Les indépendantistes sont des obsédés du grand plan d’action. Ils débattent toujours à partir du principe que celui-ci doit s’accorder à leur raison d’être fondamentale. En fait, le présent contexte quoique déconcertant est un vivier fort propice. Il faut voir où se situe la porte tournante de la rationalité et mettre le pied là où elle est.
Le recensement et la citoyenneté québécoise ont été deux thèmes importants cette année. On parle de la place à attribuer à la nation québécoise, au corps de lois susceptibles de la protéger, aux différents types et niveaux de lois versus les règles canadiennes. Très vite, on en arrivera à une question cruciale : les implications pratiques d’une Constitution québécoise dans la configuration politique actuelle.
Pauline Marois est une femme empathique. Elle saura très bien demander à la population de déterminer quelles sont les manettes à tourner, les boulons à desserrer, pour introduire les changements souhaités. Ensuite il n’y aura qu’à laisser parler l’épreuve des faits. Il n’y a pas de doute que la population veut plus qu’une patte de chaise à l’Unesco. Il serait possible de faire plébisciter un certain nombre de nouvelles ressources qui seraient fonctionnellement libératrices pour l’Etat québécois.
À moins de faire une Constitution qui se limite à garantir l’exclusivité des champs de compétences, on sera vite en effraction par rapport au cadre canadien. La nation québécoise vit avec la procuration du Canada. Avec un peu d’audace, on peut montrer facilement que l’auto-institution du pouvoir par la nation québécoise est difficile, voire impossible. Cela vaut cent mille discours, cent mille scolastiques.
Quand les indépendantistes commencent à parler d’un plan d’action, ils finissent toujours par parler d’une pédagogie linéaire qui découle de ce principe : les Québécois forment une nation colonisée. Parce qu’elle est colonisée, disent-ils, il ne lui est pas possible de distinguer qu’une chose est de l’ordre de la libération et une autre de l’ordre de l’oppression.
On doit refuser, continuent-ils, de participer à l’ordre de l’oppression et évoluer dans nos moyens d’action uniquement à partir de l’ordre de la libération. Généralement, ces indépendantistes sont aussi des indépendantologues car ils veulent décontaminer le discours indépendantiste de toute ambivalence qui n’aurait pas tranché avec l’ordre de l’oppression. Il y a toujours chez eux cette idée d’un plan de réalisation avec un concept clair, des échéanciers, une courbe stratégique, le tout assorti d’un débat public avec l’indépendance comme strict objectif.
Or, les sondages montrent que la population n’est pas prête à choisir l’indépendance car elle y voit une rupture aux conséquences incalculables. Par contre, dans la mentalité québécoise germe le rêve de pouvoirs bien québécois qui seraient mis en œuvre dans une architecture étatique qui ferait enfin sortir l’Etat québécois de son rang de province. C’est chimérique, soit. Faute de pouvoir détruire pour l’instant ce rêve, un gouvernement indépendantiste, dans un premier temps, devrait laisser la population articuler un projet pour contrebalancer les prérogatives et l’autorité institutionnelle du Fédéral.
Cela ne peut se faire qu’avec Pauline Marois. Avec Mario Dumont, la distinction entre affirmation nationale et affirmation provinciale ne sera jamais claire. Ce sera comme une photo de gâteau. Le mieux est de mettre la préoccupation de l’identité nationale à l’avant-plan, comme cela commence à se faire avec le projet de citoyenneté de Pauline Marois. Que le projet se dote de plus en plus d’une dimension architecturale particulière basée sur les droits souverains de la nation québécoise.
Il est impossible de s’affirmer en tant que nation tout en restant dans la configuration politique actuelle. Dès que surgit le principe que le pouvoir doit être délégué par la nation québécoise et que la nation québécoise doit être l’élément moteur dans le champ des rapports du pouvoir, cela s’avère intrinsèquement explosif dans le contexte canadien.
On sait que, jusqu’à présent, le Canada a dit que le Fédéral était cet élément moteur car il représente la nation canadienne, la seule grande nation pouvant prétendre représenter tout le monde. Il s’agit en fait de l’argument de base des fédéralistes.
La porte tournante de la rationalité est à ce niveau en ce moment. On doit mettre de l’avant l’identité nationale du Québec et ses implications pratiques. Quelle est cette coexistence provinciale à laquelle nous nous soumettons ? Quels sont ses effets historiques ? Quels sont ses limites et ses dangers ? Le gouvernement du Québec reste un dispositif convergent dont les capacités sont allouées par le gouvernement représentant la grande nation.
Comme le Canada tient à l’uniformité statutaire des provinces et comme les fédéralistes se répètent entre eux que trop en permettre au Québec menace d’exacerber leurs réflexes nationalistes, le Fédéral ne manquera pas de se mettre en travers du chemin. C’est probablement un stade par lequel il faudra passer pour qu’une frange indécise de la population québécoise s’arme davantage d’une pensée critique.
André Savard

