« Ce qui m’effraie, ce n’est pas l’oppression des méchants, c’est l’indifférence des bons. »
Martinin Luther King

Tout n’est pas qu’intérêt

dimanche 16 août 2009

Qui ne défend pas ses pro-pres intérêts ? L’hypothèse de la « motivation intéressée » est aujourd’hui dominante en sciences économiques et aussi, de plus en plus, en science politique : toute action, que ce soit l’achat d’une automobile ou le vote, serait rationnelle et s’évaluerait en fonction du coût/bénéfice. Intérêt et rationalité : tels seraient, selon la théorie du choix rationnel, les deux grands attributs de l’Homo oecono-micus. Est-ce à dire que l’égoïsme est le mobile universel de toute action ? N’y a-t-il pas aussi du désintéressement, voire de la solidarité, de la compassion, de l’altruisme ?

Titulaire de la chaire Rationalité et sciences sociales au Collège de France et auteur de deux ouvrages, Le Laboureur et ses enfants (1987) et Karl Marx, une interprétation analytique (1989), qui ont fait sa renommée internationale, le sociologue et philosophe d’origine norvégienne Jon Elster a entrepris la tâche ambitieuse de rédiger un Traité critique de l’homme économique, dont le premier tome porte sur le désintéressement. Le deuxième portera sur la rationalité.

Tout n’est pas, selon Elster, qu’intérêt et recherche du profit, il y a aussi du désintéressement, de la générosité, du don. Mais à réintroduire ainsi l’idée de désintéressement et à se porter à la défense de l’altruisme ne risque-t-on pas d’apparaître naïf ? Une dose de scepticisme est de bon aloi : on ne peut en effet jamais savoir si un comportement apparemment désintéressé est réellement guidé par des motifs désintéressés. Par ailleurs, on a souvent de bonnes raisons de se montrer soupçonneux et de chercher derrière les actions les plus généreuses des mobiles secrets. Il y a donc, pour reprendre une formule chère au sociologue Pierre Bourdieu, de l’intérêt dans le désintérêt : les actions apparemment désintéressées cachent des intentions de « maximiser une forme quelconque du profit ». Jon Elster, qui aime les maximes, cite La Rochefoucauld : « La générosité est un industrieux emploi du désintérêt pour aller plus tôt à son petit intérêt. » La philanthropie ne s’explique pas seulement par l’altruisme, il y a aussi des motivations sociales : le désir de louanges, le désir d’être envié, la honte de refuser, etc.

Sacrifice de soi

Grand lecteur de romans, Elster sait quelque chose de la comédie humaine. L’étude qu’il nous propose comprend deux parties : d’abord, une réflexion sur la notion de désintéressement (ses diverses formes) ; ensuite, une analyse d’une multitude de situations tantôt expérimentales (les études en psychologie), tantôt vécues : la réciprocité (dons entre générations, entre autres), les missions suicide, le vote, et aussi les décisions collectives en politique (la Constituante de 1791 en France). Sachant que notre vote est rarement décisif et qu’il a peu d’influence sur le résultat final, quel intérêt a-t-on à voter ? Les coûts ne sont pas élevés (par exemple : coût de déplacement, coût d’acquisition de l’information), mais les bénéfices de voter ne sont pas considérables. On vote souvent, comme le montre le politicologue québécois André Blais, par devoir.

Et que dire des missions suicide ? Les motivations des militants sont, comme le note Jon Elster, très diverses : le désir de vengeance, l’altruisme familial (versement d’une somme importante), la pression des supérieurs, le désir de rédemption posthume, le désir d’agir. On se tue aussi pour sauver l’honneur. S’agissant du patriotisme de guerre, La Rochefoucauld disait : « On ne veut point perdre la vie, et on veut acquérir la gloire. » Mais une question difficile demeure : quel est le rôle de la religion ? Elster ne pense pas que les seules convictions religieuses (qui souvent interdisent le suicide) puissent conduire au sacrifice de soi ; il y a aussi du patriotisme et tout un ensemble complexe d’émotions qui entrent en compte : sentiment d’humiliation, désir de vengeance, de gloire posthume.

L’ouvrage de Jon Elster est à la fois passionnant et exigeant. Le lecteur est constamment interpellé, puisqu’il s’agit souvent de la conduite de ses affaires personnelles et aussi des grandes décisions qui, prises en groupe, engagent l’avenir de la collectivité. Une conclusion s’impose : les motivations désintéressées sont plus importantes dans la vie sociale que ne le conçoivent les modèles économiques, aussi sophistiqués soient-ils.

Collaborateur du Devoir

Le désintéressement

Traité critique de l’homme économique

Jon Elster

Le Seuil

Paris, 2009, 377 pages


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