« La seule chose qui nous console de nos misères est le divertissement et
c’est pourtant la plus grande de nos misères. »
Blaise Pascal - Extrait de Pensées
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Qu’est-ce qu’un homme libre dans un Québec qui aspire à le devenir ? Est-ce possible de faire naître un nouveau pays lorsque la masse correspond généralement à de l’humain dégradé ? L’éducation de la masse est difficile, voire impossible. Seule la personne est éducable. La masse est essentiellement « fanatisable ». Soumise aux techniques d’avilissement que sont les outils de la propagande, l’homme perd son essence et n’arrive plus à penser, à réfléchir sur ce qui pourrait tisser les liens qui le feraient vivre harmonieusement dans une société équilibrée.
L’homme occidental me semble en agonie. Il ne sait plus faire un bon usage des puissances qui le constituent. Que devient la liberté – l’homme libre – dans un monde où l’homme, parvenu à un certain niveau de conscience, est embrigadé plutôt que réfléchi, emporté par les courants populistes plutôt que luttant contre eux ?
La masse est assimilée au monde des choses. Choses que les plus habiles arrivent à tordre, à manipuler, à tromper. L’homme libre n’appartient pas entièrement au monde des choses. Il les transcende. Est attiré par elles. Ce monde spirituel est l’apanage de l’homme libéré. Là se trouve son royaume. Son habitacle. Personne ne peut le violer. Il détient une clé d’entrée, mais par l’intérieur.
Il y a des libertés perdues qu’il est difficile par la suite de recouvrer. L’histoire est remplie de ces libertés abandonnées, lâchement laissées sur la route, reniées pour un plat de lentilles. Notre histoire collective n’échappe pas à ces rejets inconscients ou malhabiles. Pour retrouver les sentiers ardus et difficiles de la conquête de soi-même, il faut arpenter, chaque jour, les sentiers marqués d’une une solide et constante éducation. Le salut individuel ou collectif passe par le frottement constant à toute la réalité.
L’homme, perdu dans la masse, ne peut prendre ces chemins altiers. Il se contente de slogans creux, de propos mi-vérités, de courants impétueux et faciles qui le portent vers la perte de son autonomie, l’inconscience face à ses responsabilités, la disparition des engagements nécessaires.
L’homme occidental – l’homme québécois – vit présentement une véritable crise métaphysique. Il croit que tel ou tel aménagement social ou politique, voire institutionnel, va suffire à apaiser l’inquiétude qui surgit du fond de lui-même. La liberté, par exemple, qui est la caractéristique de toute vie humaine, n’est pas quelque chose qui court dans les rues. Le peuple n’est pas plus libre que les libertés conquises dans chacun des citoyens. On peut bien rêver d’un pays : mais si le pays à faire n’est pas plus fraternel, humain, solidaire que celui qu’on veut quitter, à quoi cela peut-il bien servir ? Si on doit quitter pour le simple plaisir de quitter et reproduire le même modèle qui ne satisfait plus, à quoi peut bien servir ce type d’opération ?
Pour réaliser l’être humain, il faut creuser au fond du cœur de chacun. Pour le changer, l’améliorer, le métamorphoser. Pour réaliser la liberté collective, il faut creuser l’histoire. Le philosophe, s’il était fidèle à sa mission, devrait combattre directement les forces sournoises qui tendent toutes vers la neutralisation du passé, et dont l’action conjuguée consiste à susciter l’insularisation de l’homme contemporain. Et le regard vers le passé doit à la fois permettre de reconnaître ce qui a été beau et vrai dans l’histoire comme ce qui a été moins beau et faux. Il est important de tout se dire à nous-mêmes si on veut faire différent et autrement. Noircir le passé permet à plusieurs de se montrer plus blancs que neige et tomber souvent dans l’inaction.
Un exemple percutant. La haine du fédéralisme n’engendre pas automatiquement la naissance de l’indépendantisme. Le mépris des personnes n’affichant pas la même enseigne politique, passager ou permanent, ne produit pas l’apparition d’une nouvelle inscription dans le camp adverse. Le plus grand défaut de notre peuple est sans doute celui-là : celui qui n’est pas avec nous est contre nous. Celui qui ne partage pas un point de vue est nécessairement un ennemi à abattre. S’il fallait dresser les défauts des colonisés français d’Amérique, le mépris viendrait en première place. En second, la difficulté d’admettre ses travers, l’acceptation de ses échecs collectifs.
L’Internet permet d’opérer, en vase clos et en communications souterraines, ce genre de climat. Les partisans de l’indépendance du Québec, par exemple, doivent bien plus chercher à expliquer à leurs concitoyens, les bienfaits de leur thèse qu’à chercher comment et uniquement comment, le système les a trompés. Pour ce faire, la rencontre fraternelle et conviviale de chacun vaut mieux que bien des courriels qui assomment, démobilisent, renvoient les plus fervents au silence imposé.
Si le peuple du Québec veut un jour toucher le pays de la liberté, il devra continuer à chercher, dans l’amitié et non dans la confrontation, les exigences du nouvel ordre espéré. Si le Québec avait un Gandhi, parcourant les routes de la terre laurentienne, sans compte de dépenses, uniquement revêtu de l’appel à la solidarité et au vouloir vivre ensemble différemment, les réalités se modifieraient d’elles-mêmes. A la place des dons généreux et sans retour, il se paie, constamment, des fabricateurs d’illusions, des marchands de rêves inexpliqués et irréalisables.
La liberté des peuples est aussi difficile à atteindre que la liberté personnelle. Il ne suffit pas d’avoir à choisir entre ceci et cela. Il faut, définitivement, démontrer qu’il faut faire ceci plutôt que cela. Et c’est en le faisant, collectivement, que ce qui doit être, apparaîtra tout naturellement. Il semble, que dans le ciel bleu du Québec, aucun homme libre, aucune femme libre ne soit à l’horizon, pour amener avec lui, un peuple à la nuque raide, qui aime davantage le confort et l’indifférence que le roc solide du pays à libérer.
Nestor Turcotte
Matane
— Envoi via le site Vigile.net (http://www.vigile.net/) —

