Un dîner chez Stephen

Il y a, dans ce dialogue de sourds annoncé, quelque chose de tout à fait inconcevable.

La Presse
vendredi 11 janvier 2008

Ce soir, Stephen Harper recevra chez lui à dîner les premiers ministres provinciaux. Ce sera un drôle de repas.

Ceux-ci veulent parler de problèmes économiques, comme les difficultés de la forêt et de l’industrie manufacturière. Celui-ci voudrait plutôt parler de réforme du Sénat.

Il y a, dans ce dialogue de sourds annoncé, quelque chose de tout à fait inconcevable. Le Canada connaît actuellement des menaces économiques sérieuses, une récession possible aux États-Unis avec ses répercussions au Canada, y compris sur les finances publiques, une remontée historique du dollar canadien qui a des impacts profonds sur l’industrie manufacturière. Ce sont des choses dont un premier ministre doit s’occuper.

On peut comprendre la réticence de M. Harper à aborder ces questions dans une rencontre avec ses homologues provinciaux. Parce que le premier ministre, autoritaire, n’aime pas se faire dicter sa conduite. Encore moins par des premiers ministres provinciaux qui ne l’ont pas ménagé et qui, lorsqu’ils sont en groupe, deviennent les rois de la liste d’épicerie.

L’argument serait valide si M. Harper et son gouvernement avaient fait preuve de vision et de leadership face aux bouleversements économiques que connaît le Canada. La hausse du dollar et son retour à parité avec la devise américaine est un événement considérable. Mais, à ce chapitre, les conservateurs ont été remarquablement silencieux et inactifs, comme si ce n’était pas leur problème.

M. Harper a donné une réponse partielle hier, en annonçant la création d’une fiducie d’un milliard pour venir en aide aux communautés vulnérables ou mono-industrielles affectées par les déboires des secteurs forestier et manufacturier. Mais ce programme illustre parfaitement le refus d’agir du gouvernement Harper. Il s’agit en effet d’une intervention de nature communautaire, qui veut venir en aide aux collectivités, soutenir les citoyens. C’est, en soi, une très bonne chose. Mais cela laisse entier le problème économique auquel est confronté le Canada.

Pourquoi ? Parfois, j’ai l’impression que cela s’explique en partie par le fait que l’approche économique de M. Harper est colorée par ses origines albertaines. La prospérité pétrolière l’empêche de voir ce qui se passe ailleurs, et l’expérience d’une économie dont le succès repose sur les ressources naturelles l’amène à manifester une certaine indifférence pour des activités manufacturières qui ne font pas partie de son univers mental.

À cela s’ajoute clairement le fait que les conservateurs, viscéralement non interventionnistes, n’ont en pratique pas de politique économique, parce qu’ils estiment que les problèmes d’une entreprise ou les déboires d’un secteur économique ne sont pas de leur ressort. Et que l’intervention économique d’un gouvernement se résume à baisser les impôts.

Et pourtant, le gros problème économique que connaît le Canada, c’est la montée rapide du dollar canadien, et le choc que cela a provoqué dans les secteurs d’exportation qui ont vu grimper leurs coûts en flèche. Ce problème, le premier ministre ne le reconnaît pas vraiment. Lorsqu’il a annoncé son programme d’un milliard, hier, M. Harper a soigneusement évité de parler du dollar. Il a plutôt évoqué « l’instabilité économique mondiale », une façon de se distancer du problème et de se déresponsabiliser.

Et pourtant, la hausse du dollar n’est pas tombée du ciel. Elle s’explique essentiellement par une hausse des prix du pétrole, qui favorise le Canada, un pays exportateur, ce qui a un triple effet sur notre devise : des exportations qui dynamisent le dollar, des investisseurs étrangers attirés par la monnaie d’une petite puissance pétrolière, et des taux d’intérêt élevés pour contrer des risques de surchauffe.

Si le dollar est fort, c’est parce qu’il y a un boom pétrolier dans l’Ouest. Le problème, c’est que ce sont les provinces de l’Est qui en paient le prix. Il est normal que le gouvernement agisse pour que les provinces qui ne profitent pas directement du boom pétrolier ne soient pas forcées de souffrir pour le succès des autres. Ce n’est pas demander la charité. Et ce n’est pas non plus du BS économique.

Un bout de chemin a été fait, ces dernières semaines, depuis que le dollar canadien est revenu à la parité avec le dollar américain et qu’il est relativement stable. Cela met les entreprises à l’abri des fluctuations les plus folles. Ce qu’il faut maintenant, c’est un soutien pour que les entreprises s’ajustent à un changement trop brutal, surtout par l’augmentation de la productivité. Ça prend plus que des baisses d’impôt et du soutien aux communautés.

Les États-Unis défendent bec et ongles leur secteur manufacturier. Tout comme le Japon, l’Allemagne, la France, la Grande-Bretagne. Le Canada de Harper est certainement le seul pays du G8 à ne pas le faire.

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