C’est en substance ce qu’a vociféré Denis Coderre, lundi dernier, lors d’un point de presse qui officialisait sa démission à titre de lieutenant politique de Michael Ignatieff au Québec. Le député libéral fédéral de la circonscription montréalaise de Bourassa abandonne également son rôle de porte-parole en matière de défense.
Son départ fracassant lui laisse dorénavant peu d’avenir au sein du PLC. En s’attaquant vertement aux diktats provenant de Bay street, le coloré personnage ramène au grand jour la profonde incapacité qu’éprouvent les partis politiques fédéraux à persuader que le Canada forme une nation. Coderre n’est qu’un pion au Québec : ses décisions, dont celle de choisir des candidats, sont ultimement validées par Toronto. Avoir tenté de discarter Martin Cauchon du prochain scrutin le lui aura rappelé péniblement. Celui qui retrouvera les banquettes anonymes de la Chambre des communes, celles qui sont loin de l’arène des débats, réalise douloureusement que le futur du pays qu’il défend se planifie plus que jamais sans sa patrie. Les maîtres qu’il sert ont définitivement tracé une croix sur le Québec qu’ils comptent ignorer dans leurs stratégies pour ravir le pouvoir à Stephen Harper. Au diable la présence des députés du Bloc québécois à Ottawa !
Isolé, Denis Coderre voudra peut-être achever son suicide politique dans quelques jours. C’est qu’il sera appelé à voter sur un projet de loi des conservateurs qui prévoit octroyer plus de sièges à l’Ontario, l’Alberta et la Colombie-Britannique. Ainsi, le nombre d’élus aux Communes passerait de 308 à 342. Le Québec verrait ainsi son poids politique diminuer, soit de 25% à environ 21%. Il serait surprenant que Michael Ignatieff refuse d’entériner cette mesure parce qu’il tuerait net ses chances de former le gouvernement, s’il devait y avoir une élection générale cet automne. Le chef de l’Opposition officielle obligera sûrement sa députation de soutenir l’initiative conservatrice. Que fera alors le député de Bourassa ? Il serait surprenant qu’il se fasse porter pâle le jour du vote car son caractère bouillant le lui interdit. Défiera-t-il alors celui qui vient de le désavouer publiquement, mettant ainsi un terme à sa carrière politique ?
Ce nouvel épisode de la zizanie qui secoue le Parti libéral du Canada, ne signifie pas que cette formation en détient le monopole. Il n’y a qu’à identifier ceux qui étaient présents à la récente fête conservatrice commémorant le 25e anniversaire de l’arrivée au pouvoir du gouvernement Mulroney, pour s’en convaincre. Aucun membre rappelant le défunt Reform party n’y a en effet participé. D’anciens élus appartenant au « véritable Parti conservateur » se sont uniquement déplacés pour honorer le « p’tit gars de Baie-Comeau. » Seul le nom de la formation de Stephen Harper évoque un semblant de continuité, avec le parti qu’a dirigé Brian Mulroney. Car pour le reste, ceux qui composent l’actuelle administration fédérale, ainsi qu’une très large portion des gens qui les ont élus, détestent celui qui s’est hissé aux commandes de l’État canadian dans les années 1980. Exercer le pouvoir grâce à une alliance avec les forces souverainistes du Québec, est une hérésie qu’ils ne lui ont jamais pardonnée.
Sauf rares exceptions, les partis fédéraux qui sont parvenus à former des gouvernements majoritaires à Ottawa ont profité de circonstances favorables éphémères, ou de l’ignorance des Québécois. Maintenant que les souverainistes ont trouvé un moyen de se faire entendre dans cette fédération, seule l’attribution de sièges supplémentaires aux Canadians parviendra à annuler leurs poids politiques à Ottawa. Est-ce ce que désire Denis Coderre ?
Il est dommage que le cinéaste et patriote Pierre Falardeau nous ait quittés vendredi dernier. Avec la verve qu’on lui connaît, l’homme aurait sûrement ressenti un malin plaisir à interpeller le malheureux député libéral. Probable qu’il aurait souligné l’humiliante position dans laquelle se trouve Denis Coderre, celle qui échappe aux hommes libres… Le militant indépendantiste aurait trouvé les mots pour défier celui qui a été écrasé cette semaine par Toronto. « On ne négocie pas avec ses bourreaux », aurait-il probablement maugréé.
Il me faut saluer l’homme qui n’a jamais craint de manifester son indignation à l’aide de mots qui parfois pouvaient déranger. Des résistants de sa trempe sont rares au Québec. Les autres qui refusent le carcan fédéral l’expriment plus modestement, parfois maladroitement en utilisant les outils constitutionnels canadians. Sans doute souhaitent-ils le faire avec le même éclat que le Grand disparu. Le manque d’audace et de fronde explique peut-être ce militantisme dans l’ombre.
À leur manière, ces résistants tentent de chambouler des règles du jeu qui semblent immuables, figées dans le temps. Ainsi les verra-t-on intervenir subrepticement dans des agoras souverainistes comme ici, sur Vigile. En alimentant ces sites à l’aide de réflexions ou d’argent, ces personnes espèrent garder vivants ces lieux où les débats pourraient peut-être déclencher un puissant mouvement qui aurait raison de dogmes idéologiques devenus aujourd’hui obsolètes. Certes leurs actions s’avèrent moins flamboyantes que celles réalisées par Pierre Falardeau, dont la dernière qui a contribué à empêcher la reconstitution rose bonbon de la bataille des plaines d’Abraham. Reste que ces indépendantistes sont parfois captifs de règles imposées par leur parti qui interdit la dissidence. Je loue aussi la ténacité de ces personnes dont quelques unes sont dissimulées dans les ailes parlementaires des formations souverainistes. Elles attendent le moment propice pour émerger.
Quant à Denis Coderre, sa révolte envers l’establishment torontois ne l’amènera probablement pas à joindre la famille souverainiste. Le député libéral, habitué à courber l’échine, trouvera assurément un moyen de dénicher d’autres qualités à ses chaînes, au lieu de s’en affranchir. Dommage. L’humiliation qu’il a subie, celle qui lui a donné momentanément le courage d’une certaine fierté qui l’a guidé vers cette démission, aurait pu aussi enfin lui permettre de comprendre le véritable sens de sa propre déclaration ! Pauvre bouffon. Falardeau s’en serait pourléché les babines !
Patrice Boileau

