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Une lecture inéquitable et anachronique d’Aristote
Dominic Desroches
Tribune libre de Vigile
dimanche 16 septembre 2007      206 visites


En réponse au Devoir de philo de M. Gilles Voyer (Aristote promoteur des accommodements raisonnables) publié le 8 septembre, il faut ajouter quelques nuances importantes : s’il est vrai que pour Aristote le juste et l’équitable sont une seule et même chose, et que l’équitable est bon à un plus haut degré, Aristote n’en reste cependant pas là et sa position théorique n’accepterait pas toutes les demandes d’accommodements. Au contraire, dans la Rhétorique par exemple, que M. Voyer ne cite pas, Aristote précise en ces termes sa conception de l’équitable :

« Être équitable, c’est être indulgent aux faiblesses humaines ; c’est considérer non pas la loi, mais le législateur ; non pas la lettre, mais l’esprit qui l’a faite ; non pas l’action, mais l’intention ; non pas la partie, mais le tout ; non pas ce que le prévenu est actuellement, mais ce qu’il a été toujours ou la plupart du temps (...). C’est consentir qu’un différend soit tranché plutôt par la parole que par l’action, préférer s’en remettre à un arbitre plutôt qu’au jugement des tribunaux, car si le juge ne voit que la loi, l’arbitre, lui, voit l’équité. » (Rhét., 1374 b)

Or, ces quelques précisions nous interdisent de conclure d’emblée à des accommodements préventifs, automatiques ou religieux. Le Stagirite est un disciple de la raison et sa conception de l’équitable roule sur une analogie pratique et une vision de la justice distributive qui ne sont pas compatibles avec les débordements religieux que nous connaissons au Québec. Et ici, il convient de rappeler une évidence : pour Aristote, c’est toujours la loi qui demeure le point de référence et qui marque la ligne à ne pas franchir. Penseur grec du IVe siècle avant J.-C., le meilleur élève de Platon est un membre d’une communauté et ne connaît pas le triomphe des droits individuels.

Or une lecture attentive du texte montre aussi, dans un ouvrage d’ailleurs consacré à la persuasion, notamment celle requise au tribunal, que la priorité doit être accordée au social, jamais aux caprices ou aux intentions déloyales. Voilà pourquoi Aristote propose que le jugement, en ces cas-limites, relève d’un arbitre et non d’un juge, parce qu’il faut tenir compte du tout, rappeler ce qui a toujours prévalu (dans une culture) afin de parer aux dérapages et aux demandes excessives des minorités ou des hommes qui n’ont pas droit à l’équité.

Aristote n’est donc pas un partisan évident de la vague des demandes d’accommodements dits raisonnables que l’on connaît dans le moment, encore moins du recours rapide aux tribunaux - il a simplement cherché à montrer que la vie sociale et le tribunal se buttent toujours à des cas particuliers, des cas qui ne sont pas toujours rationnels, encore moins défendables. L’équitable est un droit que confère la raison, pas la religion. Au sujet de son contraire, l’inéquitable, qu’il ne faut jamais excuser, pour Aristote comme pour nous, c’est d’exiger à un groupe ou à une communauté (d’accueil ou non) d’accepter d’être défavorisé par les excès de certains individus particuliers, surtout si ceux-ci proviennent d’un calcul vicieux, de mauvaises intention ou d’un délit. Quant à la malchance ou la mécompréhension de la loi, tous sans exception nous l’excusons...

Dominic DESROCHES
Département de philosophie
Collège Ahuntsic

— Envoi via le site Vigile.net (http://www.vigile.net/) —

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