L’entrevue

Sortir du brouillard médiatique

Marcel Gauchet plaide pour un réenchantement du monde de l’information

lundi 11 janvier 2010

Le philosophe et historien Marcel Gauchet. Photo : J. Sassier Gallimard

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Le philosophe et historien Marcel Gauchet a accepté de livrer au Devoir, à l’occasion de son centième anniversaire de fondation, ses réflexions sur la crise actuelle des médias. « Au fond, les médias se sont cannibalisés, avec comme résultat une triste déspécification de la presse dont on attend de la réflexion. Je crois profondément qu’il faut maintenant avoir le courage de faire des trucs compliqués, difficiles, parce que c’est là qu’est l’avenir. »

Esprit universel, grand maître de la synthèse magistrale, Marcel Gauchet s’intéresse à la « généalogie de la modernité », à ce qui particularise l’aventure occidentale dans l’histoire humaine. On lui doit des travaux fondamentaux sur l’histoire de la religion, de la psychiatrie, de la démocratie et de l’éducation. Le Désenchantement du monde, paru il y a un quart de siècle, a mis au jour la perte progressive et imparable de la conception religieuse en Occident. Ses derniers essais poursuivent la réflexion en interrogeant L’Avènement de la démocratie, l’invention d’une nouvelle manière de se gouverner sans le recours commode à de divins diktats.

Né en 1946, historien et philosophe, directeur d’études à l’École des hautes études en sciences sociales de Paris et au Centre de recherches politiques Raymond-Aron, Marcel Gauchet est également rédacteur en chef de la revue Le Débat depuis sa création, en 1980. Il anime un blogue personnel (gauchet.blogspot.com). Il demeure un des intellectuels les plus atypiques et les plus respectés produits par la France depuis Mai 68.

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Comment caractérisez-vous la situation actuelle des médias ?

La situation n’est pas simple à caractériser. Jamais il n’y a eu autant d’information en circulation. Seulement, tout dépend de ce que l’on met sous ce terme et du jugement porté sur la pertinence de cette information. On sait de plus en plus de choses sur de plus en plus de sujets, ça c’est vrai. On peut accéder à une masse extraordinaire de renseignements sur à peu près tout. Mais est-ce là l’unique fonction des médias ? Ne servent-ils qu’à transformer en information la substance du monde ? Ce n’est pas sûr.

Si on propose une définition plus rigoureuse de l’information comprise comme ce qui nous aide à comprendre ce qui se passe dans le monde aujourd’hui, il n’est pas sûr que la surabondance actuelle nous fasse gagner au change. Ce pourrait même être un voile qui nous empêche de nous y retrouver. Nous savons de plus en plus de choses sur des choses insignifiantes. Notre grand problème, tout à fait nouveau, revient donc à nous battre contre cette surabondance. Voilà pour moi le caractère déterminant de la situation actuelle.

Nous sommes passés d’une économie de la rareté, où l’information était rare, chère, difficile à obtenir, à une économie de la surabondance, où on peut se procurer les plans de la bombe atomique en trois piques et tout savoir sur la vie privée du roi de Thaïlande. En fait, nous sommes en permanence dans le brouillard parce que nous n’arrivons pas à nous dépêtrer du trop. C’est inédit. Nos cerveaux sont frappés du syndrome de l’obésité. Il y a trop à bouffer et tout le monde s’empiffre. Notre problème revient donc à apprendre à naviguer dans ce flot qui nous déconcerte et où nous avons en vérité de plus en plus de mal à trouver de l’information pertinente éclairante, qui nous donne une prise sur le mouvement des choses.

Il peut donc y avoir trop d’information ? C’est difficile à entendre pour un journaliste...

Prenons l’exemple récent de la conférence de Copenhague. J’ai été fasciné par la disproportion entre le gigantesque tam-tam médiatique autour de cette réunion mondiale et le fait que, à ce jour, on ne sait pas vraiment ce qui s’est passé dans la négociation. On avait donc mille reporters, toutes les images possibles et imaginables, mais pas ce qui compte !

Je viens de lire dans le magazine The Economist le premier texte qui avance au moins un scénario probable, en incriminant les Chinois et en expliquant comment ça s’est passé à peu près, en coulisse, mais sans entrer dans les détails, avec un truc très rapide. Vous voyez la distance temporelle ! C’est fascinant de penser au contraste de cette couverture heure par heure, minute par minute, et le fait que nous n’avons rien compris, que les médias ne nous ont pas donné le moyen de comprendre ce qui s’est réellement passé.

Sans parler de tout ce qu’on nous raconte sans nous permettre de le comprendre. Pensez à ce qu’on a vécu autour de la crise financière et des embrouilles l’entourant. On reste dans l’énigme et le chaos.

Sans parler de la défaite historique des médias américains, de la presse surtout, qui avait toujours brillé par son indépendance et qui s’est fait enrôler et rouler dans la farine au moment de l’intervention en Irak. On a assisté à une gigantesque manipulation médiatique.

Comment expliquez-vous cette transformation pour ainsi dire de chien de garde en toutou des pouvoirs ?

Il y a eu une sorte de glissement dans la fonction spontanée que les journalistes s’attribuent dans la couverture de l’actualité. J’oserais dire que les médias audiovisuels, radio et télévision, ont imposé leur modèle cognitif, y compris à la presse écrite, dont le modèle était jusqu’ici tout à fait différent. L’objet de la presse écrite, c’était le reportage, bien sûr, mais surtout l’analyse, l’intelligibilité, ce dont vivaient d’ailleurs les autres médias qui empruntaient leur substance analytique à la presse écrite. Il y a eu un changement, un basculement. Le modèle demande maintenant de répercuter l’actualité, de suivre le mouvement, à la minute, sans chercher le recul et la compréhension.

Tout se passe comme si, mentalement, la télé et la radio avaient pris le dessus sur l’ensemble des médias. Ça me frappe d’ailleurs que les internautes, sur les sites d’information en ligne, aient souvent le même réflexe. Ils écrivent, mais en fait, ils raisonnent comme s’ils étaient à la télé. Ils sont ultrarapides, dans un temps haletant, sans chercher à comprendre. Le réseau Twitter est tout à fait dans cet esprit. À quoi ça sert de passer par l’écrit pour avoir en gros l’équivalent de ce que vous avez ailleurs ? Au fond, les médias se sont cannibalisés, avec comme résultat une triste déspécification de la presse dont on attend de la réflexion.

Les médias sont nés avec les démocraties modernes. Faut-il donc voir dans leur mutation profonde le résultat d’un changement radical de nos sociétés ?

Les évolutions de nos sociétés sont contradictoires et vont dans des sens différents. Ce qui est assez flagrant en ce moment, c’est une pente très lourde marquée par l’individualisation et l’émotionnalisation, par la facilité aussi, il faut le dire, qui sécrètent un type d’audience qui s’intéresse à l’immédiateté et qui vit dans le culte de l’émotion, qui a un peu renoncé à comprendre. Au fond, l’attitude des gens dans nos démocraties consiste à se dire : « On ne peut pas grand-chose sur la scène publique, mais on a la scène privée. » Ils jettent un oeil de temps en temps sur le monde, mais ils ne comprennent plus rien, et quand ils comprennent quelque chose, les solutions évidentes ne sont même pas appliquées.

Donc privatisation maximale et vision très étroite de l’information. Ça, c’est la pente lourde actuelle. Mais ce n’est pas le fin mot de l’histoire. Les démocraties oscillent autour de la liberté privée, mais aussi de choix collectifs, d’une volonté d’orienter collectivement le monde par la discussion et la compréhension. C’est cet aspect qui est marginalisé par le découragement démocratique.

Je crois que l’avenir est encore là. Je crois que la crise récente encourage les gens à s’investir à nouveau, à reprendre les manettes pour ne pas aller dans le mur. L’interrogation écologique va dans ce sens. C’est là que le vrai problème de l’information pertinente va se reposer.

L’éducation aussi est en crise. Y a-t-il un lien avec celle des médias, les mêmes causes engendrant les mêmes effets ?

Les conditions de la démocratie ne vont pas de soi. Elle doit se préoccuper de ses propres conditions de fonctionnement. Il ne va pas de soi que nous ayons des citoyens éduqués ou informés. Il faut le vouloir et se poser le problème d’une manière systématique. Dans les deux cas, on arrive aux limites du libéralisme au sens très large, qui a été l’esprit de nos démocraties depuis une trentaine d’années.

Cet esprit nous dit que l’éducation est une affaire privée, que chacun se débrouille et que chacun lit ce qu’il veut et regarde ce qu’il veut, que ça ne regarde personne. Ça comporte une part de vérité évidente : l’éducation n’est pas l’endoctrinement, ni la presse la propagande. N’empêche, on ne peut pas raisonner comme ça jusqu’au bout. Il faut se poser le problème de l’éducation et des médias de manière supérieure si on veut obtenir des sociétés plus conformes à nos idéaux d’autonomie des personnes et de capacité de se gouverner collectivement.

Vous dirigez vous-même une revue, vous avez un blogue, mais les intellectuels semblent de moins en moins présents sur la scène publique. Quel rôle peuvent-ils jouer dans ce contexte ?

L’université ne m’apparaît pas en meilleure forme que le système éducatif en général ou que les médias. C’est toute l’évolution de l’université qui est en cause. De quel type de production intellectuelle parle-t-on ? Quatre spécialistes parlent au cinquième. Selon la bonne formule, il s’agit de tout savoir sur presque rien ! À ce compte, qui voulez-vous que ça intéresse ? Chacun a deux lecteurs, et encore, à 10 000 kilomètres l’un de l’autre.

Il y a un phénomène d’ésotérisation et de spécialisation qui marginalise la production intellectuelle et universitaire par rapport à la vie sociale. C’est d’ailleurs un mouvement très encouragé par les autorités qui nous gouvernent. Elles trouvent ça très bien. C’est moins d’emmerdeurs pour eux...

Par ailleurs, les intellectuels ne sont pas moins déboussolés que les citoyens par rapport à l’évolution du monde, qui leur échappe comme au reste. Malheureusement, le nombre de réflexions pertinentes et efficaces par rapport à la marche du monde tel qu’il va n’est pas très grand. Nous sommes dans un changement tellement brutal que personne n’en a la mesure. Je m’acharne d’ailleurs à faire cette revue, à diffusion modeste, pour tenter d’entretenir une petite flamme vivante autour de cette exigence de comprendre le monde. Je ne suis d’ailleurs pas pessimiste parce qu’il existe maintenant des moyens très grands de diffusion des idées. Nous sommes à la croisée des chemins. Le règne de la bêtise et de la confusion universelle n’est pas une fatalité.

Vous croyez possible une mutation fondamentales des médias, ou de la presse à tout le moins, qui renoueraient ainsi avec leur capacité d’analyse ?

Probablement que ça va commencer de manière très minoritaire. Quand je parle à des patrons de presse, ils m’accusent d’élitisme. Sauf que les premiers journaux étaient très engagés et très petits. La massification est venue plus tard, à peu près quand Le Devoir est né, au début du XXe siècle. En démocratie, ce qui est d’abord élitiste a tendance à se répandre, parce que les masses comprennent que c’est là que ça se passe, elles ne sont pas stupides.

Il y aura une palette de moyens techniques, c’est évident. Je crois profondément qu’il faut maintenant avoir le courage de faire des trucs compliqués, difficiles, parce que c’est là qu’est l’avenir. C’est même un excellent pari entrepreneurial.

Par contre, je ne crois pas que le « tous journalistes » va durer. Je ne crois pas du tout que le commentaire permanent va durer. Aucun d’entre nous ne va passer quatre heures par jour à essayer de se dépêtrer entre le déconnage complet, les rumeurs débiles et l’information fausse. Nous avons besoin de gens fiables, payés pour faire le boulot de trier et d’expliquer les informations.

Je crois donc qu’on va vers des médias de second degré. Il y aura des médias du premier degré qui couvrent, accompagnent. Mais il y aura aussi des médias fiables avec ses experts pour mettre en rapport les informations vérifiées et triées. Le métier semble se banaliser avec la massification de sa pratique. Je pense qu’au contraire, on va retourner vers un vrai professionnalisme journalistique exigeant.


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