Les Wallons minoritaires en Belgique parlent une langue très importante, le français. Les Flamands majoritaires parlent une langue qui l’est bien moins (encore que le néerlandais soit une langue importante dans le monde parfois classée au 11e rang des langues quand on utilise tous les critères ad hoc : développement technologique, importance de l’information diffusée dans cette langue, dispersion sur les continents etc.). La situation des Québécois est différente de celle des Wallons : ils parlent certes une langue importante (mais bien moins que l’anglais), et ils sont minoritaires.
Arrive ce qui arrive en Belgique : comme les Flamands en Belgique qui parlent à 50% (et plus) le français, les Québécois maîtrisent souvent l’anglais.
Ce schéma est assez facile à saisir et, en général, il est connu. Les Flamands non sans raison disent souvent qu’ils sont comme les Québécois. Ce à quoi on peut leur rétorquer que, parlant, certes, une langue autrefois dédaignée parce que moins importante, ils ont réussi à renverser la situation en raison du fait que, eux, sont majoritaires dans l’Etat belge (contrairement aux Québécois et Canadiens français au Canada). Et ils sont parvenus, malgré tout par la contrainte, à faire du néerlandais la première langue belge (et peut-être pas seulement par le nombre des locuteurs).
Le français prépondérant en Belgique, mais pas à cause d’une colonisation
Il faut cependant dire ici tout de suite que ce n’est pas du fait d’une colonisation que la Belgique devenue indépendante en 1830 aurait imposé le français comme seule langue officielle dans le Royaume qui s’est alors érigé. Quand on devient indépendant, c’est qu’on n’est pas colonisé, bien entendu. Cette décision en faveur du français a été imposée par des élites sociales et nationales belges tant wallonnes que flamandes, les Flamands étant également majoritaires au coeur de ses élites qui avaient adopté le français depuis toujours (en Wallonie), depuis longtemps, depuis plusieurs générations, voire plusieurs siècles en Flandre.
Le mouvement en vue de faire reconnaître le néerlandais comme langue officielle s’est d’ailleurs d’abord heurté non aux Wallons, mais à cette bourgeoisie flamande francophone dont la langue maternelle était devenue le français, une bourgeoisie autochtone si l’on veut qui fait que l’on peut estimer que le français demeure une langue de la Flandre.
Ces bourgeois flamands francophones, catholiques et conservateurs, à la faveur des suffrages qui leur étaient assurés dans une Flandre conservatrice et catholique, ont, à partir des années 1880, dominé politiquement la Belgique. De 1884 à 1914 par exemple, malgré le fait que la Wallonie accordait 60% de ses suffrages aux partis laïques (libéraux et socialistes), la Belgique toute entière était dirigée par des gouvernements dominés par le seul parti catholique. Ces gouvernements délibéraient en français, mais étaient parfois sans ministre originaire de Bruxelles et avec un seul ministre originaire de Wallonie . C’est face à cette situation que le mouvement wallon a le plus fortement réagi, dans la mesure où la majorité politique en Wallonie pouvait estimer qu’elle n’aurait jamais accès au pouvoir politique en Belgique. Et dans la mesure où elle craignait que cette prépondérance flamande (même francophone), n’amène les politiques flamands élus dans une Flandre fortement influencée par le mouvement flamand à mettre progressivement en cause le français comme langue du pays.
C’est ce qui s’est produit. Même si la Flandre catholique a dû composer après la Première guerre mondiale avec la minorité wallonne, majoritairement laïque. Mais sur le plan purement linguistique, grâce à la majorité dont la Flandre a toujours disposé dans le Parlement belge, les lois ont peu à peu mis le néerlandais à égalité avec le français et contraint (ce qui est bien normal, sinon la législation est inefficace), l’ensemble de l’establishment flamand à user de la langue néerlandaise dans les entreprises, les tribunaux, les administrations, les universités.
Vers une Belgique bilingue, en fait flamande ?
Cela a pris grosso modo un siècle. Il est difficile de fixer une date précise pour un mouvement lent, mais disons que, dans les années 1980 à 1990, la Flandre est devenue à ce point uniquement néerlandophone que la Belgique semble devoir le devenir aussi en un certain sens. Ce qui semble logique puisque la Flandre est largement majoritaire dans le Royaume (il y a bien des pays dans le monde, comme le Cameroun, où la majorité francophone domine la minorité anglophone : les minorités sont toujours perdantes).
Certes, la Flandre est unilingue (néerlandais), la Wallonie unilingue (français) et Bruxelles est bilingue (néerlandais/français). Et les Régions ont des autonomies très étendues, comme je l’ai souvent dit. On doit même dire que Bruxelles est très largement francophone, que les locuteurs du français dans cette ville aient ou non le français comme langue maternelle. Il faut dire aussi que, institutionnellement parlé, le français est la seule langue en Wallonie. Mais au-delà de l’institutionnel, dans le monde des affaires notamment, et du fait que les Flamands sont bilingues à au moins 50%, leur prépondérance s’étend. Certains Flamands d’ailleurs peuvent être d’abord francophones avant d’être néerlandophones ou, ce qui revient au même, maîtrisent les deux langues qu’on pourrait dire « traditionnelles » de la Flandre : le français, le néerlandais. L’avantage acquis de ce fait est énorme.
L’avantage acquis par les Flamands (le bilinguisme sinon généralisé, du moins très répandu), l’a été du fait de l’influence que les élites sociales ont toujours dans n’importe quelle collectivité. Le reste de la population imite les élites et tente de s’approprier ce qu’elles maîtrisent. La population flamande parlent le français, au moins une grande partie d’entre elle, même dans les couches sociales les moins favorisées. L’avantage est énorme dans une Belgique bilingue. Cet avantage, les Wallons n’en disposent pas. Leurs propres élites étaient également francophones et le reste de la population wallonne s’est approprié la maîtrise du français, laissant tomber ses langues régionales, le picard et le wallon. Mais contrairement aux Flamands qui ont vu leur langue locale (des formes dialectales du néerlandais), s’élever au rang de langue officielle, le wallon n’a pas été que peu défendu comme langue possiblement officielle. L’aurait-il été que cela n’aurait pas eu d’effet au Parlement, la majorité flamande ne pouvant sans doute pas l’accepter.
D’un point de vue belge, on pourrait dès lors souhaiter légitimement que les Wallons soient au moins aussi bilingues que les Flamands. Mais un tel objectif ne se décrète pas. On peut certes faire appel à une meilleure maîtrise du néerlandais par les Wallons. Peut-on parvenir à les amener à atteindre le degré de compétence en néerlandais que les Flamands possèdent en français ? S’il s’agissait d’un objectif à atteindre par un grand nombre d’individus, ce serait possible et ce l’est d’ailleurs. S’il s’agit d’un objectif à atteindre collectivement par toute une société wallonne appelée d’une certaine façon à égaler les performances linguistiques collectives de la société flamande, il faut sans doute répondre par la négative. Pour plusieurs raisons.
Aussi avantageux qu’il soit, un bilinguisme collectif ne se décrète pas
1) Parce que l’on ne change pas une société par décret.
2) Parce que les chances qui ont été celles de la société flamande d’être à l’aise dans ce qui constitue en réalité les deux langues de la Flandre (français et néerlandais), ne se reproduisent pas en Wallonie, profondément désavantagée à cet égard.
3) Parce que, en outre, si les Flamands, grâce à leurs compétences linguistiques, sont de plus en plus présents dans toutes les instances de décision (politiques, économiques, sociales, scientifiques), l’acquisition par les Wallons d’avantages comparatifs est plus que douteuse (d’autant qu’elle demanderait le temps de plusieurs générations). En effet, ce ne sont pas les compétences linguistiques seules des Flamands qui les amènent là où ils sont, mais une prépondérance numérique et politique depuis longtemps systématiquement et habilement exploitée.
Si, en effet, les Wallons avaient été majoritaires en 1830, la Belgique serait aujourd’hui un Etat entièrement francophone et l’usage du néerlandais ou de parlers flamands serait politiquement et socialement parfaitement aussi inutile que notre langue wallonne qui peut même être considérée comme un désavantage quand on la parle ou quand on en garde quelque accent quand on use du français. Le roi Albert Ier (mort en 1934), parlait le français avec un accent wallon. Cette époque est révolue.
Aujourd’hui si, par exemple, le ministre luxembourgeois des affaires étrangères (le Luxembourg a 500.000 habitants à peine dont beaucoup ont un bon usage du français, mais dont ce n’est pas la langue maternelle), maîtrise parfaitement le français, c’est loin d’être le cas du ministre belge des affaires étrangères, qui parle évidemment bien le français, mais ne donne pas le sentiment qu’il représente un pays où vivent 4 millions de francophones sur 10 millions.
Si les Québécois avaient été majoritaires au Canada, ce pays serait aujourd’hui à large prépondérance francophone, car, à l’avantage d’être majoritaire, les Québécois et les Canadiens français en général ajouteraient la pratique d’une grande langue internationale.
Il n’est pas bon que des peuples soient minorisés. On peut parler de repli sur soi et de tout ce que l’on voudra sur ce chapitre. Mais un peuple minorisé est voué à disparaître.
José Fontaine

