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Une sempiternelle erreur
Charles Blattberg
Le Devoir
mardi 24 octobre 2006


Charles Blattberg Professeur agrégé de philosophie politique au Département de science politique de l’Université de Montréal et auteur de plusieurs publications, dont Et si nous dansions ? Pour une politique du bien commun au Canada (Les Presses de l’Université de Montréal, 2004).

« Ah, me disent souvent les étudiants à qui j’enseigne à l’Université de Montréal, si seulement vous, les Canadiens anglais, pouviez comprendre que vous formez une nation au sein du Canada, vous cesseriez d’avoir peur de reconnaître la nation québécoise. Pourquoi ne pouvez-vous tout simplement pas accepter que le Canada anglais forme une communauté nationale ? »

Je leur réponds que, pour ma part, j’accepte ce fait, tout en admettant que ce n’est pas le cas de la plupart des autres Canadiens anglais. Mais ce qui est ironique, c’est que ceux qui parlent de nation québécoise, comme Benoît Pelletier, notre ministre des Affaires intergouvernementales (Le Devoir, 13 octobre 2006), commettent exactement la même erreur. Car ce n’est pas le Québec qui est une nation, mais bien les Franco-Québécois. En d’autres mots, le Québec ne peut constituer une nation (au singulier) car il est, comme le Canada, une entité multinationale.

Distinguer État et nation

La confusion ici, et elle n’est certainement pas négligeable, vient d’une absence de distinction adéquate entre État et nation, deux éléments qui sont loin d’être interchangeables. Selon ma définition, le premier est un ensemble d’institutions politiques constituant l’expression, d’abord et avant tout, d’une communauté politique, d’une collectivité de citoyens, tandis que la seconde correspond à une communauté qui réside en grande partie à l’intérieur de la société civile.

Bien sûr, il existe au sein de la société civile d’autres types de communautés, qui peuvent être de nature ethnique, religieuse ou régionale, mais seules les nations nécessitent, pour être véritablement libres, un type particulier de reconnaissance de la part de l’État ou des États à l’intérieur desquels elles s’inscrivent.

Ainsi, le Québec est une communauté politique qui regroupe de nombreuses autres communautés, notamment des communautés nationales comme les Franco-Québécois, les autochtones et une partie de ma communauté nationale anglo-canadienne. Par conséquent, quand je me décris comme un fier Québécois, je fais référence à la communauté politique des citoyens du Québec, communauté qui, je le répète, en renferme nombre d’autres.

Or, la nation franco-québécoise reçoit assurément de la part de l’État québécois la reconnaissance à laquelle elle aspire, notamment grâce à des lois comme la loi 101 sur la langue. D’où le profond attachement qu’éprouvent les membres de cette nation envers leur État provincial. Mais si les fédéralistes veulent que les Franco-Québécois éprouvent ce même sentiment envers le Canada, alors il leur faut apporter à la Constitution canadienne un amendement non pas dans le but d’affirmer le caractère distinct du « Québec », mais dans celui d’établir un lien direct entre les Franco-Québécois et le gouvernement fédéral.

Célébrer le lien avec le Canada

C’est le lien entre le Canada et les Franco-Québécois qui doit être célébré ; sinon, ces derniers n’auront aucune raison de cesser d’accorder leur préférence à l’État québécois et de demander une décentralisation des pouvoirs de façon pratiquement automatique. Ce n’est que lorsqu’Ottawa pourra se disputer les faveurs des Franco-Québécois sur un pied d’égalité avec Québec que ces derniers seront en mesure d’aborder des questions telles que la répartition des pouvoirs entre les différents ordres de gouvernement ou le partage des revenus d’impôts entre le fédéral et les provinces sans se laisser distraire par des considérations nationalistes.

Selon moi, ce n’est qu’en reconnaissant la nation franco-québécoise dans la Constitution canadienne que les fédéralistes pourront espérer couper l’herbe sous le pied du mouvement souverainiste. Mais cela nécessite une grande précision à propos de ce que nous voulons dire quand nous affirmons que notre Canada est un État multinational. La reconnaissance des différences favorise la réconciliation plutôt que la division, mais seulement si elle se fait sur des bases claires.

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