Cela fait maintenant presque deux mois que je parcours quotidiennement la presse internationale à la recherche d’information sur la crise qui nous frappe, et, malgré une légère amélioration au cours des derniers jours (il n’y a vraiment plus le moyen de faire autrement, tant la situation se détériore rapidement), je suis consterné par le manque d’informations à ce sujet dans les médias canadiens et québécois. L’information nous est distillée au compte-gouttes.
On finit par se demander si c’est parce que nos journalistes sont trop paresseux pour faire le travail de recherche nécessaire, ou qu’ils estiment que nous ne sommes pas suffisamment évolués pour nous intéresser aux affaires du monde, ou encore pas suffisamment intelligents pour comprendre. Une dernière possibilité serait qu’ils ont reçu instruction de leurs patrons de ne pas aborder certains sujets.
Autrement dit, le manque d’information dont nous souffrons serait dû soit à la paresse des journalistes, soit à leur mépris de leur auditoire, soit à la censure des patrons de presse écrite ou électronique.
Remarquez, la situation à ce sujet n’est pas tellement meilleure aux États-Unis et en Europe, notamment en France. L’Angleterre fait exception. Il existe dans ce pays une tradition de liberté de presse qui lui fait honneur et dont les approches mercantilistes ou oligarchiques des Robert Maxwell et Rupert Murdoch de ce monde ne sont pas parvenues à venir à bout.
Et cela donne des résultats stupéfiants ! Ainsi, avant-hier matin, la BBC, l’équivalent de notre Société Radio-Canada, diffusait sur sa chaîne d’information continue une entrevue avec un « trader », un de ces « golden-boys » de la finance internationale qui trouvent le moyen de faire de l’argent quand tout le monde en perd, et qui annonçait le plus calmement du monde, comme si la chose allait entièrement de soi, que l’effondrement des marchés était imminent.
Rastani, le trader qui "priait" pour la... par asi
En trois minutes et demi, vous aviez le portrait d’une situation que tous les spécialistes des marchés prévoient depuis trois ans, mais que les pouvoirs qui nous gouvernent nous ont sciemment et délibérément cachée pour des motifs indéfendables quand ils ne sont pas tout simplement inacceptables. Et quand je parle de pouvoirs qui nous gouvernent, je fais autant référence à ceux qui sont élus qu’à ceux qui ne le sont pas et qui s’agitent dans l’ombre ou se travestissent pour mieux nous manipuler à leur avantage, comme la Presse ou l’Institut économique de Montréal, pour ne nommer que ceux-là.
Hier, sur un site français spécialisé en affaires économiques et boursières, donc pas du tout destiné au commun du mortel, le dirigeant d’un fonds reconnu confirmait l’analyse du trader londonien et en rajoutait même une louche avec quelques phrases choc du genre « Les politiques sont nuls et sont des incapables » ( même lorsqu’on le sait, ça fait toujours un choc de l’entendre), « Ça fait deux ans que l’on achète du temps avec la Grèce » (vous avez remarqué, il dit « acheter » du temps et non « gagner » du temps, pour qu’on comprenne bien qu’un prix a été payé et qu’il est élevé), « On attend depuis deux ans le miracle qui n’existe pas. Quand vous avez un trou, vous avez un trou », « Ouvrez les bouquins d’histoire, c’est malheureusement ce que personne ne fait ». « On se raccroche à des petits détails ou a de petites déclarations, mais pour l’instant il ne se passe rien et donc les marchés vont continuer à s’effondrer ».
Et aujourd’hui, c’est la cerise sur le gâteau. Un haut dirigeant de la grande banque italienne UniCredit annonce la fin imminente de la zone Euro (Step Aside BBC "Trader" : Head Of UniCredit Securities Predicts Imminent End Of The Eurozone And A Global Financial Apocalypse) et rien moins qu’une apocalypse financière mondiale !
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Au Canada, on apprend aujourd’hui que le premier ministre Harper a rencontré hier son ministre des Finances et le président de la Banque du Canada qui l’auraient informé, à leur retour de la réunion du FMI qui se tenait en fin de semaine dernière à Washington, que les perspectives mondiales n’étaient pas très positives, selon CBC, alors que le Toronto Sun, la nuit dernière, parlait carrément de l’imminence d’un tsunami économique. Vous apprécierez sûrement la « nuance ». Cette information n’a pas été reprise aujourd’hui.
Mais, allez donc savoir pourquoi, vous ne trouverez pas trace de ces informations dans les médias francophones, pas même sur les divers sites de Quebecor Media à qui appartient pourtant le Toronto Sun.
Alors quoi ? Les Canadiens anglais ont droit à une parcelle de la vérité et les Québécois non ? Qu’est-ce que c’est que cette fumisterie ?
Devant une telle situation, la seule conclusion possible est que l’information est manipulée au Canada. La plupart d’entre vous m’objecterez que ce n’est pas nouveau, qu’on le savait, qu’on sait par qui, etc… Bien sûr ! Mais jamais à cette échelle, ni sur un enjeu de cette nature.
Pourtant, il était bien évident, à partir du moment où le Canada entrait en guerre (oui, on a tendance à l’oublier parce que les théâtres d’opération sont loin), que ce serait un motif à l’introduction de la censure, et que, de fil en aiguille, les censeurs allaient progressivement trouver de plus en plus de choses à censurer. L’appétit vient en mangeant, c’est bien connu.
Alors, devant un exemple aussi manifeste de manipulation et même de censure de l’information, la question se pose de savoir à qui cela profite. Qui a quelque chose à gagner à ce que les Canadiens et les Québécois soient mal informés de la situation économique ?
En tout premier lieu le gouvernement Harper qui, parce que ce que l’économie n’a pas été l’enjeu qu’elle aurait dû être lors de la dernière campagne fédérale, n’a pas eu à répondre de sa gestion et de ses choix. En second lieu, les intérêts économiques qui profitent de leur connaissance de la situation et de l’ignorance des Canadiens et des Québécois, pour se préparer contre les contrecoups de la crise en les défléchissant sur ceux qui ne savent pas qu’elle s’en vient.
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En effet, depuis Lester Thurow, on sait que l’économie est un jeu à somme nulle. Les gains des uns sont les pertes des autres. Et l’importance des gains est inversement proportionnelle au nombre des gagnants. Donc, moins il y a de gens qui savent, plus les gains de ceux qui savent vont être importants.
C’est ce principe qui est à la base de la fortune des Rothschild. Leurs coursiers qui sillonnaient l’Europe leur rapportèrent en primeur la nouvelle de la défaite de Napoléon à Waterloo. Voici comment Wikipédia raconte l’histoire :
« Comme la plupart des banquiers, les Rothschild disposaient d’un réseau de renseignement. Dès que l’issue du combat fut certaine, un agent partit pour Londres via Ostende. Informé dès le 20 juin dans la matinée, Nathan Rothschild vendit ostensiblement ses titres à la Bourse puis après avoir provoqué un krach racheta ces mêmes titres au dernier moment alors que les cours s’étaient effondrés. Le rapport que Wellington rédigea après la bataille n’arriva dans la capitale britannique que le 21 dans la soirée. Dès le lendemain, la victoire provoqua une hausse de la Bourse. Les Rothschild ont toutefois prétendu qu’on avait surestimé leurs gains. »
L’accès à l’information et son contrôle jouent donc un rôle essentiel dans l’accumulation de la fortune. Et nulle part davantage qu’au Québec, concentration de la presse et convergence aidant, n’est-on plus en mesure de juger des effets délétères du contrôle de l’information sur la qualité de la vie économique, politique, sociale et culturelle d’une société.
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Outre l’enrichissement, le contrôle de l’information permet à la personne qui l’exerce de l’empêcher de circuler, de retarder sa diffusion, de l’utiliser à ses fins personnelles avant que d’autres ne puissent le faire, de la tronquer, de la diffuser avec des interprétations qui l’avantagent, de promouvoir ses causes (ex : le fédéralisme) ou les politiques qui servent ses intérêts (l’agenda des Lucides) bref, de vous faire prendre des vessies pour des lanternes, et surtout vous amener à poser des gestes que vous n’auriez peut-être pas posés autrement, tels que voter pour un candidat ou un parti plutôt qu’un autre, ou encore voter Non plutôt que Oui lors d’un référendum.
Si cela vous rappelle des faits vécus, ce n’est pas l’effet du hasard. Si vous êtes même en mesure d’y associer des noms connus, c’est voulu.
En bout de ligne, la personne qui contrôle l’information est en mesure de vous contrôler, et l’on serait dès lors en droit de s’attendre que ce privilège soit très sévèrement encadré. Or ce n’est pas le cas. L’encadrement, quand il y en a, est minimal, et tous les abus sont tolérés les rares fois où ils sont même signalés à l’attention des autorités ou de l’opinion publique.
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Dans le contexte d’une crise comme celle qui s’en vient, le contrôle de l’information joue un rôle essentiel dans le maintien de l’ordre établi, un ordre qui bénéficie essentiellement aux pouvoirs en place, qu’ils soient publics ou privés, et dans la possibilité de renforcer l’emprise de ces pouvoirs à la faveur de la situation. Autrement dit, le contrôle de l’information fait office de verrou social et politique, et devient un obstacle à la prise de conscience de ceux qui en subissent les effets. Ils deviennent les pions du système qui les exploite. Qui plus est, si les circonstances s’y prêtent, les pouvoirs en place profitent même de l’occasion pour améliorer leur position.
Jusqu’à ce que… devant l’énormité croissante des abus, un éclair de révolte traverse les esprits et se lève le vent de la liberté. On parle alors de révolution. Or c’est justement ce qui risque de se produire lorsque les Canadiens et les Québécois découvriront comment la crise risque d’emporter leurs acquis, pour ceux qui en ont, ou leur avenir, pour ceux qui aspirent à en avoir.
Avant de rejeter cette hypothèse du revers de la main pour le motif que ce genre de réaction serait étranger à la culture canadienne, jetez-donc un bref coup d’œil sur le compte-rendu de la grève de 1919 à Winnipeg, et sur celui de grève de l’amiante à Asbestos en 1949, dont les historiens s’accordent à dire qu’elle présagea la Révolution tranquille au Québec.
Devant des perspectives de ce genre, on peut comprendre que les pouvoirs établis n’aient guère été pressés de nous laisser savoir ce qui s’en venait et qu’ils soient même encore tentés de ne pas nous dire toute la vérité. N’ont-ils pas aussi le devoir d’empêcher les débordements ? Mais il faut craindre que le jour où ils surviendront, l’invocation de leur devoir comme justification de leur défaut de prévenir les Canadiens et les Québécois de ce qui les guettaient ne leur sera d’aucun secours.
* L’emploi de cette expression m’a été suggéré par Bernard Frappier que je remercie aujourd’hui pour la pertinence de ses suggestions





