« Moi, je me sens comme un combattant de la souveraineté. Il faut pousser à bout le système canadien pour voir s'il va craquer. On ne l'a jamais fait. »
Salomon Cohen - source

Une surdose de grandeur

mercredi 25 juin 2008

La grandeur des personnalités atteint des sommets d’éclat et de vénération sous l’influence du marketing publicitaire tout autant que politique. La panoplie des « Méritas » ne se compte plus sur le marché de la notoriété des personnalités publiques. L’esprit marchand des « faiseurs d’image » contamine tout et s’attaque plus que jamais aux institutions. L’Ordre national du Québec vient d’en subir les effets par l’attribution de la décoration de grand officier à sept anciens premiers ministres du Québec, dont deux à titre posthume.

Quel sens éthique revêt cet honneur du point de vue de la communication publique ? L’annonce payée par le gouvernement du Québec et publiée, le samedi 22 juin, dans les quotidiens québécois en guise de mémorial médiatique répond à cette question : « L’Ordre national du Québec nous permet ainsi d’exprimer notre gratitude envers tous les citoyens qui font honneur au peuple du Québec. » Le pronom personnel « nous » de cet énoncé est particulièrement narcissique.

C’est le « nous » en tant que peuple du Québec qui se permet d’exprimer sa gratitude envers lui-même ! Mais c’est Jean Charest qui signe cet ex-voto civil.

Dans l’histoire récente du Québec, les figures publiques honorées n’ont pas la même stature politique. Les Lévesque et Bourassa ont marqué l’évolution du Québec en tant que chefs d’État. Mais les cinq autres sont soit des congédiés par le peuple du Québec, soit des démissionnaires de leur charge publique.

Les Parizeau et Bouchard sont des déserteurs. Le premier par manque de sens politique : il avait le résultat référendaire voulu pour exiger une négociation d’une nouvelle association Québec-Canada. Le second par incapacité de mettre les « purs et durs » du PQ à leur place, y compris en leur indiquant la porte.

Les Johnson et Landry sont des occasionnels de la vie politique qui ont servi avant tout de faire-valoir à leur vis-à-vis politique respectif : Bourassa, Parizeau et Charest. Ces cinq premiers ministres du Québec ne méritaient aucunement un tel honneur. L’Ordre national du Québec a fait un affront aux Lévesque et Bourassa en les plaçant sur le même pied que ces éclopés politiques.

Par ailleurs, cet honneur décerné à des dirigeants politiques de haut niveau soulève une question de principe éthique liée à la fonction même de premier ministre. Cette dernière possède en elle-même la substance de sa grandeur. Pour quatre d’entre eux, le peuple du Québec les a déjà honorés puisqu’il les a élus. En raison de ce précédent fâcheux, tous les futurs premiers ministres du Québec, qu’ils soient occasionnels ou élus, feront partie de l’Ordre national du Québec, à commencer par Jean Charest.

Imaginez, au prochain siècle, l’enseignante d’histoire (c’est le temps que ça va prendre pour que cette matière revienne en force dans le curriculum scolaire) qui demande à ses élèves : « Nommez les premiers ministres "malheureux" du Québec qui n’ont pas eu le titre de grand officier de l’Ordre national du Québec ? » Quelque peu gênant, n’est-ce pas ?

Les « faiseurs d’image » de retour aux affaires auprès du chef du gouvernement québécois se sont servi de l’Ordre national du Québec, cette année, pour ajouter une touche d’ouverture d’esprit à sa notoriété positive retrouvée. C’est Jean Charest qui a célébré Jean Charest, ce 19 juin 2008, en se mirant dans sa fonction par anciens premiers ministres interposés.

Et ces derniers ont joué le jeu avec d’autant plus d’empressement que, pour la majorité d’entre eux, l’appel de la scène publique les ronge de façon quotidienne depuis qu’ils l’ont quittée, volontairement ou non. Les « faiseurs d’image » de Jean Charest le savent. Ils n’ont pas hésité à s’en servir et à recourir à une stratégie institutionnelle détournée pour amplifier l’ascension de sa notoriété positive actuelle par une surdose de grandeur.

***

Jacques Rivet : Professeur titulaire au département d’information et de communication de l’université Laval


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