Essais québécois

Super Lisée terrasse la droite

Jean-François Lisée publie un essai qui veut « servir d’antivirus face aux arguments les plus employés par notre droite locale ».

samedi 28 janvier 2012

Même quand on a de solides convictions de gauche, on finit parfois par se laisser ébranler par la propagande de droite, matraquée par les chroniqueurs de Quebecor, certains journalistes d’opinion de La Presse, Mario Dumont, l’Institut économique de Montréal (IEDM), le Conseil du patronat, les Charest et Legault, et joyeusement reprise par le réseau TVA et le 98,5 FM. À force de se faire répéter que le Québec vit au-dessus de ses moyens, est englué dans l’immobilisme économique, est affecté par le corporatisme syndical et est un enfer fiscal qui ne fournit que de piètres services publics, on finit par croire que la gauche est peut-être du côté du cœur, mais que la droite, au fond, détiendrait la raison.

Or, au moment où le Québécois de gauche, groggy après un tel assaut, chancelle et se dit que le « réalisme » de droite, après tout, ne peut être rejeté du revers de la main, Super Lisée arrive à point pour lui faire retrouver ses sens et le réconforter. Armé de tableaux statistiques et de données factuelles, il vient redire au citoyen social-démocrate qu’il a raison et que le discours chagrin de la droite québécoise doit être envoyé de toute urgence « aux poubelles de l’argumentation ».

Ancien conseiller politique des premiers ministres Parizeau et Bouchard, universitaire, journaliste et blogueur, Jean-François Lisée, on l’a souvent dit, est une boîte à idées à lui seul. Partisan d’une « gauche efficace », il s’impose depuis des années comme le plus brillant défenseur de la social-démocratie à la québécoise. Ses propositions de réformes visant à améliorer le modèle québécois, audacieuses, voire parfois hasardeuses, ne font pas toujours l’unanimité à gauche, mais sa critique du programme idéologique de la droite, solidement documentée, est d’une rare puissance pédagogique.

C’est principalement à cette critique qu’est consacré Comment mettre la droite K.-O. en 15 arguments, un essai qui veut « servir d’antivirus face aux arguments les plus employés par notre droite locale ». À cette dernière qui dit n’importe quoi pour justifier sa volonté de réduire le rôle de l’État et les services publics au profit du privé, de casser les syndicats et, dans certains cas, d’oublier la question nationale, Lisée réplique point par point avec une argumentation statistique, d’habitude le terrain privilégié de la droite. La démonstration est si forte que, si tous les Québécois en prenaient connaissance, la droite, enfin démasquée, serait définitivement terrassée chez nous.


L’enfer québécois ?

Le Québec, affirment les suppôts du Conseil du patronat et les caquistes, est économiquement médiocre. Or, expose Lisée, en matière de croissance économique depuis dix ans, le Québec n’est devancé que par l’Allemagne dans les pays du G7, c’est-à-dire qu’il fait mieux que les États-Unis et que l’Ontario, par exemple. Évalué sur la base du revenu médian, le niveau de vie des familles québécoises est égal ou supérieur à celui des familles ontariennes.

Plus encore, et cette démonstration est spectaculaire, à temps de travail égal, le niveau de vie de 99 % des Québécois est supérieur à celui de 99 % des Américains. Le PIB par habitant aux États-Unis est plus élevé, mais, comme 1 % des Américains les plus riches accaparent 24 % des revenus, le niveau de vie de la très vaste majorité des Québécois est plus élevé que celui de leurs voisins. « Le PIB, écrit Lisée, c’est bien. Mais ça n’élève pas d’enfants. Le but de l’ensemble du jeu politique et économique, il me semble, est le bien-être des citoyens, pas la joie des économistes. » Au Canada, d’ailleurs, le Québec se classe deuxième, derrière l’Alberta, pour le plus bas taux de pauvreté.

Pour répondre à Lucien Bouchard, selon lequel les Québécois ne travaillent pas assez, Lisée montre que le taux d’activité des 15-64 ans, à 77 %, est l’un des plus élevés du G7 et de l’OCDE. De plus, en 2009, « le Québec a été, au Canada, le champion de l’augmentation de la productivité ».

Marotte de la droite, le discours sur l’enfer fiscal québécois ne résiste pas à l’analyse lui non plus. Les impôts sont peut-être élevés, mais sont en grande partie redistribués. Un couple avec deux enfants qui gagne le salaire moyen reçoit, au Québec, davantage de l’État qu’il ne lui donne. Même les familles plus riches ont une charge fiscale plus légère que dans les autres pays du G7.

Le même constat s’applique au fardeau fiscal des entreprises, calculé sur la base des taux effectifs marginaux sur l’investissement (13,8 % au Québec, 16,8 % au Canada et 30,9 % aux États-Unis). Le haut taux de syndicalisme québécois, souvent montré du doigt par la droite, ne freine pas la croissance (plus forte au Québec qu’aux États-Unis depuis 20 ans) et profite, par rayonnement, aux travailleurs non syndiqués, moins exploités ici qu’aux États-Unis.

Lisée montre aussi que les Québécois paient des impôts élevés, mais en ont pour leur argent. Ils donnent 7 milliards de plus à l’État que les Ontariens, mais reçoivent 17,5 milliards de plus en services de l’État, et cela, au total, avec proportionnellement moins de fonctionnaires ! Le pourcentage de Québécois qui ne paient pas d’impôts, continue-t-il, n’est pas plus élevé qu’ailleurs en Amérique du Nord, le Québec, malgré la péréquation, n’est pas le quêteux de la fédération et est loin d’être fermé sur lui-même (Montréal accueille plus d’étudiants étrangers que Toronto et compte plus de trilingues). Lisée, enfin, relativise le discours catastrophiste sur la dette, mais reconnaît l’importance de cet enjeu.

Faire mieux

Son essai contient quelques propositions pour faire encore mieux (ménage dans l’industrie de la construction, programme pour hausser la productivité des PME, augmentation des tarifs d’Hydro-Québec couplée à des politiques fiscales pour la compenser, impôt postuniversitaire et tarification différenciée pour certains services) qui méritent réflexion, mais qui ne constituent pas la partie la plus forte de cet ouvrage.

Le stratège souverainiste se réserve les dernières pages. Ceux qui annoncent la mort de ce projet se trompent. Les Québécois, constate Lisée, s’identifient de plus en plus comme Québécois d’abord ou seulement et se détachent de plus en plus du Canada. De plus, leur « crainte face à l’avenir économique d’un Québec souverain » régresse. Une coalition souverainiste, ancrée au centre gauche mais ouverte au centre droite, a donc tous les outils en main pour relancer ce nécessaire projet.

Une chose est certaine : si Super Lisée n’existait pas, ce livre en constitue une preuve éclatante, il faudrait l’inventer.

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louisco@sympatico.ca

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Une illusion d’optique

C’est dans tous les journaux : la droite québécoise monte. Un demi-millier de libertariens en liesse à Québec à l’automne 2010, plus encore à Montréal en avril 2011. Un nouveau parti de centre droit autour de François Legault. Des sondages qui montrent que des idées de droite sont reprises par l’opinion publique. La cause est donc entendue. À droite toute !

Toute ? Non. Mettez-moi sans hésiter dans le camp des dubitatifs (ou des "libertaro-sceptiques"). À mon avis, cette démonstration reste à faire. Car il y a le bruit. Il y a les choses. Certes, le bruit de droite monte. Mais les faits sont plus têtus que le bruit. Étudions posément les données disponibles.

Extrait de : Comment mettre la droite K.-O.en 15 arguments, page 133


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JF Lisée - "Comment mettre la droite KO ?"

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