Ça y est, la machine médiatique simplificatrice s’emballe. Cette élection témoignerait d’un recul, voire de la fin de la souveraineté ! Nous nous opposons fortement à tous ces propos réducteurs qui visent à démobiliser les souverainistes. Ce n’est pas la fin de la souveraineté, même pas un recul de la souveraineté. Ce n’est qu’un recul du Parti Québécois, un échec de sa politique sans substance. Oui il faut prendre acte du désir de changement de la population. Mais de quel changement parle-t-on ?
La désaffection des souverainistes à l’égard du PQ
Comment en sommes-nous arrivés à ce triste résultat électoral ? N’est-il pas évident que cette élection a été perdue par le PQ parce qu’une partie des souverainistes a voté pour Québec solidaire, le parti Vert ou l’ADQ, sans compter ceux qui sont restés chez eux ? Sans cette désaffection, le PQ formerait actuellement le Gouvernement. Mais il n’y a pas à être surpris de cette désaffection des souverainistes face au Parti Québécois. Elle se préparait depuis longtemps !
Un simple graphique regroupant des résultats récents de sondage, publié au cours de la campagne par le Mouvement pour une élection sur la souveraineté, parle de lui-même. On y constate que la souveraineté est toujours plus populaire que le Parti Québécois. La cote du parti remonte quand il parle de souveraineté, comme au plus fort de la récente course à la direction du PQ, et redescend dans les sondages quand il n’en fait plus la promotion. L’écart n’a jamais été aussi grand qu’au cours de cette campagne et le jour de l’élection. On pourrait même prétendre que la baisse d’appui au parti tire l’appui à la souveraineté vers le bas !
Comment expliquer alors, même sur un plan strictement stratégique, cette mise au rencart du programme de pays qui aurait permis de véhiculer la souveraineté à travers les besoins des québécois et des québécoises en santé, éducation, économie, développement durable ? En publiant la feuille de route d’un bon petit gouvernement provincial, les conseillers du chef du PQ s’imaginaient-ils paraître plus crédibles aux yeux des observateurs politiques ?
Remplacer le programme de pays, qui est toujours d’ailleurs le programme officiel du parti, par une feuille de route provinciale, c’était se placer en position de faiblesse, autant face aux fédéralistes qui se faisaient offrir des mesures en apparence moins nouvelles que celles de l’ADQ, que face aux souverainistes qui avaient soif d’action sur la question nationale et sur la question sociale. Car l’ADQ proposait de l’action sur le plan national, une affirmation de notre identité, « un seul rapport d’impôt à Québec », l’élimination du pouvoir de dépenser du fédéral, l’adoption d’une constitution du Québec, des mesures qui avaient l’air d’un progrès de souveraineté sans quitter le giron fédéral… Voilà qui contrastait avec l’inaction chronique du Parti Québécois avant et pendant la campagne électorale face à son option.
Absence de promotion
Cette inaction, cette absence de promotion de la souveraineté ne date pas d’hier. Sauf pour les élections de 1976 et de 1994, chacune ayant mené à un référendum, la première sur un mandat de négocier la souveraineté-association, l’autre sur la souveraineté et le partenariat, le Parti Québécois a toujours fait porter les débats électoraux sur la bonne gouvernance provinciale, passant du beau risque, à l’affirmation nationale et aux « conditions gagnantes ».
La présente campagne électorale n’a pas fait exception. André Boisclair a parlé de référendum mais il n’a pas fait la promotion de la souveraineté, négligeant de mettre de l’avant la valorisation de notre identité comme nation, négligeant de parler de notre avenir comme société, négligeant d’illustrer ce que l’indépendance ouvrira comme chantiers de société.
La feuille de route adoptée à l’unanimité (solidarité électorale oblige) par les dirigeants du parti au début de la campagne dissociait encore une fois l’élection du Parti Québécois d’un appui à la souveraineté. Le chef du PQ ne proposait plus un programme de pays, tel que le Congrès du Parti Québécois en avait décidé en juin 2005, mais un programme de gouvernement provincial avec une promesse de référendum. La nuance est de taille. Plus de traces du programme de pays cher aux François Legault, Daniel Turp et Richard Legendre. Sans liens entre la souveraineté et la solution à nos problèmes sociaux, éducatifs, économiques, culturels, sans liens avec l’affirmation de notre identité comme nation dans un contexte de plus en plus mondial où nous devons être présents, la souveraineté ne pouvait qu’apparaître comme un sujet hors contexte, sinon hors de l’ordre du jour de cette campagne électorale.
Malheureusement, André Boisclair et le Parti Québécois se sont placés ainsi en position de faiblesse en proposant une plateforme qui se distinguait peu de celle des autres partis aux yeux des électeurs et surtout qui dissociait la nécessaire souveraineté de la solution de nos problèmes de société. « Reconstruire le pays » plutôt que « construire le pays » signifiait que le PQ se proposait de redresser les torts causés par le gouvernement actuel dans le contexte provincial plutôt que par une démarche visant à construire l’État du Québec. Ce faisant, il contribuait, sans le vouloir, à situer le débat sur l’avenir du Québec dans le contexte de relations fédérales-provinciales, plutôt que dans la direction d’une nécessaire pédagogie des pouvoirs d’un État du Québec souverain.
Une dissociation des enjeux de société
Prenons un seul exemple : la lutte à la pauvreté et à la précarité, une des grandes questions absentes de cette campagne électorale. Les partis de droite, libéraux et ADQ n’ont rien dit sur cette question. Dans la feuille de route électorale, on trouve ce qui suit : "un gouvernement du Parti Québécois indexera les prestations d’aide sociale pour les bénéficiaires aptes au travail ; incitera les bénéficiaires de l’aide sociale, notamment les jeunes mères, à retourner aux études, et les aidera à faire la transition. " C’est louable mais mince ! Quelqu’un qui ne lirait que la feuille de route ou ré-écouterait les discours du PQ ne pourrait que penser que ce parti n’a pas de solution à proposer. Voici au contraire ce que dit le programme officiel du Parti Québécois qui consacre plusieurs pages à un plan de lutte à la pauvreté : "Pour mener à bien la lutte contre la pauvreté et la précarité, le Québec doit devenir un pays. En effet, pour intégrer les différentes mesures de sécurité du revenu autour d’objectifs clairs et cohérents, on ne doit pas avoir deux paliers de gouvernement qui interviennent chacun à leur façon et souvent de manière divergente. Par exemple, les coupes à l’assurance-emploi décrétées par Ottawa ont augmenté les coûts de l’aide sociale et ont restreint la marge de manœuvre québécoise pour améliorer le soutien à l’intégration."
Voilà qui est autrement motivant. Pourquoi ne pas avoir fait campagne à la fois sur des mesures de bonne gouvernance provinciale d’ici au référendum et des projets de société large qui sont possibles uniquement dans le cadre d’un État québécois complet ? On aurait pu faire la pédagogie de la souveraineté ! Pour justifier et préparer le référendum ! Pour nous donner, par la volonté collective de la nation, les moyens de nos projets de société !
Contrairement à certains énoncés entendus depuis l’élection, la souveraineté est loin d’être un projet dépassé car il y a longtemps qu’il ne se fait plus de fédération d’États (nommez un seul cas) dans le monde, alors que de nouveaux États souverains naissent régulièrement ces dernières années. La souveraineté est l’avenir de notre peuple, pour sortir de la dépendance, de la minorisation, de l’impuissance. Mais les souverainistes se sont empêtrés dans leurs étapes. Claude Morin, le père de l’étapisme avait l’habitude de dire qu’une fleur ne pousse pas plus vite en tirant dessus. Mais pour qu’elle pousse, il faut pourtant l’arroser !
Voilà où se trouve le vrai déni dont semble souffrir le chef du Parti Québécois en ce lendemain de l’élection. Le déni de la véritable cause qui a fait passer l’appui au PQ de 50% d’appui à la fin de 2005 jusqu’à 28% maintenant !? Pourquoi l’appui au parti Québécois est-il maintenant si faible par rapport à l’appui à la souveraineté et l’appui à son chef, encore davantage ? Voilà la vraie question à se poser si on veut éviter le déni dont parle le chef du PQ. La démarche molle, hésitante, sans couleur, sans programme de pays nous a fait perdre l’élection, et il faudrait continuer dans cette voie, mettre la promotion de la souveraineté en veilleuse, collaborer au renouvellement du fédéralisme, même si on n’y croit pas ?
Ce ne serait là que la réaction habituelle du Parti Québécois après une défaite, une réaction frileuse qu’on a vue trop souvent dans les 40 ans d’histoire de ce parti ! Un déni du désir de changement de la population ! Un parti québécois qui irait dans cette direction se renierait lui-même et il serait bientôt complètement renié par une population qui mérite mieux que ça !
Gilbert Paquette, professeur titulaire à la Télé-université-UQAM et membre du CA des Intellectuels pour la souveraineté (IPSO).

