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Nation
Une idée qui dérange
Michel Thomassin
Tribune libre de Vigile
mercredi 14 février 2007      598 visites


Il faut se l’avouer, au Québec, le concept de nation dérange beaucoup. Dans cette situation, la notion culturelle en serait probablement la seule responsable. En effet, elle cause beaucoup de vagues, autant au sein de la classe politique que parmi la population. Elle est génératrice de tensions, elle divise, blâme les uns, bénit les autres, bref elle provoque une certaine zizanie de définitions et d’interprétations de celles-ci. Les intellectuels québécois s’attèlent tous autour de leur propre définition de la nation : dans presque tous les cas, celle qu’ils ont créée. Est-ce peut-être la raison qui explique cette panoplie de versions de la nation ?

Au début, à mon humble avis, ce débat en était un faux, car possiblement, ma compréhension du sujet s’en trouvait très limitée. Pourtant, un ouvrage très pertinent, qui porte sur le débat de la nation, m’a ouvert les yeux sur cette matière plus qu’intéressante, et d’une importance capitale dans l’actualité politique du Québec. Écrit par une jeune maître, diplômée de l’Université du Québec à Montréal en science politique, l’œuvre Qui est Québécois ? m’a procuré des outils essentiels à la compréhension du concept de la nation, aux multiples définitions que l’on peut lui attribuer et de la valeur ou de l’importance qu’elle porte en son sein pour le peuple québécois – qu’elle soit civique ou culturelle –. Je vais élaborer sur le contenu de cet ouvrage, sur la façon dont elle s’est inspirée pour l’écrire et enfin, je vais opiner sur ce sujet qui est enfin, pour moi, porteur de sens.

L’auteure Geneviève Mathieu s’interroge sur la piste que devrait prendre la nouvelle définition de la nation, car pour elle, le mouvement souverainiste est à la croisée des chemins et doit s’approprier une nouvelle vision de la nation québécoise, fraîche et à l’heure du temps. L’heure est au pluralisme dû à l’immigration. Afin de bien vendre son projet sécessionniste, le PQ doit définir la nation québécoise, non seulement à partir de ceux partageant l’héritage canadien-français, mais de ceux issus d’origines diverses. Le débat s’ouvre donc sur quelle position idéale le PQ devrait adopter afin de rallier une majorité à ses convictions. Car le modèle dumontien, lequel a été à la base idéologique du parti indépendantiste depuis sa création, ne suffit plus selon plusieurs intellectuels qui ont alimenté le débat sur le sujet. Critiquée de toute part, la nation de convergence de Fernand Dumont ne s’applique plus parfaitement « à relever le défi de la pluralité » (Mathieu 2001 : 14).

Ainsi, l’auteure trace l’inventaire des nouvelles conceptions voyant le jour, toutes issues des critiques portées à l’endroit du modèle dumontien mais, plus fascinant encore, toutes trouvent leur source puisée à même sa définition de la nation, « car ces derniers sont une réaction à la définition qu’il a produite » (Mathieu 2001 : 14). Pour nous faciliter la compréhension, Mme Mathieu présente, analyse et commente les principaux modèles de la nation, autant celui de Dumont que ceux de ses belligérants. Ces derniers sont le modèle de culture publique commune substantielle, le modèle de culture publique commune procédurale ou la nation comme francophonie nord-américaine de Bouchard, le modèle de nation exclusivement civique ou patriotisme constitutionnel et finalement le modèle de la nation sociopolitique de Seymour.

L’auteure nous apprend que, selon Dumont, le nationalisme culturel des Canadiens-français aurait pris racine en opposition à la nation politique du Canada, qui aurait fait de ces derniers une entité parmi tant d’autres. C’est donc une culture de survivance qui s’est établie – une de combat –, donnant genèse à un nationalisme culturel qui doit teinter le concept de nation. Bref, « l’idée fondamentale qu’elle défend est qu’une nationalité définie en termes exclusivement politiques mène à l’assimilation des Français d’Amérique » (Mathieu 2001 : 26). La nation que définit Dumont est précisément culturelle et historique et, en l’occurrence, s’étend à toutes communautés françaises d’Amérique du Nord. À la lumière de sa pensée, sa perception de la nation culturelle se bâtit sur une seule fondation : la langue française. L’État du Québec n’est donc, par contingence, qu’une base politique ayant le pouvoir d’assurer la pérennité de la nation culturelle française. Bref, la nation est strictement culturelle, lorsque l’État s’occupe, lui, de la citoyenneté. Le modèle de Dumont est intimement lié au concept de culture de convergence qui « permet d’intégrer les nouveaux arrivants dans le cadre de balises culturellement définies » (Mathieu 2001 : 30), donc par leur assimilation.

Les critiques dirigées contre le modèle dumontien fusent de toutes parts. En fait, c’est le pilier central de sa théorie, la culture ou la langue française, qui s’effrite devant la culture anglo-saxonne des droits individuels, maintenant considérés fondamentaux. En effet, le pluralisme, maintenant réalité en terre québécoise, en plus des revendications des immigrants afin de protéger leurs droits culturels, sont autant d’éléments s’attaquant au projet assimilateur de Dumont, maintenant contraire aux droits individuels en démocratie libérale. Bref, l’enchâssement de la Charte des droits et liberté dans la Loi Constitutionnelle de 1982 rend le modèle de convergence inapproprié avec la nouvelle culture imposée aux Québécois. Autre cible de ces critiques multiples est la thèse plurinationale à laquelle Dumont adhère. En fait, selon les dires de certains auteurs, cette thèse ne fait qu’accentuer les spécificités culturelles en jetant de l’huile sur le feu de l’ethnicisme et même de l’exclusion. Alors, plusieurs modèles se disant dignes de remplacer celui de Dumont nous sont présentés.

Pour la présentation de ces modèles, il importe de mettre l’accent sur le concept de nation en tant qu’outil pratique, c’est-à-dire servant des intérêts politiques d’acteurs du milieu afin de convaincre et de rassembler une population autour d’un consensus, celui d’une définition de la nation québécoise qui remoule la relation de territoire et de nation. « Le but est donc de faire de cette représentation mentale, arbitraire qu’est le concept de nation, une réalité objective, naturelle » (Mathieu 2001 : 122). Un modèle qui s’octroie presque l’unanimité s’institutionnalise et peut ainsi servir comme projet d’action politique, celui de la souveraineté de l’État du Québec par exemple. Bref, on nous présente quatre modèles ayant un niveau d’ethnicité nul à élevé. C’est par cette démarche que l’on peut remarquer la faisabilité de la théorie à la situation sociale spécifique du Québec. « En changeant le lien qui unit nationalité et citoyenneté, les protagonistes du débat sur la nation au Québec espèrent construire un modèle de nation conforme aux exigences d’ouverture et d’acceptation du pluralisme du contexte politique actuel » (Mathieu 2001 : 127)

Le premier d’entre eux est le concept d’identité exclusivement civique qui découle du patriotisme constitutionnel. Cette identité évacue tout référent culturel ou historique et n’adhère qu’aux principes juridico-politiques de la société libérale. Cette culture publique est construite à partir des droits individuels, de l’État de droit et de la démocratie libérale. Son niveau d’ethnicité est nul, mais permet l’assimilation du groupe car l’imposition d’une langue est contraire à cette doctrine.

Le deuxième concept est celui de la culture publique commune procédurale. Il est porteur de cette même identité civique de démocratie libérale, mais s’imprègne toutefois du bagage historique de la collectivité. C’est à cette définition que Bouchard s’attaque, car le seul élément culturel qu’il défend est la conservation de la langue française.

« Cette francophonie serait au cœur de la culture commune québécoise, culture publique qui ne constitue pas le prolongement pur et simple de la culture du groupe majoritaire […mais] représente plutôt le socle d’une culture à élaborer à l’aide de l’ensemble des individus parlant français » (Mathieu 2001 : 129-130).

Le troisième est la culture publique commune substantielle et le quatrième est la culture sociopolitique de Seymour. Ces deux derniers modèles présentent un degré d’ethnicité fort élevé et sont rejetés par l’ensemble des protagonistes.

Dans son ouvrage, Geneviève Mathieu conclut qu’elle n’est pas tout à fait convaincue du potentiel de ces nouvelles définitions de la nation. Pourtant, sa préférence se situe au niveau du modèle de Bouchard. La francisation des immigrants comme outil d’identification à la nation, sa relecture de l’histoire québécoise empreinte de diversité culturelle – car effectivement, l’homogénéité de la nation est un mythe nourri par nos élites – qui pourrait permettre aux immigrants de mieux s’identifier à la nation québécoise sont des arguments de poids pour ainsi développer cette notion de culture publique commune procédurale ou de francophonie nord-américaine.

Mais, loin d’être satisfaite, Mathieu veut que ce débat continue car « il n’en demeure pas moins qu’elle [nation] demande à être nuancée et explicitée avant de pouvoir être transportée au plan politique » (Mathieu 2001 : 134). Bref, Geneviève Mathieu réussit à baliser le débat sur la question de la nation québécoise mais ne réussit pas à répondre au titre de son ouvrage… Qui est Québécois ?

***

Je dois tout d’abord affirmer que cet ouvrage m’a permis de me situer dans ce débat de définitions portant sur la nation québécoise. Je connais maintenant les grandes lignes qui me permettent, sur le champ, de condamner cette idée farfelue du patriotisme constitutionnel. Dans ce modèle, j’y ai constaté un lapsus. Cette définition se prétend exempte de référent culturel, mais trouve pourtant sa source dans la culture anglo-saxonne.

Donc, c’est bel et bien une culture – individualisme, démocratie libérale, État de droit, etc. – qui nous est transmise par une hypocrisie tendancieuse toute naturelle – pure qualité anglaise –, précepte à une assimilation des sujets autres de la nation. À mon avis, cette dissimulation est un oubli d’une importance capitale, ou un oubli volontaire, lorsque l’on parle de patriotisme constitutionnel. Toute idée, tout concept ou toute invention humaine sont imprégnés d’une façon de voir et de faire. Donc, on ne peut clamer l’universalité de la nation exclusivement civique, car elle est, elle aussi, une construction humaine.

Tout ce qu’il y a d’universel dans cette définition, c’est la conclusion que ses auteurs voudraient voir un jour réalisée, c’est-à-dire qu’elle s’étende à tout individu. Bref, c’est une forme d’uniformisation à une seule culture, déjà largement dominante, et c’est finalement ce qui causerait la perte de ce qui nous distingue et nous unit : le référent culturel. C’est ce qui nous reste et on veut nous le soustraire, c’est laver ou blanchir l’être humain de toute couleur, émotions ou de tout sentiment d’appartenance. C’est l’arracher de ses racines, de la terre qui l’a vu grandir et de ses ancêtres qui ont fait en sorte de lui offrir le meilleur cadre de vie qu’ils pouvaient se permettre de lui offrir, bref, c’est effacer la mosaïque culturelle, celle qui est issue de l’adaptation humaine à son environnement. C’est une conspiration de leur part ou une fabulation de la mienne. Mais, il reste que ce modèle de la nation civique n’est rien de moins qu’une tentative parmi tant d’autres d’assimilation – on revient au modèle dumontien – afin d’assurer un certain contrôle sur chacun de nous, à notre insu, témoin d’une mort lente, celle des cultures, fondements de tant de peuples.

À la lumière des conclusions de l’auteure et de mes convictions, le modèle de Bouchard reste un excellent modèle de nation, car selon moi, il s’agit d’un concept intégrateur et non d’exclusion. Il est évident qu’au Québec le référent culturel, peut-être le seul véritable, reste la langue. C’est avec cet outil des plus rassembleur que la nation québécoise peut se développer dans sa différenciation aux autres nations américaines. Ainsi, le référent culturel qui se limite à la propagation de la langue française assura la survie du fait français en Amérique. Il est évident, comme je l’ai mentionné ci-dessus, que l’on ne peut se permettre d’adopter une culture d’autrui aux dépens de la nôtre, celle du patriotisme constitutionnel. À l’autre extrême, je suis convaincu que l’assimilation culturelle n’est pas pertinente, mais à condition qu’il y ait Unanimité autour de la langue française au Québec. Une réforme dans le système d’éducation pourrait effectivement assurer une pérennité plus solide du seul référent culturel qui est intimement lié à l’État québécois : la langue française.

Michel Thomassin

— Envoi via le site Vigile.net (http://www.vigile.net/spip/) —

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