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Hommage à Me Robert Lemieux
Un homme de cœur et de courage
Pierre Cloutier
Tribune libre de Vigile
jeudi 24 janvier 2008      247 visites


Texte publié dans Le Devoir du vendredi 25 janvier 2008

J’ai bien connu Me Robert Lemieux, qui est décédé cette semaine à son domicile de Sept-Iles. J’ai été son associé durant les événements d’octobre 1970 et pendant quelques années, nous avons partagé les mêmes combats.

Des combats difficiles, car notre étude légale défendait principalement devant les tribunaux les jeunes gens du Front de libération du Québec, à qui la violence apparaissait alors comme la seule solution logique envisageable pour sortir notre patrie bien-aimée de sa torpeur et accéder à son indépendance, dans la dignité et la justice sociale.

Robert, peu de gens le savent, aurait pourtant eu, s’il l’avait voulu, une carrière professionnelle remplie d’honneur, de gloire et d’argent, s’il avait accepté de poursuivre celle-ci dans le confort et l’indifférence.

Sorti de la Faculté de droit de McGill, parfait bilingue par sa mère, une courageuse, belle et intelligente irlandaise mariée à Raymond Lemieux, son père, un homme agréable et bien élevé, Robert, marié et père de 2 enfants, faisait partie d’une prestigieuse étude légale anglophone de Montréal, dont l’associé principal et son patron immédiat était rien de moins que l’avocat de la compagnie Canadien Pacifique, d’un océan à l’autre.

Mais un autre destin l’attendait. Robert accepte, un jour, de défendre, avec un mandat d’aide juridique, un jeune homme accusé d’être relié aux activités du FLQ. Ce geste devait changer sa vie à tout jamais, contaminer sa vie familiale et le plonger dans la tourmente et l’adversité.

Mis à la porte promptement par ses patrons anglophones qui jamais n’auraient accepté un tel outrage, il se retrouve seul dans son petit bureau à pratiquer le droit civil pour joindre les 2 bouts tout en commençant une carrière de criminaliste qui fera de lui, quelques années plus tard, l’avocat le plus connu et médiatisé du Québec.

Nos vies se rejoignent lorsque, en octobre 1970, un tsunami politique déferle sur le Québec. Un diplomate anglais, James Cross, est enlevé par la cellule Libération du FLQ, Sans hésiter une seule seconde, je quitte, moi aussi, l’étude légale où je commence une carrière de criminaliste et je rejoins Robert à l’Hôtel Nelson, dans le Vieux Montréal, où il est l’intermédiaire entre le FLQ et les autorités gouvernementales.

J’admire le courage de cet homme. J’admire son talent de communicateur. J’admire la façon dont il défend ses clients. Il négocie, il explique, il remplit son mandat avec dignité, abnégation et obstination. Il les protège contre l’inévitable et terrible riposte des plus forts. C’est cela un avocat de la défense. Défendre, défendre et défendre. Même ce qui apparaît souvent aux yeux de certains comme indéfendable.

J’entre moi aussi dans la tourmente. Je vais à Ottawa négocier une terre d’accueil possible pour les membres de la cellule Libération, avec le chargé d’affaires algérien. Plusieurs années plus tard, je réalise que j’ai été vraisemblablement victime d’une ruse et d’une mise en scène du Service de sécurité de la GRC.

Dans la même semaine, Robert et moi nous nous rendons à une conférence de presse donnée par le ministre de la Justice, Jérôme Choquette, dans les studios de Radio-Canada, alors situé dans l’ouest de Montréal, sur la rue Guy. Robert s’impose et interpelle le ministre abasourdi. En sortant de l’édifice, nous apprenons par la radio l’enlèvement de Pierre Laporte. Nous n’avons aucune idée de l’identité des ravisseurs. Les policiers, eux, le savent déjà.

Après l’imposition de la Loi sur les mesures de guerre, nous goûtons à la médecine de Pierre Elliott Trudeau. Robert est arrêté en pleine nuit et emprisonné à Parthenais, avec Michel Chartand, Pierre Vallières, Charles Gagnon et Jacques Larue-Langlois. Plus de 500 arrestations et 5 000 perquisitions, dans toutes les régions du Québec.

Me Bernard Mergler négocie l’exil cubain des membres de la cellule Libération. James Cross est libéré. Jacques Lanctôt et ses compagnons et compagnes de lutte partent pour Cuba. Ils ne reviendront que plusieurs années plus tard. Robert sera là pour les attendre et les défendre.

Les membres de la cellule Chénier sont arrêtés en décembre 1970. Les procès de Paul Rose et de Francis Simard ont lieu rapidement non pas au Palais de Justice, mais au 6è étage de l’édifice Parthenais là où se trouve aussi le quartier général de la Surêté du Québec. L’atmosphère est lourde et sinistre. Ayant échappé aux rafles de justesse, je laisse tomber la poussière et je refais surface. Je prends mon courage à 2 mains et j’assure la relève.

Nous ne pouvons pas sauver Paul Rose et Francis Simard. Paul, qui n’était pas là lors de la mort de Pierre Laporte, fait preuve de solidarité et d’abnégation. Il sera expulsé de son procès après 2 jours et je refuse de cautionner par ma présence ce simulacre de justice. Francis Simard, lui non plus, ne dit rien et se laisse condamner.

Après quelques mois, Robert est libéré. Les accusations de conspiration ne tiennent pas la route. Il défend Jacques Rose avec brio et le fait acquitter d’une accusation de meurtre. Ce procès lui coûtera cher, car le juge le condamnera, après le procès, à 2 ans et demi de prison pour outrage au tribunal, peine qui sera réduite à 6 mois en appel. Robert retourne en prison.

Puis ce sera l’exil volontaire à Sept-Iles. Robert s’installe sur la Plage Routhier dans une modeste maison qu’il améliorera constamment et qui s’avère en fait un petit paradis au micro-climat, face à l’impressionnant golfe du Saint-Laurent. La presse fait de lui un pompiste comme s’il était un avocat déchu. Il ne sera jamais.

Au contraire, il y retrouvera la joie de vivre et jouira de sa liberté au maximum.

Robert aimait la vie et il la vivait pleinement et intensément. Peut-être trop parfois. C’était un homme de cœur et un plaideur au talent immense. Un vrai. Comme il ne s’en fait plus beaucoup. Au panthéon des avocats, il y aura toujours une place pour Me Robert Lemieux, n’en déplaise aux soit disant bien pensants et aux sépulcres blanchis.

Il n’y avait pas de malice dans cet homme. Il n’y avait qu’un immense désir de liberté et de justice.

Je te salue avec amitié et affection, cher Robert.

Pierre Cloutier ll.m, avocat

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