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À rebours du discours dominant, le phénomène de la guerre – de l’espèce
qu’on appelle « civile » - doit être replacé au cœur de l’analyse des
Rébellions. Dès décembre 1834, après sa victoire éclatante, Papineau avait
avancé que la constitution, ayant « cessé d’exister de droit […] ne
pourrait donc plus être conservée de fait que par la force et la violence »
(Lamonde, 1998, 327). Le gouverneur Gosford reconnaîtra lui-même en août
1837 qu’à peine amorcée, l’abrogation de la session équivalait à «
l’annihilation virtuelle de la constitution de laquelle le parlement dérive
son existence » (Christie, 1865-1866 ; IV, 392 ; ma traduction). Et de
fait, le régime militaire qui s’installe, trois mois plus tard, à Montréal
et dans les environs, ne reprendra ses fonctions subalternes d’appoint aux
autorités civiles qu’en 1841. « Un peuple deux fois conquis », claironnera
le Montreal Herald and Daily Commercial Advertiser dans son édition
hebdomadaire du 2 février 1838.
Ma thèse est que les leaders du parti de la majorité n’ont pas prévu le coup, tandis que les tories, cumulant les postes dans l’armée (leur chasse gardée), les milices volontaires, la magistrature et une bonne partie du milieu des affaires, y étaient résolus depuis longtemps. Qui plus est, en dépit de toutes les tentatives d’occultation dont elle est encore l’objet, la répression aveugle de « l’hydre de la rébellion », en partie seulement improvisée, est le résultat d’un putsch maquillé en « agression préventive » (Aron, Guerre et paix, 1962, 93).
Je ne récrimine pas contre la légitimité de la manœuvre : même s’il est passé à un cheveu de perdre sa mise après Saint-Denis, Colborne, le « vieux brûlot », a fait ce qu’il devait faire. Une « yafei nefesh », une « Âme sensible », trouvera certes à redire à propos de « l’odieux brigandage » des lois et de l’autorité civile (Rousseau, Lettres écrites de la montagne), etc. Le point essentiel reste qu’il s’agit en fait d’un « double soulèvement » (Maurice Séguin, 1962) – thèse dont on trouve les linéaments dans le très beau livre de l’abbé Dubois, Le feu de la rivière du chêne (1937). Ce que je récuse, ce sont les versions anesthésiantes grand public qui ont cours aujourd’hui. L’émoi récent autour de l’idole Durham nous le rappelle : la défense du fédéralisme canadien est basée sur une mémoire tronquée, voire frauduleuse.
Le sens du règlement de comptes que nos bons vieux tories préméditaient se résume en deux points, qu’on peut lire, noir sur blanc, dans le Blackwood Edinburgh Magazine de juin 1835 :
1) mettre la clé dans la porte de l’exécré Parlement de Québec (l’armée réquisitionnera le bâtiment en décembre 1837) ;
2) réunir au plus sacrant le Haut et le Bas-Canada.
Pour y parvenir, rien de mieux ne s’est offert à eux qu’un bon vieux psychodrame d’allégeance typiquement anglo-saxon – centré d’abord sur une poignée de « démagogues », mais élargi bientôt, par la force insoupçonnée des choses, à l’ensemble d’un peuple de « rebelles » et de « traîtres ».
Partisans de la manière forte, ces respectables « citoyens du monde », pour la plupart « past masters » à St. Paul, la fameuse loge maçonnique qui célébrera son deux centième anniversaire en 1970, parviendront à décapiter le parti patriote de ses dirigeants par la criminalisation de tous les députés élus, la séquestration arbitraire de leurs militants au moindre soupçon et un système de terreur généralisée basé sur la délation.
Or, seul l’établissement d’une junte militaire « hors de toute obligation juridique contractuelle » (Starobinski, 1999, 288) pouvait leur permettre d’arriver à leurs fins. Les procès ultérieurs des prisonniers politiques devaient le montrer : les tribunaux ordinaires, soumis au jugement par jury, allaient absoudre, un après l’autre, tous les militants patriotes.
Contrairement à une idée simpliste, l’ « ascension aux extrêmes » qui caractérise le phénomène de la guerre (Aron, ibid, 57), n’est pas le fait seulement de la « petite clique » à Papineau. À l’intensification de la stratégie d’obstruction des patriotes répond, en effet, à partir de 1835, le sabotage systématique par les tories du « grand œuvre de la conciliation » sous le couvert de « loyauté » aux prérogatives de la Couronne, alors que celles-ci, au même moment, avec le retour de Melbourne et des Whigs au pouvoir, étaient réduites, désormais, à une fonction purement décorative.
Au-delà des discours d’apparat, se dissimule donc, pour la direction de l’État et le contrôle du Saint-Laurent, une lutte à trois opposant un groupe minoritaire très actif dominé par les « High flown Tories » montréalais, le parti de Papineau auquel une majorité de citoyens américains et britanniques adhéraient – parti relégué cependant à perpétuité au rôle d’opposition officielle - et le Parlement impérial.
Erreur fatale : par l’effet d’une sorte d’indécrottable bonhomie, la plupart des dirigeants patriotes ont négligé les préparatifs militaires, convaincus que les tories, à Montréal, n’auraient pas l’audace de recourir aux grands moyens. Par l’entremise de leur porte-parole, A.-N. Morin, le parti de la majorité croyait naïvement, en août 1837, pouvoir toujours trouver une garantie constitutionnelle solide à Westminster. Benjamin Constant, grand admirateur du Rule of Law, ne dit pas autre chose :
« Vainement compterait-on sur la force d’une majorité raisonnable, si cette majorité n’avait pas de garantie dans un pouvoir constitutionnel hors de l’assemblée » (Écrits politiques, 1991, 341).
Dans l’optique de Constant, c’est la Chambre Haute des Lords qui, seule, incarnant les intérêts permanents du pays, doit endiguer l’élément passionnel instable et la turbulence propres aux Communes, exactement comme dans l’optique fédéraliste actuelle, le parti majoritaire à la Chambre des Communes a le pouvoir de réprimer les dérapages possibles des succursales provinciales dans leurs velléités autonomistes.
Mais, à l’encontre de sa propre thèse sur l’équilibre tant vanté du constitutionnalisme anglais, Constant ajoute quelques paragraphes plus bas (les indépendantistes devraient en prendre bonne note) :
« Une minorité bien unie, qui a l’avantage de l’attaque, qui effraie ou séduit, argumente ou menace tour à tour, domine tôt ou tard la majorité » (343). Et Constant de conclure qu’en cas de paralysie entre les instances, « la force vient toujours à l’appui de la nécessité » (343).
Leçon classique : silent leges inter arma (« les lois se taisent au milieu des armes »). Elle nous ramène en ligne droite à John Molson Jr. qui, dès décembre 1834, après le balayage patriote aux élections, affirmait à mots à peine couverts que les tories montréalais étaient résolus à se séparer de l’Empire, plutôt que de se soumettre honteusement à la tyrannie d’une majorité de langue française. À partir de ce moment, jusqu’au paroxysme de la crise trois ans plus tard, la notion de « guerre civile », telle un mantra, ne cessera de hanter la puissante Association constitutionnelle de Montréal, qui prétendait, à elle seule, former « the first collective organ of the English inhabitants of this province », sinon « the temporary guardians of the interests of Lower Canada and even British America ». (Montreal Herald and Daily Commercial Gazette, 25 juin 1836). En août 1836, la règle de l’unanimité amènera la sécession des éléments libéraux groupés autour d’Adam Ferrie et du Morning Courier.
L’émeute du 6 novembre 1837 à Montréal constitue, à cet égard, une sorte de répétition générale avant le jour J. Se campant chacun dans son rôle, les différents intervenants (magistrats, jeunes loups du Doric Club, officiers supérieurs, journalistes, agents double, etc.) auront l’occasion de mémoriser et de coordonner leurs mouvements qui s’apparentent à une véritable chorégraphie. Tout devait être réglé au quart de tour. Plus personne ne devrait être dupe d’une manœuvre aussi grossière : au moment où les détachements de l’armée refoulaient les émeutiers rassemblés devant le domicile de Papineau (le « Robespierre canadien » écrit le Herald), d’autres émeutiers saccageaient, quelques rues à peine plus loin, les presses du Vindicator - journal réformiste de langue anglaise – objectif ultime qu’avait fixé son Excellence elle-même, Sir John Colborne, deux mois plus tôt.
Jusqu’à la fin persistera une inconnue : l’ampleur de la résistance des
paysans. Contre toute attente, à l’heure du danger, les « Habs » se
révéleront, en dépit du manque désastreux d’armes, de discipline et de
direction, de valeureux combattants.
Pour parvenir à leurs fins, les tories devaient, mine de rien, court-circuiter les règles de procédure que tentait d’observer « her Majesty’s Attorney », le procureur général - un « vaurien » et un « charlatan », écrit charitablement le journal tory de la rue Saint-Gabriel.
Par ailleurs, contrairement à ce qui s’est passé à Québec, Gosford n’a pas procédé à la mobilisation générale des loyalistes à Montréal. C’est une légende urbaine. Une lecture bien faite de la réponse du secrétaire civil à McGill, en date du 15 novembre 1837, ne laisse subsister aucun doute : petit chef-d’œuvre de diplomatie, il s’agit bel et bien d’une fin de non-recevoir. L’enjeu est de taille. Comme le dit si bien Shakespeare : « If the matter of this paper be certain, you have mighty business in hand » (King Lear, III, v, 13-14).
Non seulement, comme le reconnaîtra le lieutenant-colonel J. S. McCord en mai 1838, le gouverneur a-t-il menacé de lancer une proclamation contre les miliciens tory sous ses ordres, mais, en plus, chose absolument inconcevable et dérisoire à leurs yeux, pour éviter tout débordement, Gosford entendait confier à des compagnies composées de Canadiens-Français, les « Gosford Guards », la tâche de soutenir les magistrats.
La Montreal Gazette ne s’y trompera pas, qui cite Colborne lui-même : ayant à ses risques et périls armé 8,000 civils en proie à la panique, le commandant s’est de son propre chef placé au-dessus des lois, « in the presumption of future ratification » comme l’écrivait Hobbes à la fin de son célèbre livre anti-républicain. Il s’agissait simplement de mettre Gosford et l’Exécutif devant le fait accompli. La chose faite - et achevé le sale boulot de répression -, Colborne, promu sur les entrefaites au rang d’Administrateur, remettra le 20 mars 1838 à McCord sa précieuse commission antidatée que l’honorable juge a eu la coquetterie de conserver. On peut la consulter au Musée qui porte son nom. Le monde à l’envers.
Gosford, qu’on évince avec trop d’empressement, n’aura d’autre choix que de menacer Colborne de de destitution s’il procédait, comme l’y autorisait la loi martiale instaurée le 5 décembre, à des pendaisons de détenus entassés à Montréal sous l’inculpation fourre-tout de « Haute trahison ».
Après le saccage, le pillage, les invasions de domicile, les arrestations arbitraires, les viols et les incendies criminels perpétrés par les miliciens tory et l’armée, le Herald réclamera à hauts cris la mort des « traîtres ». Il s’indignera lorsque, dans la Westminster Review de janvier 1838, John Stuart Mill demandera qu’on traite avec dignité les « prisonniers de guerre » patriotes. Les « gibets voraces » attendaient qu’on les alimente, faute de quoi les miliciens, gracieusement armés par les bons soins de Sir John, se chargeraient eux-mêmes d’abattre « on the spot » tout contrevenant. Le silence et l’inaction du chef de l’État-major accentueront le malentendu.
Le sort des prisonniers sera remis entre les mains de Durham à son arrivée. Sa trop grande clémence précipitera sa perte : dénoncé par le Herald, il sera désavoué par ses « amis » réformistes à Londres sur une simple technicalité. Mais quand McCord et les cinq autres lieutenants-colonels des milices volontaires tenteront de lui refiler la facture pour leur « loyaux services », Durham les enverra paître.
Et le Herald de reprendre la même rengaine rageuse sur le sort cruel de ces pauvres loyalistes montréalais qui « sentent à présent la pleine mesure de leur dégradation ; le fer est entré dans leur âme, persuadés qu’un changement fondamental doit s’opérer dans leurs rapports avec les Canadiens, que ce soit par l’entremise vigoureuse et impartiale du Gouvernement britannique ou par leurs propres efforts. Ils connaissent à présent leur force et savent aussi comment s’en servir » (septembre 1838, ma traduction).
Qu’on arrête donc de nous conter des histoires avec la reconnaissance bidon de la « nation québécoise » par les Feds à Ottawa : le Canada s’est formé précisément en écrasant son aspiration et son droit à être indépendante. Rien à voir avec le beau rêve de professeurs ou d’artistes désabusés en quête d’émotion. Et si l’on veut y parvenir, ce n’est certainement pas juste de patience qu’il faudra s’armer.
François Deschamps
Montréal
— Envoi via le site Vigile.net (http://www.vigile.net/) —

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