Les commentaires que m’a inspirés l’allocution de Samuel Revans lors du banquet de la Société Saint-Jean-Baptiste tenu à l’Hôtel Nelson en juin 1837 ont suscité une réaction symptomatique de la part de monsieur Luc Potvin. Le topo anticolonialiste, anglophobe et anti-individualiste de l’auteur donne l’impression de revenir cinquante ans en arrière, à moins qu’il ne soit un lecteur assidu du Monde diplomatique. Pas facile en tout cas de se sentir à l’aise dans le corset identitaire canadien-français. Je serais passé outre s’il n’était pas utile de rectifier deux ou trois « perceptions » erronées concernant la permanente actualité du discours indépendantiste auquel je me rallie.
Je n’ai jamais avancé que la « multitude » pourrait un jour donner son appui à un discours expurgé de toute « dimension identitaire », ni qu’on puisse en « faire l’économie ». Je serais bien sot d’ailleurs. Tout le monde sacrifie à l’idole québécoise, même les libéraux les plus cosmopolites, le temps au moins d’une élection ou de vendre leur salade.
Si je comprends bien, son argument découle de la distinction radicale qu’il établit entre « civique » et « identitaire ». Ou bien l’on appartient à la première catégorie (alors on est un Québécois at large), ou bien l’on appartient à l’autre (alors on est un Canadien-français), mais l’on ne saurait appartenir aux deux. On suppose que c’est seulement par l’entremise d’un lent travail d’assimilation, malgré l’exposition à la programmation de Radio-Canada) étalé sur quelques générations que les ressortissants de la première catégorie, promus dans le club sélect de la seconde catégorie, pourront participer pleinement à l’histoire, la culture et au trauma identitaire des Canadiens-français. Étant donné que je suis un pur Canadien-français issu de la lignée du patriarche Toussaint Huneault dit Deschamps établi à Montréal en 1653, force est d’admettre que, renâclant à m’identifier à mes pairs, je suis potentiellement un traître à la patrie, un fédéraliste en germe en voie de conversion, à coup sûr, un gibier de potence.
Venons-en à l’essentiel. J’ai dit et précise que les discussions interminables sur l’identité collective des Québécois ne mèneront nulle part tant qu’elles ne seront pas orientées de façon adéquate vers la réalisation d’objectifs politiques fondamentaux et, n’en déplaise à Benoît Pelletier, rassembleurs, c’est-à-dire, en gros, la capacité pour eux, quelle que soit leur provenance – et non pas les seuls Canadiens-français de souche dont je suis - de créer leurs propres institutions et se donner leurs propres lois sans que la Cour suprême, les Communes à Ottawa ou madame la Gouverneur générale viennent mettre le nez dans nos affaires ou s’amusent à y lâcher leur fiente.
Tout le paragraphe sur les patriotes des années 1830 est truffé de grossières généralités. Un examen sérieux de la période amène par exemple à affirmer sans aucune hésitation que le cens électoral consenti par la Constitution de 1791 et l’administration Whig à Londres a grandement favorisé l’aspiration démocratique des Canadiens-français, contrecarrée et bafouée par l’antiparlementarisme des torys montréalais. Travaillant à l’édition critique du Montreal Herald and Daily Commercial Advertiser (1834-1840), je puis assurer mon aimable contradicteur que l’élite tory montréalaise – deux cents individus gros max – qui avaient la prétention de se croire les « gardiens provisoires » du British North America, n’ont cessé, jour après jour, de peaufiner le piège identitaire dans lequel il est empêtré : pas question de donner le contrôle du Saint-Laurent à une bande de culs-terreux francophones repliés sur eux-mêmes et hantés par leur survie. D’où le propos iconoclaste de Revans sur les « différences nationales ».
Le jour où les individus qui partagent le même profil idéologique que monsieur Potvin s’apercevront que le repli identitaire frileux qui les caractérise a, de tout temps, fait le jeu des fédéralistes et des tenants du multiculturalisme, ils auront fait un pas dans la bonne direction.
François Deschamps
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