Vers une France postsarkozienne ?


Les sondages sont sans appel : la France devrait entrer dans une ère postsarkozienne et mettre un terme à l’hyperprésidence, en désignant, si les électeurs sont fidèles aux sondeurs, François Hollande comme septième président de la République française. Or rien ne pourrait plus contraster entre le président sortant et le président putatif.

Le premier incarne à lui seul la présidence spectacle, la législation coup de gueule (répondant à un fait divers par une mesure législative) et le clinquant. Le second est issu du sérail (sciences-po/ENA) et peine à prouver sa présidentiabilité, faute de charisme naturel.

Le premier est usé par son quinquennat à l’Élysée, ses éclats et ses revirements. Le second a été raillé par la droite pour n’avoir jamais occupé de poste ministériel - comme s’il ne parvenait jamais à accéder à ce niveau - et est rejeté par ses (futurs) alter ego européens (à l’exception des Danois - les premiers ministres de Grande-Bretagne, de Pologne et d’Italie ayant refusé de le recevoir). Enfin, la défaite du premier pourrait conduire à l’implosion de son parti, tandis que le second incarne, pour la première fois depuis 2002, une fédération embryonnaire du sien. C’est donc peut-être une nouvelle ère qu’ouvre le scrutin de dimanche prochain.

La décomposition de la droite traditionnelle

Sarkozy aura été le premier président de la Ve République à ne pas avoir vécu la Seconde Guerre mondiale : ce faisant, il est le tenant d’une droite « décomplexée » (notamment par rapport au régime de Vichy), affirmant son libéralisme économique et son particularisme gaulois (réglementation du monde de la finance, promotion de la « taxe Tobin »).

Il a vécu un quinquennat agité, parsemé de réformes impopulaires (retraites), de crises européennes et mondiales, et d’erreurs politiques (affaire du Fouquet’s, accueil de Kadhafi, diplomatie inconstante, bouclier fiscal, conseillers sulfureux). Il a le désavantage d’avoir à défendre son bilan et de devoir convaincre qu’il s’inscrit dans la durée. Sarkozy et son parti courtisent depuis cinq ans l’électorat d’extrême droite, sachant que le report des votes FN au deuxième tour se base sur une allergie avérée aux idées de gauche et à la mollesse politique du centre.

Si Sarkozy perd dimanche, il quittera - dit-il - la vie politique, laissant derrière lui un poste vacant à la tête du parti présidentiel. Mais le vide pourrait en fait se transformer en véritable champ de bataille, voire consacrer l’implosion de l’UMP, parti créé justement pour limiter l’impact du Front national sur l’électorat de droite : il suffirait que Sarkozy obtienne un score ridiculement bas dimanche pour que la crédibilité du parti tout entier soit affectée.

D’un côté, Jean-François Copé, chef de l’UMP depuis 2010, sait que si le président-candidat n’est pas réélu, il devra essuyer les plâtres et payer son écot politique. Cependant, il a eu le temps de verrouiller nombre de postes décisionnels et espère s’imposer comme candidat pour l’élection présidentielle de 2017. Face à lui se dresse François Fillon, premier ministre indéboulonnable de Nicolas Sarkozy depuis 2007.

Or si en politique française, un premier ministre est un fusible, servant à préserver le président, celui-ci a résisté à toutes les crises : sa résilience pourrait être l’indice d’une lutte acharnée entre les deux dirigeants. On pourrait alors imaginer que le paysage politique de droite retrouve ses inflexions d’antan, fractionné entre les répliques du RPR et de l’UDF, en même temps que s’opère un certain renouvellement générationnel.

On sait cependant que la gauche a mis une décennie à y parvenir. Et il faut y ajouter un risque nouveau toutefois : celui que le Front national devance ces deux formations politiques et finisse par jouer les faiseurs de rois, entre une droite défaite et un centre anémique.

La résurrection de la gauche

Les résultats du Parti socialiste du 22 avril sont remarquables : c’est la première fois depuis 1958 qu’un président sortant n’arrive pas en tête du premier tour d’une présidentielle. Or, même si Jean-Luc Mélenchon n’est pas parvenu à damer le pion au Front national, il demeure qu’il parvient à rassembler une gauche en quête de lyrisme politique et de lendemains qui chantent dans un mouvement centripète que l’on n’avait pas connu depuis Mitterrand.

Le défi de Hollande consiste donc, pour le second tour, à rallier les électeurs d’extrême gauche (électorat volatile, mais qui se prononce généralement dans les limites de son appartenance politique) et du centre (cible plus délicate à atteindre, mais à laquelle il donne des gages, notamment en promettant d’assainir la vie politique). Il a le mérite d’avoir éclipsé le scandale DSK. Et il incarne, pour la première fois depuis le départ de Lionel Jospin, l’unité du Parti socialiste après dix années de déchirement.

Il devrait bénéficier du report des votes exprimés en faveur de Mélenchon (qui appelle à faire barrage au FN) et d’Éva Joly, mais il devra se poser en rassembleur et incarner une logique bipartisane. Or, la radicalisation du discours de droite constituera un obstacle majeur sur le chemin du rapprochement. Cela supposerait de moderniser du Parti socialiste et de déloger les éléphants (ces ténors historiques du parti, affublés de ce sobriquet car passéistes). La tâche est considérable.

Un homme dangereux ?

Dans une France postsarkozienne, Hollande fera face à ses engagements électoraux parfois généralistes (« L’emploi sera la priorité de mon quinquennat »), déjà polémiques (renégociation du pacte budgétaire européen), ou typiquement de gauche (vote des étrangers hors zone Schengen aux élections locales).

En effet, même si l’étude produite par l’Université de Lille pour le compte du ministère des Affaires sociales conclut à un bénéfice net de l’immigration pour la France (un solde positif de plus de 16 milliards de dollars), la question de l’immigration reste centrale au débat. Introduire une ligne de fracture politique est un pari osé, particulièrement à l’heure où l’Espagne rétablit les contrôles à ses frontières, où le ministre de l’Intérieur prévoit une hausse (à 40 000) des reconduites à la frontière, alors que le FN fait de « l’invasion » migratoire son credo et que l’UMP durcit son discours sur l’immigration.

De même, la promesse de la renégociation du pacte budgétaire avec la Commission, la Banque centrale européenne et le partenaire allemand est plus controversée encore. Angela Merkel a posé un geste, discutable, en proposant à Sarkozy de participer à ses rassemblements de la droite pour faire barrage au candidat de gauche. L’homme serait « dangereux », selon l’hebdomadaire britannique The Economist, car ses prises de position pourraient mettre en danger l’équilibre financier précaire de l’Union européenne. Il faut pourtant apposer à cela trois bémols. D’abord, la cohérence du couple franco-allemand repose plus sur des affinités personnelles que politiques (Mitterrand-Kohl étant le plus marquant) : rien n’empêche que ce couple puisse fonctionner de nouveau.

Ensuite, la perspective d’une relance par la croissance financée par l’Europe, cheval de bataille de Hollande, gagne du terrain parmi les dirigeants de l’UE : cela fournit au candidat socialiste l’occasion d’acquérir un statut politique continental et de redéfinir les lignes de force du grand jeu européen.

Enfin, un peu à l’instar de Mitterrand en 1983, Hollande pourrait être très vite mené à ajuster sa politique aux réalités tant processuelles qu’économiques de l’UE. L’entourage du candidat n’a de cesse de relativiser le poids de son discours de campagne pour rassurer partenaires européens et économiques. Au demeurant, au vu des termes de son programme comme de l’histoire récente (les socialistes vainqueurs des législatives de 1997 s’abstenant de remplir leur promesse de renégociation du pacte de stabilité), il est possible que l’épreuve des faits finisse par relativiser l’impact de l’alternance.

Électorat volatil

Pour autant, au-delà des résultats du 6 mai, c’est la perspective des élections législatives en juin prochain qui représente, dans les milieux politiques français, le prochain enjeu de taille. En effet, même s’il bénéficiait du traditionnel « état de grâce » (environ trois mois de consensus politique favorable) qui suit une présidentielle, la volatilité accrue de l’électorat français pourrait limiter les marges de manoeuvre d’un futur président de gauche : selon le CEVIPOF, un électeur sur deux a modifié son intention de vote dans les six mois précédant le premier tour.

Or cet électorat volage (perdu entre la mondialisation, les désillusions de droite et les promesses de gauche), pourrait très bien consacrer l’entrée - mathématiquement et politiquement possible - d’une représentation d’extrême droite au Parlement français, suivant l’exemple des Pays-Bas, de la Hongrie, de l’Autriche, de l’Italie, du Portugal et de la Finlande.

***

Franck Roublin - Élisabeth Vallet, Respectivement collaborateur et directrice de recherche à la Chaire Raoul-Dandurand en études stratégiques et diplomatiques de l’UQAM


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