Michel Chartrand disparaissait le 14 avril dernier, en ce septième anniversaire de la première élection du Parti Libéral du Québec. Après une longue vie de bruyants discours, le bouillant syndicaliste avait désormais droit au silence que confère le repos éternel, allant retrouver sa Simonne bien aimée là où le Ciel est bleu.
Ayant eu la chance d’être présent à ses émouvantes funérailles pour lui rendre un dernier hommage, j’en suis venu à la conclusion qu’il était désormais temps de tirer un bilan lucide de l’influence qu’a pu avoir cet illustre disparu.
D’abord moine, il eut ensuite l’immense privilège d’être l’élève du plus grand homme de notre histoire nationale, le chanoine Lionel Groulx. L’abbé Groulx fut d’ailleurs le seul prêtre qui accepta de le marier avec sa bien aimée Simonne Monnet, à une époque où le statut de juge du père de cette dernière (qui voulait empêcher cette union) lui conférait un ascendant incroyable sur les curés de la région. Le grand chanoine baptisa ensuite les enfants du couple Monnet-Chartrand.
Ami d’André Laurendeau, Michel Chartrand milita aux cotés de la jeune formation nationaliste et anti-impérialiste qu’était le Bloc Populaire Canadien, pour laquelle il fut d’ailleurs candidat. Puis, dans les années 60 il se rapprocha de Pierre Bourgault et du Rassemblement pour l’Indépendance Nationale, sans jamais parvenir à s’entendre parfaitement avec eux.
Homme de grande culture venant d’un milieu aisé, il épousa néanmoins la cause de ses compatriotes miséreux en s’impliquant dans le syndicalisme catholique. Jésus Christ était son modèle en tant que révolutionnaire, défendant des valeurs similaires.
Socialiste, il rejeta toujours le marxisme pour son dogmatisme. Comprenait-il sans doute que dans les dits « États-ouvriers », les travailleurs bénéficiaient de conditions de vie infiniment plus déplorables que celles conférées par les entreprises privées du monde occidental, que la justice sociale n’était pas au rendez-vous, que le droit de grève et d’association n’existaient pas en Europe de l’Est et que lui-même aurait terminé sa vie dans un camp de travaux forcés ou dans une prison, ou encore dans le sous-sol de la Loubianka. Michel Chartrand était de cette gauche qui souhaitait une solidarité volontaire entre travailleurs dans le but d’obtenir un rapport de force vis-à-vis de la partie patronale. Son amour de la liberté l’empêchait tout simplement de soutenir une quelconque forme de totalitarisme.
Michel Chartrand était issu de la gauche nationale, faisant de l’indépendance du Québec et de la défense de la langue française des combats fondamentaux. Si ce courant existe toujours, il en était le dernier tribun charismatique. Bien que membre de Québec Solidaire pour ses positions économiques, il n’était définitivement pas issu de cette « gaugauche » antinationale, multiculturaliste et communautariste qui a intériorisé l’idéologie trudeauiste et les complexes post-1995. D’où vient donc cette gauche multiculturelle et en quoi diffère-t-elle de la gauche syndicale nationaliste ?
Après avoir constaté l’échec du communisme et déçus que le prolétariat n’ait pas eu le potentiel révolutionnaire qu’ils espéraient, des penseurs marxistes, tels Antonio Gramsci ou George Lukacs (à ne pas confondre avec le « cerveau » derrière Star Wars), en vinrent à la conclusion que la condition nécessaire à la destruction du système capitaliste était la fin de la nation et de tout ce qu’implique la notion d’identité nationale : culture nationale, langue, traditions, etc. Terminé l’amour des classes populaires : elles ne méritaient plus cette attention et était coupable d’avoir rejeté leurs « libérateurs ». L’heure est au mépris de ces dernières : attachées au fait national, elles avaient fait mentir leur maître, Karl Marx, qui prétendait que les prolétaires n’avaient pas de patrie.
Terminé aussi la gauche syndicale. Ce néomarxisme dilué (ou postmarxisme) allait devoir être une idéologie de l’élite. L’offensive intellectuelle allait être lancée avec les contre-cultures et le multiculturalisme comme instruments de combat sous le couvert du « progressisme ». L’invasion du discours officiel doit passer par le biais des universités et des médias. Peu à peu, le système politico-médiatique adopta la « novlangue » du politiquement correct et de la nouvelle pensée unique pseudo-progressiste : ouverture à l’autre, tolérance, respect des différences. Tant de mots dénués de leur sens et utilisés à toutes les sauces. Et les épithètes accolées aux criminels de la pensée étaient nombreux : conservateurs, racistes, xénophobes, etc. Le problème, c’est que l’élite de cette société orwellienne n’est jamais parvenue à convaincre la population. Un fossé s’est clairement creusé entre le peuple et son élite, comme les résultats électoraux de 2007 le démontrent.
S’agissant à la base d’une idéologie prétendant parler au nom du peuple contre la bourgeoisie, n’est-ce pas ironique qu’elle soit devenue l’idéologie de la bourgeoisie contre le peuple ?
Au Québec, les positions des « bien pensants » ne dépassèrent jamais le Plateau Mont-Royal, le seul comté (Dieu merci !) représenté par Québec Solidaire (son unique député était d’ailleurs très pressé, aux funérailles de Michel Chartrand, de se placer devant les kodaks pour dire que le défunt était membre de sa secte ; on se repose jamais de faire de la politique…).
Comme le disait si bien l’animateur du spectacle hebdomadaire de la gaugauche montréalocentriste, Tout le monde en parle, Guy A. Lepage :
« On s’identifie de plus en plus à l’endroit d’où l’on vient. Pendant des années, je me suis dit : je suis un Québécois par rapport au Canada, un indépendantiste par rapport aux fédéralistes. Je me rends compte que, de plus en plus, je suis un Montréalais. C’est mon identité. Et la plupart des gens qui pensent comme moi viennent de Montréal. […] J’ai plus de complicité et d’intérêts en commun avec des gens qui vivent à San Francisco, Barcelone, Stockholm ou New York qu’avec des gens des régions du Québec ».
Monsieur Lepage, le sentiment est réciproque : les gens des régions du Québec n’ont pas tellement d’intérêts en commun et de complicité avec vous non plus…
La gauche pseudo-progressiste et la gauche nationale sont comme le jour et la nuit…
Si Michel Chartrand rejetait le marxisme, il refusait également d’adhérer à ses variantes.
Alors que le plus illustre porte-parole du « peuple d’en bas » vient de nous quitter pour un monde meilleur, la gauche doit suivre son exemple et réintégrer le mouvement national. Elle doit se défaire de ses éléments idéologiques corrupteurs et sortir de son coma politique. Dans cette guerre culturelle, elle doit être du bon côté de la barricade.
Elle doit bien cela au géant qui vient de nous quitter.
Michel Chartrand, une grande perte pour le Québec.
Simon-Pierre Savard-Tremblay




