Est-ce « la peur de l’échec » qui inhibe les Québécois ou plutôt « la peur de le gagner, le pays » qui motive (ou démotive) les Québécois ? Il reste encore une timidité chez les Québécois, [Canadiens-Français ou issus de Canadiens-Français] de l’exercice d’une responsabilité collective, éminente, celle de la gérance d’un État sans filet, où il n’y a pas d’Ottawa, où il n’y a que nous les Québécois(es).
Une peur atavique
Le Québec ne serait pas vraiment sorti du mythe de l’égalité à deux sur un même territoire, ne se serait pas vraiment sorti de la survivance, sinon il se serait installé dans la révolte.
L’approche du Parti québécois, qu’on lui connaît, nous amène à faire l’impasse sur le référendum, car on ne veut pas d’un autre échec, inutile, faute d’un travail suffisant qui nous fasse voir clairement que l’on veut majoritairement que le Québec devienne un pays indépendant.
La position de l’entre-deux devient donc sécurisante. Elle offre aux nationalistes une option épurée de l’angoisse et de l’échec qui accompagne l’option péquiste.
Sur le plan politique, plusieurs s’étonnent que la population se soit plongée dans l’inertie durant les années de pouvoir du Parti québécois, et après l’échec de 1995. Le projet de loi C-20, malgré la tentative du gouvernement québécois d’attiser la flamme, n’a pas suscité de levée de boucliers. Ni les bourses du millénaire. Ni l’Union sociale. Ni les millions de la Fondation de l’innovation, des 200 chaires universitaires, de Génome Canada, avec lesquels le fédéral « inonde » le milieu de l’éducation.
Auparavant, dans toute l’histoire du deuxième Canada, (celui qui est né en 1763, le Canada-Anglais), à partir de l’annexion de 1840-1841, poussé par des hommes politiques comme Baldwin, Lafontaine ou Cartier, par exemple, le Canada Anglais avait toujours ressenti le besoin de faire miroiter une dualité d’une certaine manière, sans l’institutionnaliser toutefois.
C’était l’illusion de l’égalité de deux peuples sur un même territoire, où l’un, le plus fort, ne dominerait pas le plus faible. C’était, pour nous, l’illusion de l’égalité, sans l’indépendance.
Depuis, plus tard, en 1937, formée par le gouvernement fédéral en 1937, la Commission royale Rowell-Sirois, du nom de ses présidents, Newton Rowell et Joseph Sirois, enquêtera sur les relations entre le gouvernement fédéral et les provinces et sera en faveur d’un renforcement du pouvoir fédéral. Elle s’attardera particulièrement à examiner la distribution des pouvoirs législatifs entre les paliers de gouvernement fédéral et provincial à la lumière de l’évolution de la situation économique depuis l’Union fédérale de 1867.
Le rapport de la commission, qui est déposé en 1940, propose une définition des rôles qui favorise l’extension des charges et pouvoirs de l’État fédéral. Il recommande notamment « la dévolution des fonctions et des pouvoirs d’imposition au gouvernement fédéral », tout en accordant à celui-ci la charge des programmes sociaux (assurance-chômage, pensions) et la gestion d’un système de péréquation qui permettrait de redistribuer des sommes aux provinces les moins fortunées.
Selon les commissaires : « il est une importante fonction administrative qui ne saurait, dans les conditions actuelles, être exercée d’une manière équitable ou efficace sur le plan régional ou provincial : il s’agit du soutien des chômeurs aptes au travail et des personnes à leur charge. Malgré tout on utilise certains propos rassurants : « Il ne faudrait pas voir dans l’unité nationale et l’autonomie provinciale deux concepts qui se disputent les suffrages du citoyen (...) l’unité nationale doit être fondée sur l’autonomie provinciale, et l’autonomie provinciale est impossible s’il n’existe dans tout le Canada un sens profond d’unité nationale ».
Dans une optique autonomiste, d’autonomie provinciale, (la « suffisante » autonomie provinciale), le pouvoir d’amendement que le gouvernement d’Ottawa veut, en 1938, se faire attribuer sur la constitution fédérale, procède de la volonté d’arracher aux provinces, (et notamment au Québec), un autre lambeau de leur petite autonomie provinciale.
Dans cette optique d’autonomie provinciale, (de « suffisante » autonomie provinciale), lorsque le gouvernement central, (le Central, à Ottawa), obtiendra le pouvoir qu’il sollicite, dans un avenir rapproché, 37 ans plus tard, lorsqu’il rapatriera et amendera la Constitution en 1982, disparaîtra le privilège des provinces d’organiser leur vie sociale, provinciale, selon la conception, provinciale, que s’en font leurs habitants, provinciaux. En attendant ce jour, le rapport de la commission inspirera plusieurs programmes élaborés par le gouvernement fédéral pendant et après la guerre.
Dans un Québec subordonné au Canada-Anglais, plusieurs pensaient, et pensent encore que la « culture » relève du pouvoir « provincial ». Dans les années 1950, avec la Commission Massey, la Commission royale d’enquête sur l’avancement des arts, des lettres et des sciences au Canada (1949-1951), sont apparues outre les recommandations sur la Bibliothèque nationale du Canada, les principes qui devraient régir les politiques relatives à la diffusion et à la télévision, qui devaient régir les politiques relatives aux organismes culturels fédéraux, l’aide à la recherche et les relations du Canada Anglais avec l’UNESCO, etc., en fait les recommandations de la Commission, 146 au total, sont regroupées sous 8 titres révélateurs :
Diffusion (Radiodiffusion et télévision, l’Office national du Film, autres institutions fédérales (La Galerie nationale, les Musées nationaux, (the National Musée national [maintenant le Musée Canadien des Civilisations, le Musée Canadien de la nature, et le Musée Canadien des Sciences et de la Technologie) les Bibliothèques fédérales, les Archives et dossiers publics (maintenant Archives du Canada), les Lieux et monuments historiques), l’Aide aux universités, les Bourses nationales, la Recherche scientifique et le gouvernement fédéral, l’Information internationale, un Conseil pour les Arts, Lettres, Humanités et Sciences sociales.
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Depuis1982, suite à l’échec du référendum de mai 1980 où le NON a obtenu 60 %, et, bien sûr, depuis 1995, où le NON a obtenu 51 %, dans ce deuxième Canada, où le Québec est minoritaire, gouverné avec ou sans le Québec, nous sommes maintenant hors du modèle de l’apparente dualité, et c’est maintenant le modèle multiculturel, appuyé par « une offensive extraordinaire d’empiétement » des compétences « provinciales » du Québec provincial dans le domaine culturel et chez les jeunes universitaires, c’est le modèle multiculturel donc qui se déploie, dans lequel les « Canadiens Français » d’hier devenus les Québécois d’aujourd’hui ne constituent plus qu’un groupe ethnique, certes important numériquement, mais comme les autres.
Qu’y a-t-il de nouveau dans tout cela ?
Tant que les Québécois laissent filer, c’est cette réalité qui s’impose. Que le Canada-Anglais soit réformable ou non ne change rien à l’affaire.
Vouloir se développer de façon « autonome » avec les compétences que lui reconnaîtrait une nouvelle Constitution canadienne, ne donnerait jamais au Québec des relations d’Égalité dans l’Interdépendance.
Au fond, l’ADQ et le PQ baignent dans le relativisme constitutionnel, parce qu’ils croient que, malgré tout, le Canada peut être réformé, oui, juste assez pour permettre au Québec de se développer de façon "autonome" avec les compétences que lui reconnaîtrait la Constitution canadienne, par ailleurs, en retournant, au fond, à la « suffisante autonomie provinciale ».
Ça ne peut être que quitte ou double, la subordination, l’annexion au Canada-Anglais, cette vision multiculturelle du Canada qui s’est débarrassé de l’embarrassante illusion de la dualité, - et pour nous cette fausse identité, cette fausse différence dans l’étrange illusion de l’égalité sans l’indépendance dont le Québec s’était affublé -, ou la souveraineté, l’indépendance, c’est-à-dire, l’égalité dans l’interdépendance.
Parlant de fausse identité, c’est aussi le cas de la Grandeur Noirceur, une autre fausse identité dont le Québec s’est affublé.
Contrairement à ce qu’on affirme, pour mieux river le clou aux conservateurs du Québec, le passé du Québec des années 1930-1940-1950 n’a jamais été plus « noir » qu’ailleurs, si on n’occulte pas cette réalité historique. De cette dite « grande noirceur » des années 1930-1940-1950, on en retrouve plusieurs exemples ailleurs, en bien plus « noir ». On peut même constater que dans les années 1930-1940-1950, de la "grande noirceur", il y en a eu « beaucoup » ailleurs qu’au Québec : le maccarthysme et l’emprise de la religion aux États-Unis, l’eugénisme et le racisme au Canada Anglais, les livres à l’index en Australie (plus nombreux qu’au Québec à l’époque), etc.
Si c’est beaucoup plus vrai ailleurs qu’au Québec, pourquoi en avoir une mémoire honteuse ? Pourquoi avoir ce mépris de soi-même en nous-mêmes ? Et s’affubler soi-même de « Grande Noirceur » ?
En se comparant avec les différentes collectivités neuves des années 1500 et 1600 on se rend compte d’une certaine manière de notre « anomalie » : le Québec, avec Porto-Rico, est la seule nation du Nouveau Monde qui n’a pas réalisé sa souveraineté, son indépendance.
Après l’échec de l’insurrection des Patriotes, en 1738-1739, à la recherche de l’indépendance, poussés par la pensée radicale dans un esprit républicain et laïc, on aura vu l’émergence en 1840 de « mythes dépresseurs » axés sur la « survivance ». Or le Québec était entré dans la survivance depuis 1760-1763. Mais c’est à partir de 1840-1840 que son annexion au Canada-Anglais est achevée, il est minoritaire, (45 % de Canadiens-Français, contre 55 % de Canadiens-Anglais) au Parlement de la Province du Canada, et son développement économique est maintenant entre les mains du Canada-Anglais.
Après l’échec de 1837-1838, à partir de 1840-1841, ce sera pour un long siècle le règne de la pensée brisée, défaitiste, d’étranges illusions, n’arrivant pas à prendre conscience de notre état collectif de subordination, n’arrivant pas à surmonter nos contradictions et distillant « des mythes », comme celui l’agriculturisme, (hors de l’agriculture point de salut), de la colonisation, (une vision diminuée de ce qu’est que de coloniser, comme du temps du premier Canada), du messianisme, de l’anti-étatisme, un échec sur toute la ligne, conséquence d’une défaite qui nous a défaits.
Un siècle, aussi, durant lequel les élites, dans un état de dépendance économique et politique vis-à-vis de leurs maîtres les Anglais, se tournent vers l’ancienne métropole, la France, que peuvent-ils faire d’autre, se coupent de la culture populaire perméable à l’américanité.
Or, quand on se reporte avant 1760, on y découvre que, dressant un survol de « la société canadienne » en Nouvelle-France, dans le 1er Canada, durant son évolution de 1608 à 1750, l’historien Guy Frégault faisait remarquer :
« La classe supérieure de l’époque ne manque pas d’ambition. Dans son Histoire véritable et naturelle … de la Nouvelle-France, vulgairement dite Canada (Paris, 1664), le gouverneur des Trois-Rivières, Pierre Boucher, évoque l’œuvre des Anglais en Amérique :
« Les Anglais, nos voisins, ont d’abord fait de grandes dépenses pour les habitants là où ils se sont placés, ils y ont jeté force monde, et l’on y compte à présente 50.000 hommes portant les armes : c’est merveille que de voir leur pays à présent ; l’on y trouve toutes sortes de choses comme en Europe, et la moitié meilleur marché. Ils y bâtissent quantité de vaisseaux de toutes façons, ils y font valoir les mines de fer, ils y ont de belles villes il y a messagerie et poste de l’une à l’autre, ils y ont des carrosses comme en France ; ceux qui ont fait les avances trouvent bien à présent leurs comptes : ce pays-là n’est pas autre que le nôtre : ce qui se fait là peut se faire ici. »
Retenons la conclusion : « Ce pays-là n’est pas autre que le nôtre : ce qui se fait là peut se faire ici. » Boucher n’invite pas ses contemporains à se replier sur l’agriculture ; il leur propose en modèle les établissements britanniques. » (In La société canadienne sous le régime français, Ottawa, La Société historique du Canada, 1954, p. 7, (brochure no 3).
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Pour l’heure, le Québec est dans un « no man’s land », devant un « carrefour de possibles ». Il y a les moteurs du Parti québécois qui ont tourné à fond pendant 20 ou 30 ou 40 ans et qui se sont refroidis.
Sans direction face à l’horizon qu’ouvre une indépendance encore vide de valeurs, d’idéaux, une société « en manque d’utopie », selon certains qui font un « plaidoyer contre l’inertie ».
Il fallait bien avoir une « identité », (l’avons-nous toujours ?) si on voulait « inventer » ce qu’on voulait défendre, affirmer, rechercher, se mobiliser dans un idéal d’indépendance qui dépasse l’égoïsme des individus.
Je suis de ceux qui pensent qu’il nous reste une école de formation sur l’indépendance à construire, une formation populaire, où, dans cette école-là, hors des Partis politiques, on enseignerait le pourquoi de la souveraineté, de l’indépendance, où l’on enseignerait pourquoi la souveraineté, l’indépendance permet de vivre plutôt que de survivre, une école et un enseignement qui permettrait à chacun, devant une présentation « en équilibre », dans « un équilibre indifférent » du fédéralisme et de l’indépendance, de choisir sa voie, où chacun(e) pourrait réfléchir et méditer sur ses choix, choisir librement sa voie :
1) l’autonomisme, ou, l’autonomie provinciale, avec sa participation plus ou moins intégrée au Canada-Anglais, à la fédération canadienne, avec ou sans réforme du fédéralisme ; c’est-à-dire, survivre, ou
2) le séparatisme, la sécession du Québec : vivre des relations d’égalité dans l’interdépendance, posséder son propre agir par soi collectif, et être présent, sans aucun autre pouvoir interposé, sans aucune autre collectivité interposée, aux autres, aux autres sociétés, cultures, nations, pays, au monde ; et, en retirer expérience, initiative, (expertise), dynamisme, liberté ; c’est-à-dire, vivre.
