La souveraineté du Québec est essentiellement un projet politique. À ce titre, elle doit totalement et pleinement réintégrer le périmètre du politique, la gouvernance au premier chef. D’ailleurs, au Canada, il en a toujours été ainsi. Le nation building canadien est une œuvre politique pleine et quotidienne.
Gérald Larose, Si j’étais chef…
Dans « Dérangeant pour qui, Jean-François Lisée », j’ai dit du conseiller « spécial » de Pauline Marois et de Mathieu Bock-Côté qu’ils étaient des intellectuels connectés avec le Québec francophone. Il y en a d’autres, certes, mais je regrette sincèrement d’avoir oublié de nommer Gérald Larose. Son texte paru dans le dernier numéro de L’Action nationale, intitulé « Si j’étais chef… (sans prétention aucune au poste) » peut être qualifié de majeur. Monsieur Larose est un intellectuel qui sait allier théorie, stratégie et action. Je vous invite donc à le lire, si ce n’est déjà fait.
Ce que j’aime de ce « vieux » militant indépendantiste et de gauche, c’est sa capacité d’analyser concrètement une situation concrète, cela dit sans jeu de mot. Sa pensée ne stagne pas, l’impatience ne lui fait pas dire n’importe quoi, il tente de comprendre les rythmes de l’évolution. Et il sait reconnaître ceux et celles qui ont l’audace de marcher entre et à côté des ornières. Il y a quelques jours, dans une courte lettre du lecteur publié dans le Devoir, monsieur Larose affirmait que des J.-F. Lisée, il en faudrait dix. Cela veut-il dire qu’il endosse tout ce que dit Lisée ? Pas du tout. Il interroge, il demande à réfléchir, il est prêt à discuter. Mais c’est avant tout l’apport de Lisée au débat qu’il encense. Les deux hommes ont ceci en commun : ils sont à des lieues de la pensée linéaire à deux dimensions, le mépris facile ne fait pas partie de leurs armes, toujours ils évitent les lieux communs.
Revenons au texte de Larose « Si J’étais chef… ». Tout d’abord, je me dois de préciser ceci : impossible de procéder à une analyse en profondeur dans le cadre fermé d’une chronique. Cependant, il m’apparaît important de dire que Larose connaît la nature de l’adversaire. Le Canada n’est pas dirigé par des amateurs ou de simples bornés. Le Canada est issu de l’empire britannique du XIXe siècle, la plus-que-puissance de l’époque. Ce sont les enfants de cet empire qui en ont établi le cadre, assisté en cette tâche par une bourgeoisie compradore canadienne-français (de Cartier à Trudeau…). Ce pays est gouverné selon les principes du Prince de Machiavel. Les différences entre Harper et Trudeau ne doivent pas nous aveugler. La pensée de Machiavel s’adapte aux situations. En ce sens, si la cause ou la fin reste la même, les moyens, eux, peuvent évoluer selon les conjonctures. Le Canada se construit au jour le jour, nous dit Larose, sans compromis, le tout en agissant dans une perspective de gouvernance politique. Ce qui n’est pas le cas du Québec, hélas !
Larose se démarque de deux courants : ceux pour qui l’appel à l’indépendance ne doit constituer que le seul point de programme d’un parti souverainiste, et ceux qui tendent à dissocier gouvernance et politique, notamment en ce qui à trait l’accomplissement de la révolution nationale. Pour Larose, la lutte pour l’indépendance est un combat politique auquel doit se combiner une gouvernance conséquente et assumée. Contrairement à plusieurs, notre « vieux » routier est loin de traiter avec condescendance ou mépris ceux qui proposent d’entamer des combats tactiques, comme peuvent l’être les projets de constitution et de citoyenneté. D’ailleurs, ces deux projets sont pour Larose des « mesures structurantes à longue portée fondant les assises du Québec souverain ». L’homme n’est pas du genre à baisser les bras parce que de tels projets sont, pour certains, voués à l’échec parce que nous sommes prisonniers du carcan canadian. Oui, c’est vrai, la loi 101 a été malmenée par le fédéral. Mais elle nous a aussi permis de ralentir notre chute, de retarder la louisianisation du Québec. On peut se battre pour l’indépendance ET pour mettre en place les structures étatiques, économiques et sociales qui donneront corps à la nation. Les fédéralistes et leurs alliés québécois feront tout pour nous mettre les bâtons dans les roues. Le contraire serait anormal. La révolution nationale québécoise a pris son envol avec la Révolution tranquille, mais elle reste inachevée. Il faut en prendre acte. Ce que nous pouvons faire maintenant, faisons-le maintenant. Et pour combattre Machiavel, eh ! bien, inspirons-nous des enseignements de Sun Tzu (L’Art de la guerre), enseignements que beaucoup d’entre nous semblent incapables de maîtriser.
Larose nous donne le goût du combat. L’état de désorganisation actuel du mouvement indépendantiste ne l’empêche pas de voir ce qui est positif dans la présente conjoncture, d’en reconnaître les éléments signifiants sur lesquels il faudrait tabler pour que le Québec puisse réaliser des gains. Bien entendu, cela nous oblige à nous interroger sur le comment. Disposons-nous du levier nécessaire pour accomplir ne serait-ce qu’une partie de ce que nous propose le stratège Gérald Larose ? Le ton de son texte semble laisser entendre que le PQ le pourrait, si… Pour ma part, j’ai de sérieux doutes.
Théoriquement, le PQ devrait constituer le pilier central de ce combat. Mais l’incapacité chronique du parti à procéder à une « analyse concrète de la situation concrète » depuis 1995 lui a porté un dur coup. Il y a bien eu quelques signes encourageants au cours des derniers mois, mais on sent que la volonté est fragile. Ce parti n’a pas encore la hargne du tueur. Il n’en a surtout pas l’instinct. À vrai dire, le PQ ne mobilise plus parce qu’il ne sait plus mobiliser. Pauline Marois avait promis de consulter les membres du parti et la population concernant ses projets de loi 195 et 196. À part un appel sur le site du parti où les gens sont invités à exprimer leurs commentaires sur ces questions, je n’ai rien vu, ni rien entendu. Pour Larose, il est nécessaire de susciter la participation populaire, de placer la population au centre de toute démarche. Le PQ vient, à mon avis, de rater une occasion en or. Une occasion qu’il a pourtant lui-même créée. J’ai des doutes, je vous dis…
Alors que faire ? Rouspéter, geindre, brandir des doigts accusateurs ou encore implorer une intervention divine ? À mon avis, tenter de redresser la colonne vertébrale du PQ de l’intérieur est une avenue envisageable, mais peu semblent disposés à s’engager dans cette voie autant épuisante qu’incertaine. Créer un autre parti pour qu’il s’additionne à ceux déjà existants est selon moi une fuite en avant. Les groupuscules se multiplient, mais demeurent sans impact. Françoise David a beau se donner un 7 sur 10 pour ses éblouissantes prouesses médiatiques, Québec solidaire demeure toujours en bout de queue. Reste une autre voie, qui pourrait s’avérer prometteuse si le PQ acceptait de s’y rallier : les États généraux de l’indépendance. Il arrive un temps où il faut faire le point, faire le bilan pour mieux se préparer à l’attaque. Comme le disait Gilbert Paquette, ancien député et ministre du PQ, ces États généraux devraient être axés sur la création d’un nouveau parti souverainiste de masse, ou à tout le moins sur la création d’une vaste coalition souverainiste. Voilà, je crois, ce qu’il faudra faire si l’on veut reconfigurer le mouvement indépendantiste pour qu’il puisse se situer au devant de la conjoncture, et non pas seulement la subir.
Un fait m’apparaît incontournable, cependant : de tels États généraux ne pourront se tenir tant que le PQ refusera d’adhérer à l’idée. Or, il semble qu’au PQ, on ne veuille pas en entendre parler. Conséquemment, il m’arrive de craindre le pire. Qu’arrive-t-il à une espèce devenue incapable de s’adapter à son environnement ? Elle disparaît, nous a appris Darwin. Le cadre stratégique que propose Larose ne peut être repris que par des leaders motivés, compétents et capables d’aborder les questions politiques à partir d’une pensée dialectique. Surtout, ils doivent être déterminés à s’engager sur la voie de la gouvernance souverainiste.
Le PQ et sa direction actuelle peuvent-il relever ce défi ?
Discutez-en dans vos chaumières, la veille du jour de l’An !
En complément
Des Jean-François Lisée, il en faudrait dix !
Gérald Larose, UQAM, le 12 décembre 2007
Édition du lundi 17 décembre 2007
Des Jean-François Lisée, il en faudrait dix ! Pour l’imagination ! Pour la vulgarisation ! Pour la joute oratoire ! Pour le dérangement ! Pour le casse-pied ! Avec lui, je ne suis jamais tranquille.
Chacune de ses propositions me fait me reposer la question de fond. Fatigant ! Mais stimulant ! Et gratis. Peut-être devrait-il se faire payer comme un Marcel Côté, personne ne trouverait de quoi redire. Vraiment ! Pourrait-on s’en tenir aux contenus. Les débattre. Les contester. Les torturer. Sur la religion à l’école, je diverge totalement. Sur les cégeps uniques (deux tiers français, un tiers anglais), j’interroge. Sur le « nous », je converge.
Au lieu d’éteindre, allumons. Cette nation, paralysée dans le carcan canadien, ne peut faire l’économie d’aucune de ses ressources, surtout pas intellectuelles, pour sortir de son isolement et rejoindre le monde. 2008, 400e anniversaire de la naissance du peuple québécois, serait tellement une belle année pour s’y attaquer.


