes idéalisent la Nouvelle-France en la comparant au sort des Québécois d’aujourd’hui. Il n’y a pas de comparaison possible entre les deux époques. Les Québécois sont fiers de leurs prédécesseurs de la Nouvelle-France, qui leur servent de source d’inspiration, et non de point de comparaison.
La seconde fausse prémisse de Pratte veut que la relation entre les Québécois et les Britanniques, puis les Canadiens anglais ait été une sorte de symbiose librement consentie. Rien n’est plus loin de la vérité, et la démonstration en a été faite maintes fois. Résumons.
Cette relation a toujours été une relation de colonisateur à colonisé ou de nation dominante à nation dominée. Jamais les Québécois n’y ont consenti en toute liberté. Ni en 1763, ni en 1840, ni en 1867, ni en 1982, ni à aucun autre moment. L’asservissement du peuple canadien-français, puis du peuple québécois s’est manifesté de nombreuses façons au cours de l’histoire et se manifeste très nettement encore aujourd’hui.
Il est grossièrement caricatural de parler, comme Pratte le fait, d’une antique blessure, alors qu’en 2008, la nation québécoise est toujours enfermée dans un pacte fédéral vétuste concocté il y a 141 ans par une clique de profiteurs élus au vote censitaire, loin des exigences démocratiques modernes.
Cette métaphore exécrable de la vieille blessure est d’autant plus caricaturale que l’esprit original du pacte fédéral n’a même pas été respecté, loin de là. Depuis 1867, le pacte a changé dans le sens contraire des aspirations du Québec, notamment par les modifications suivantes :
l’ajout de nouvelles provinces, parfois d’une taille ridiculement petite, ce qui a pour effet de minoriser davantage le Québec ;
l’assimilation anticonstitutionnelle et souvent agressive des Canadiens français hors du Québec, pendant que les Canadiens anglais du Québec bénéficiaient d’énormes privilèges ;
les décisions de la Cour suprême allant dans le sens contraire de l’émancipation de la nation québécoise, y compris par exemple les décisions privant le Québec de tout pouvoir dans le domaine des télécommunications, la décision consacrant le pouvoir fédéral de dépenser dans les champs de compétence des provinces et les décisions affaiblissant la Charte de la langue française ;
l’adoption de la Loi constitutionnelle de 1982, comble de la domination du Canada anglais sur le Québec ;
l’adoption de la Loi de clarification, parrainée par Stéphane Dion, qui nie le droit de la nation québécoise de décider elle-même de son destin.
Ces transgressions, contre la volonté du Québec, de l’esprit déjà pas très démocratique de 1867 ont toutes des effets bien concrets à l’heure actuelle pour la nation québécoise, qui se voit privée de la moitié de ses recettes fiscales et d’une bonne partie des pouvoirs normaux d’un État souverain au profit d’un gouvernement fédéral qui se sert aujourd’hui même de ces recettes et de ces pouvoirs pour asservir toujours plus le Québec.
Ainsi, les Québécois sont obligés d’aller quémander leur propre argent à Ottawa pour fêter le 400e anniversaire de leur nation. Ils sont obligés d’accepter les conditions d’Ottawa, qui leur dicte honteusement le sens qu’ils doivent donner à leur propre histoire.
Tous les progrès de la nation québécoise ont été réalisés grâce à sa volonté propre d’émancipation et en dépit de la contrainte d’un régime fédéral qu’elle n’a pas choisi. Pratte donne l’exemple de la reconnaissance de la nation québécoise par le Parlement fédéral. Et bien justement, c’est un exemple qui montre exactement le contraire que ce que Pratte voudrait lui faire dire.
Primo, cette reconnaissance n’a été obtenue qu’en raison d’une revendication maintes fois répétée du mouvement indépendantiste par l’intermédiaire de son parti à Ottawa, le Bloc Québécois. Secundo, le Canada anglais a joint à cette reconnaissance une disposition revenant à dire que la nation québécoise est prisonnière du régime fédéral. Tertio, le Canada anglais refuse obstinément de donner des effets tangibles à cette reconnaissance, qui n’a qu’une valeur symbolique.
Ce n’est pas que les indépendantistes voudraient empêcher la blessure de guérir, comme le prétend Pratte. C’est plutôt que les coups de couteau dans le dos ne cessent de s’ajouter et que le régime fédéral s’évertue à faire saigner les anciennes plaies.

