Louis Fournier Journaliste et syndicaliste à la retraite
Dès le début des Jeux olympiques d’hiver à Vancouver, le Canada a gagné une médaille dont il n’a pas de quoi être fier. Ce n’était évidemment pas la médaille d’or du Québécois Alexandre Bilodeau en ski acrobatique… mais plutôt la médaille du manque total de respect, voire du mépris le plus « canadian » envers les millions de francophones du Canada, dont l’immense majorité vit au Québec. Avec la quasi-absence du français lors de la cérémonie d’ouverture, en cette soirée du 12 février 2010, nous avons subi un affront sans précédent car il s’est produit à la face du monde entier, devant 3 milliard de téléspectateurs qui regardaient le coup d’envoi des Jeux.
Le français a été traité quasiment comme une langue morte, alors que les francophones comptent pour près du quart (22%) de la population du Canada et que le Québec --- une nation --- représente 23,2% de la population canadienne et qu’il est, de surcroît, l’État national des francophones en Amérique du Nord.
Le français étant, avec l’anglais, l’une des deux langues officielles des Jeux olympiques, seul le président du Comité international olympique, le Belge Jacques Rogge, a respecté le bilinguisme dans son discours, qui était en quelque sorte une figure imposée.
Qu’y avait-il d’autre en français et sur le Québec ce soir-là ? Une chanson de Jean-Pierre Ferland interprétée par l’artiste Garou, qui a ensuite raconté qu’il avait dû batailler ferme pour que cette chanson demeure au programme ! Et aussi, comme l’a noté avec humour l’imprésario René Angélil, il y avait « un canot » de la chasse-galerie pour représenter le Québec… Même un beau poème de François-Xavier Garneau a été traduit et lu en anglais.
Pour « ajouter l’insulte à l’injure », comme disent les Anglais, on a « oublié » d’inviter à la cérémonie deux grands champions québécois, médaillés des Jeux, les patineurs Gaétan Boucher et Marc Gagnon. Boucher n’a en effet gagné que trois médailles, dont deux d’or, aux Jeux de Sarajevo en 1984, après avoir gagné l’argent à Lake Placid en 1980. Quant à Gagnon, il n’a remporté que cinq médailles, un record masculin canadien.
Des protestations mais pas d’excuses
La quasi-absence de français à la cérémonie d’ouverture a été dénoncée par des gens de tous horizons et de toutes tendances politiques : le ministre canadien du Patrimoine, James Moore (qui aurait dû intervenir avant au lieu de protester après) ; le premier ministre du Québec, Jean Charest ; le commissaire aux langues officielles du Canada, Graham Fraser ; le secrétaire général de l’Organisation internationale de la Francophonie, Abdou Diouf ; le nouveau président du Comité olympique canadien, Marcel Aubut ; l’imprésario et mari de Céline Dion, René Angélil ; la présidente du Parti québécois, Pauline Marois, etc.
Presque tous les médias ont aussi dénoncé cet affront, y compris les journaux anglophones. Le quotidien The Gazette de Montréal, le journal des Anglo-Québécois, écrit en éditorial que la cérémonie d’ouverture a « pratiquement ignoré le quart de la population canadienne ». Selon le quotidien The Globe and Mail, de Toronto, la cérémonie d’ouverture aurait dû « faire une place de choix au français » au lieu de l’ignorer presque totalement. The National Post, bien écrit que « les Canadiens francophones sont en droit de se sentir offensés ». Dans La Presse, le chroniqueur Vincent Marissal a même parlé de « Frenchgate », allusion au célèbre scandale du Watergate aux États-Unis.
Toutes ces protestations n’ont pas suffi à arracher le moindre mot d’excuse au Comité organisateur des Jeux de Vancouver (COVAN), qui ne comprend pas encore ce qui se passe…
Par ailleurs, dès le début des Jeux, c’est un Québécois, le skieur Alexandre Bilodeau, qui a remporté la première médaille d’or canadienne, et aussi la première médaille d’or lors de Jeux tenus au Canada. Avant le début des Jeux de Vancouver, les athlètes québécois avaient récolté le tiers des 95 médailles olympiques individuelles gagnées au fil des années par le Canada lors des Jeux d’hiver. Et ce, alors que la population du Québec représente moins du quart de celle du Canada. Belle performance, non ? Selon le journaliste sportif Jean-François Bégin, de La Presse, « cela n’a rien d’étonnant quand on sait que le Québec est depuis longtemps la province qui soutient le mieux ses athlètes. »
Une solution
Si on veut en finir une fois pour toutes avec des affronts comme celui du 12 février à Vancouver, et avec tous les autres affronts passés et à venir, il y a une solution. Cette solution, c’est que le Québec soit un pays, un vrai pays, de langue française, avec ses athlètes et ses équipes nationales aux Jeux olympiques.
Imaginez seulement une équipe nationale de hockey où les Martin St-Louis, Vincent Lecavalier, Simon Gagné, Alexandre Burrows, Mike Ribeiro, Antoine Vermette, Matthew Lombardi, Daniel Brière, Jean-Pierre Dumont, Stéphane Robidas, Kristopher Letang et bien d’autres pourraient avoir leur place, sans que nous soyons obligés de nous plaindre constamment qu’ils ne font pas partie de l’équipe canadienne. Ajoutez-y les 4 « chanceux » qui ont réussi à faire partie d’Équipe Canada cette année : les gardiens Martin Brodeur, Roberto Luongo et Marc-André Fleury et l’attaquant Patrice Bergeron.
Eh oui, il n’y a que 4 joueurs québécois sur 23 dans l’équipe de hockey du Canada aux Jeux de Vancouver, alors que nous pourrions en avoir 23 dans une équipe du Québec. Qui sait jusqu’où pourrait aller cette équipe lors des Jeux ?
Si le Québec était directement représenté aux Jeux olympiques, nous verrions que nos athlètes sont parmi les meilleurs au monde et qu’ils peuvent remporter leur lot de médailles d’or, d’argent et de bronze.
Pendant combien de temps encore allons-nous endurer de nous faire bafouer dans ce pays, le Canada, qui n’est pas le nôtre ? Pourquoi ne pas nous donner enfin un vrai pays avec, en cadeau, nos athlètes québécois et nos équipes nationales aux Jeux olympiques ?