Dans la vallée des Tisserands, pas très loin de Salaberry-de-Valleyfield, à deux stations-service et à une pataterie de Saint-Stanislas-de-Kostca, longeant le chemin du Bord-du Lac, se trouve Baie-des-Brises, d’où je vous écris, à l’endos d’un napperon publicisant la course des célèbres régates qui vient de se terminer. En face de moi, les grandes fenêtres me font découvrir un lac immense, qui frissonne en ce deuxième matin de mes vacances. C’est le lac Saint-Louis. S’il avait fait moins frisquet, j’aurais opté pour la chaise brinquebalante sur la pelouse, mais le temps maussade me confine à la rallonge, ou « Florida room » comme dit ma femme, encore un peu ontarienne.
Baie-des-Brises, essentiellement pour sa toponymie, me rappelle Baie-des-Ouines, près de Louiseville, sur la rive nord du lac Saint-Pierre. J’ignorais ce que pouvaient bien manger en hiver ces ouines, jusqu’au jour où une collègue de bureau, qui s’est fait bâtir maison au bord de la dénommée baie, m’en fournisse l’explication. Le coin était habité autrefois par des Anglais, qui, à cause des vents opiniâtres qui s’y déchaînaient, attribuèrent au lieu le nom de Winds Bay. Quand ils plièrent bagage pour se rapprocher de leurs frères de sang qui leur faisaient grands sparages à Upper Canada Village, les Canayens qui s’y installèrent conservèrent le lieu-dit en le francisant. Comme ils ignoraient la signification du mot winds, ils l’adaptèrent au son et cela donna la baie des Ouines.
Avant d’écrire ce qui précède, j’avais un doute sur l’origine du mot. J’ai fouillé un peu pour finalement apprendre que la Commission de toponymie du Québec avait une explication différente : « Ouines est sans doute une autre forme du mot oigne qui désigne le canard siffleur dans le parler picard. » J’ai voulu en avoir le cœur net, alors j’ai contacté Jeanne-Mance Lavoie, de la Société d’histoire de Louiseville, que j’avais rencontrée au moment de la marche René-Lévesque entreprise l’an dernier par Jean-Marc Labrèche. Monsieur Labrèche s’était arrêté à Saint-Léon-le-Grand, où j’étais l’un des orateurs de la soirée (celui qui était le plus à côté de ses pompes d’ailleurs puisque j’avais trouvé le moyen de parler davantage de Bourgault que de Lévesque !). Madame Lavoie m’apprend que Baie-des-Ouines fait justement l’objet d’une entrée dans un ouvrage que la Société d’histoire fera paraître le 18 septembre prochain et qui s’intitule Louiseville, chemin faisant. Odonymes et toponymes. Alors, prenons notre mal en patience et, comme le dit Perret, nous saurons tout tout tout sur la Baie-des-Ouines.
Mais revenons à nos moutons. Il en fallut peut-être de peu que Baie-des-Brises s’appela aussi Winds Bay, tant la région du Suroît est entachée de toponymes anglais– cela en est affligeant– alors que le nombre d’anglophones ne le justifie même pas (à moins que cela serve à ne pas dépayser les touristes américains et leurs polluants hors-bord). De fait, on trouve aux alentours de Baie-des-Brises suffisamment de dénominations anglaises pour qu’on se sente comme en pays… conquis ! Dressons une simple nomenclature : Hungry Bay, Tatehurst, Allans Corner, North Georgetown, Howard Galganoville (ne la cherchez pas, je l’ai inventée), Howick, Brysonville, Tullochgorum, Ormstown, Lower Concession, Lee’s Corner, Trout River, Huntingdon, Boyd Settlement, Athelstan, Beith, Rockburn South… et vive le Québec français ! Je peux comprendre que le conquérant ait voulu laisser des traces de son passage (à tabac), après tout, mon pitou est incapable de se retenir quand il passe devant une borne-fontaine, mais ne pourrait-on pas en effacer quelques-unes sans trop froisser de fantômes à tête carrée ni assister au retour des tuniques rouges ? Quel mal y aurait-il à faire disparaître quelques toponymes anglais de la carte québécoise, de façon à ce qu’on se sente un peu moins guidounes, nous, le peuple des géants ?
J’espère que je ne vous paraîtrai pas trop dérangé si je vous dis que les vacances cette année, j’aurais pu m’en passer. Si j’en prends, c’est pour faire plaisir à ma femme, pour ne pas la laisser partir toute seule comme une dinde. Alors, pour ne pas bronzer idiot, moi, qui ne se baigne pas, ne va plus à la chasse aux papillons et déteste la farniente, je fais de ces vacances un temps de réflexion. Je reprends des forces, recharge mes batteries et dresse le bilan de l’année écoulée. Mon militantisme, limité par le boulot, le métro et les dodos, n’est pas aussi effréné que je le souhaiterais. J’aimerais, et je sais que je ne suis pas seul à penser ainsi, faire davantage pour accélérer les choses, parcourir au pas de course ce long chemin de Compostelle qui nous mènera à l’indépendance… pourvu que nous soyons décidés, déterminés et prêts à faire quelques sacrifices.
Mon épouse, à qui je faisais part de mon regret de ne pas être à la ville en train de préparer l’avènement de l’indépendance, m’a ramené vite sur le plancher des vaches : Cout’donc, te prends-tu pour Parizeau ? Elle sous-entend par là, vous l’aurez deviné, que j’accorde trop d’importance à ma modeste personne, que je devrais me calmer le pompon et relaxer, que je ne suis pas irremplaçable pour la cause. Si elle dit cela, c’est que le militantisme n’est pas sa tasse de thé. Car nous, les militants, avons toujours ce sentiment d’urgence. La cause ne saurait attendre. Et quand on constate ce qui se passe au Québec avec le détournement du 400e, avec la place du français qui diminue, on ne peut pas se croiser les bras bien longtemps et on se découvre des fourmis dans les jambes. Mais allez expliquer cela à ma femme ! Ça ne lui rentre pas dans le coco et c’est pourquoi, chaque année, elle insiste pour que l’on prenne des vacances, pour me changer les idées (et pas les siennes, qui sont fixes).
Hier, il faisait un temps splendide. Sur la plage, où il m’arrive de faire halte, question d’enfouir mes orteils dans le sable mouillé et, à quoi bon vous le cacher, de me rincer l’œil, question de maintenir en forme la libido, je ne peux faire autrement que d’écouter les propos décousus des vacanciers. À quelques pieds de mes cannes blanches, généreusement badigeonnées de crème solaire, j’entends une Juliette sans esprit (ou plutôt à l’esprit de bottines) demander à son Roméo de mari : « Si Champlain a découvert Québec, peux-tu me dire ce qu’a faite Cartier ? » Et Roméo, qui a fait une septième année forte, de renseigner l’ignorante : « C’est simple. Champlain a découvert le Québec, Cartier a découvert le Canada et Colomb a découvert l’Amérique ! » Et après cette explication lumineuse, d’aucuns iront prétendre qu’Einstein était un génie ! Avec de tels compagnons effoirés sur leurs serviettes de plage achetées au Wal-Mart de Plattsburgh, je sens que je vais me coucher plus niaiseux. Trois semaines encore de ce régime et il se pourrait même que je prenne ma carte de l’ADQ, c’est vous dire !
Tantôt, ma femme m’a demandé d’aller chercher des œufs à l’épicerie. Elle veut faire des crêpes. Ce que femme veut, Dieu le veut. Je lui ai dit que nous pourrions nous contenter de céréales, qu’il y avait du pain, du beurre de pinottes et de la mélasse en masse, mais non, Madame insiste pour faire des crêpes ! Cout’donc, te prends-tu pour Aunt Jemima ?
Bons baisers de Baie-des-Brises.
Jean-Pierre Durand

