Monsieur le premier ministre,
En faisant adopter par la Chambre des communes une motion reconnaissant la nation québécoise, vous avez rendu un énorme service à la vérité d’abord mais aussi au Québec et au Canada.
Notre nation avait déjà pris forme quand vos ancêtres ont remplacé les miens sur les belles terres d’Acadie. Cette reconnaissance est donc bien tardive mais cela ne l’empêche pas d’avoir plusieurs retombées positives. En parlant d’un Canada uni, elle reflète la réalité juridique actuelle étant entendu que cette mention deviendra naturellement caduque quand les Québécois en auront décidé autrement.
Les discussions ont permis par ailleurs de rappeler clairement que le cheminement des anciens Canadiens puis des Canadiens-français et enfin des Québécois a débouché sur une construction nationale aux racines variées. Notre aventure, d’abord ethnique, comme tant d’autres, s’est enrichie de divers apports aujourd’hui réunis dans un véritable périmètre civique. Cela s’est fait sans renier aucune composante du passé dont nous sommes fiers et dans un contexte de convergence culturelle différent du multiculturalisme de la constitution canadienne.
Votre ministre Lawrence Cannon a bien précisé le sens du texte par sa réponse en Chambre : "Il s’agit d’une définition inclusive qui comprend l’ensemble des Québécois qui demeurent sur le territoire québécois." La traduction anglaise est aussi impeccable : "A definition that includes all Quebeckers living in Quebec." L’analyse du juriste Henri Brun va dans le même sens. La cause est entendue.
Question suivante
Le franchissement de cette étape significative m’amène maintenant à vous rappeler l’interrogation qui logiquement en découle et dont je vous avais prévenu dans une lettre antérieure (La Presse, 27 octobre 2006). Pourquoi cette nation québécoise devrait-elle se satisfaire du statut de province d’une autre nation et renoncer à l’égalité avec la nation canadienne ?
Dès 1995, la moitié de l’électorat québécois a voté en faveur de cette égalité. Désormais, ce combat démocratique va pouvoir se poursuivre dans de meilleures conditions encore. L’adoption d’un tel texte devrait hausser le niveau des débats et leur clarté, si j’ose dire, dans un plus grand respect mutuel. Maintenant que son Parlement s’est prononcé, l’opinion canadienne devrait finir par mieux comprendre ce que nous voulons faire.
Certains fédéralistes ont prétendu que ce vote historique ne voulait rien dire quant à l’indépendance du Québec parce qu’il n’y aurait pas de lien obligatoire entre un statut de nation et la liberté complète. Il y a plus de 2000 nations sur la planète et moins de 200 sont indépendantes, disent-ils, il n’y a donc pas de rapport obligé entre le fait d’être une nation et être membre de l’ONU. Tout en étant statistiquement vraie, cette façon de présenter les choses constitue une grave distorsion de la réalité géopolitique mondiale. La vérité c’est que presque toutes les nations qui, au cours de l’histoire, pouvaient être indépendantes ont voulu l’être, le sont devenues et le sont restées ou redevenues. Il est vrai que cela ne constitue qu’une petite minorité de toutes les nations de la terre mais cela représente la quasi totalité des nations capables d’être indépendantes.
Si une multitude de nations ne sont pas indépendantes, c’est tout simplement que, pour diverses raisons, elles ne le peuvent pas et par conséquent, en toute logique et au nom de leur propre intérêt, elles ne le veulent pas malgré parfois leur grande nostalgie devant cette fatalité. Cela n’est pas un déshonneur : c’est du réalisme élémentaire. De telles situations se retrouvent dans tous les continents et bien évidemment au Canada, aux États-Unis et en Amérique latine où ce genre de cas est très fréquent.
Parmi les derniers à pouvoir
Il ne reste donc que peu de nations au monde qui, ayant les moyens de leur liberté ne l’ont pas encore : le Québec est dans cette situation. On le sait depuis longtemps et Jean Charest l’a bien redit en France l’été dernier : le Québec a les moyens d’être indépendant. Son État national est déjà plus puissant à certains égards que celui de bien des nations souveraines. Il est difficile de comprendre d’ailleurs qu’une constatation aussi banale ait étonné certains fédéralistes qui en ont parlé comme d’une révélation !
Il ne reste donc au Québec qu’à exprimer démocratiquement sa volonté d’indépendance. C’est ce vers quoi il progresse fermement. Partie de la marginalité dans les années 1960, cette puissante idée a reçu depuis un appui en constante croissance : 5,6% en 1966 avec le Rassemblement pour l’indépendance national (RIN), puis 40,44% lors du référendum de 1980 et 49,42% lors de celui de 1995. Voilà ce qui s’appelle une tendance lourde.
Incidemment, l’Écosse, où nombre de Québécois ont des racines, est dans une situation similaire quant à sa capacité et son pouvoir d’être libre et l’évolution de sa volonté d’indépendance, ressemble à s’y méprendre à celle du Québec. Cette nation passera donc vraisemblablement un jour du Royaume-Uni à l’indépendance comme le Québec quittera démocratiquement le Canada "uni" de votre motion pour poursuivre le même noble objectif ! D’après le dernier sondage, même le reste des Britanniques seraient d’accord.
C’est pourquoi je veux vous exprimer ma gratitude pour votre geste. Il contribue à consolider davantage, s’il en était besoin, notre réalité nationale et à la faire mieux connaître ainsi que ses véritables contours à ceux qui les ignoraient encore. Dans ce contexte, je vous assure que je vais, en tout respect pour la nation canadienne et avec des millions d’autres de mes compatriotes, continuer le combat démocratique vers la pleine liberté. Votre nation et la nôtre pourront alors en toute égalité vivre une coopération beaucoup plus féconde que nos interminables discordes. Tout le monde y gagnera et, en prime, vous pourrez alors constituer plus facilement des gouvernements majoritaires et d’une manière générale mieux gérer, suivant ses aspirations propres, le destin de votre pays.
L’auteur a été premier ministre du Québec. Il adresse ici une lettre ouverte au premier ministre du Canada, Stephen Harper.


