Tout nous vient de France. Mais les Français les plus lucides m’ont souvent expliqué que l’existence au Nord-Est de la France d’un peuple français, si proche et ne faisant pourtant pas partie de la France, les embarrasse au plus haut point. Dans la représentation géopolitique que les Français ont d’eux-mêmes, la Wallonie est un tabou. La grande revue géopolitique Hérodote l’a écrit à plusieurs reprises. Il y a un regret très français que la Wallonie ne fasse pas partie de la France. D’autant plus douloureux que tout indiquerait que nous serions des « Français ». Le directeur d’ Hérodote me l’a dit, partant d’une interprétation géopolitique des histoires belges étrangement. Puis l’un de ses collaborateurs dans une étude plus fouillée (1), collaborateur que je reçus un jour dans le bureau d’où j’écris ces chroniques envoyées vers vous pour que nous nous serrions la main par-dessus l’océan.
Tout nous vient de la France. Nous vient d’elle aussi cette ignorance qu’elle nourrit à notre égard et qu’en somme elle nous impose pourtant sans méchanceté ni désir de nous nuire. Avec son énorme influence, elle presse les Wallons de s’ignorer, non sans succès.
Tout nous vient de la France. Mais le Québec a représenté pour les Français un embarras du même genre que le tabou géopolitique que la Wallonie représente dans leur vision collective. Jean Lacouture a estimé que le « Vive le Québec libre ! » est une suggestion des Québécois eux-mêmes au général de Gaulle qui ne pouvait que la reprendre, étant donné qu’il était un Français hors normes, capable de risquer tout pour la France, de violer - justement ! - les tabous géopolitiques français, de se débarrasser des « embarras ».
Tout nous vient de la France. Les Wallons n’ont pas reçu la visite du général de Gaulle. Mais c’est par le Québec qu’ils ont été remués. Par votre marche en avant, par votre passion d’affranchissement, par la grâce avec laquelle vous avez filmé, chanté, écrit, pensé non plus comme des Français. Mais en demeurant vous-mêmes. En devenant des Français qui se disent des Québécois rompant ainsi dogmes et tabous français
Tout nous vient de la France. Mais la Wallonie est devenue, toute seule, sans la France (bien sûr), ce qu’elle est : un Etat quasiment souverain (compétences exclusives s’exerçant tout uniment sur le plan interne et sur la scène internationale). Car nous savons nous battre malgré les apparences. L’exemple est venu du Québec. Mais nous n’aurions pas noué le pacte qu’un peuple qui en est un noue avec son histoire, la beauté, la culture à travers le cinéma, la littérature, la pensée, l’histoire, sans votre exemple. La reconnaissance de ces faits, on la trouve dans les livres écrits en anglais que les Wallons ont tort de ne pas lire plus (car en en réalité, sur ce plan, beaucoup nous vient des Anglais, énormément plus que des Français et par comparaison avec eux : tout). A cause du Québec, il est possible d’être un peuple français indépendant de la France et cela vaut mieux pour elle. Car, nous l’aimons, la France ! Nous n’allons pas tout de même renoncer à la Liberté parce que dans un premier temps, le peuple au monde le plus gêné de nous voir exister, nous Wallons et Québécois, ce sera le peuple de France.
Tout ne vient pas toujours de la France. J’oserais même dire : par méthode, n’attendons rien de la France et tout de nous-mêmes.
(1) Paul Tourret, La Quête identitaire wallonne, dans Hérodote, n° 72, p. 58- 75, Paris, janvier-juin 1994

