Lors de ma dernière chronique le 8 octobre dernier, j’ai voulu mettre en évidence l’une des choses rebutant le plus les militants de l’indépendance du Québec à l’endroit de certains chefs du PQ : le sens de l’équivoque.
Chat échaudé craint l’eau froide, dit un proverbe. Lorsque le chef actuel des forces souverainistes du Québec tergiversait le 5 octobre dernier à propos du programme du PQ en évoquant les « réalités politiques », il n’en fallait pas plus pour sonner l’alarme dans l’esprit des activistes les plus convaincus de la cause de l’indépendance nationale du Québec. Inutile de revenir sur les pourquoi de cette panique, je crois l’avoir abondamment expliqué. Même André Pratte cette semaine a poussé son analyse plus loin que la mienne : selon lui, c’est l’entièreté du chapitre 1 du programme du PQ que Boisclair a biffé.
Pour provoquer une compréhension quasi similaire dans l’esprit d’un souverainiste tout comme dans l’esprit d’un fédéraliste, avouons que la déclaration équivoque de Boisclair fut moyennement puissante !
Comment Boisclair va-t-il se sortir de la situation qu’il vient d’engendrer sans donner l’impression qu’il cède à la pression, tout en prenant le risque de s’enfermer à l’intérieur d’une nouvelle logique « attentiste »(1) ?
Il n’y a qu’une seule stratégie gagnante
Permettons-nous aujourd’hui de regarder dans le rétroviseur, et interrogeons notre histoire en nous demandant quand et par qui la souveraineté du Québec est arrivée à quelques votes près de se concrétiser ?
J’affirme que le PQ n’a connu qu’un seul et véritable chef ayant eu un agir cohérent par rapport à son discours souverainiste et c’est Jacques Parizeau.
On dira bien ce que l’on voudra de la fin de son règne au soir du référendum de 1995, dans toute l’histoire du Parti québécois, il est le seul et unique chef à avoir eu un courage dans son agir équivalant à son idéologie souverainiste. Si le charisme lui échappait, il imposait le respect par la clarté de ses idées. Être un chef inspirant, Parizeau le fut jusqu’au bout des ongles !
Contre vents et marées, monsieur Parizeau s’est engagé en mode référendaire dès le moment qu’il est devenu chef de son parti. Permettez-moi de vous faire observer qu’avec une stratégie du "ça passe ou ça casse" à la mode Parizeau, lors de l’élection de novembre 1989, il a été forcé de siéger à titre de chef de l’Opposition officielle à l’Assemblée nationale du Québec, puisque les troupes de Robert Bourassa étaient réélues pour un second mandat consécutif. Monsieur Parizeau a assumé l’entièreté de son idéologie souverainiste en campagne quoi qu’il advienne.
Jacques Parizeau préférait probablement vivre le purgatoire de l’Opposition officielle pendant un mandat en ayant la conscience en paix, que d’avoir à supporter le fardeau d’avoir gagné une élection sous des motifs autres que celui pour lesquels il a donné une grande partie de sa vie en politique !
Lorsque s’est présentée l’échéance électorale de 1994 qui allait le porter au pouvoir, le chef péquiste d’alors s’est présenté au peuple dans son entièreté, sa candeur, son programme et ses idées bien arrêtées. Le peuple savait ce qui allait advenir avec l’élection de monsieur Parizeau et des péquistes au gouvernement : un référendum sur la souveraineté du Québec serait appelé dans la première année de son mandat.
Pourtant, il aurait bien pu se dire « ouais, on s’est fait battre en ’89 avec un programme clair et précis sur la souveraineté, on ne prend cette fois-ci aucun risque, on se fait élire pour un bon gouvernement et après on va attendre le moment favorable pour déclencher un référendum ». Je conçois difficilement monsieur Parizeau raisonner ainsi. Bien au contraire, il joue le tout pour le tout. Et la stratégie a porté ses fruits.
Est-ce que Jacques Parizeau a attendu que les « réalités politiques » ou les humeurs du peuple livrées dans les sondages lui indiquent que le moment est venu pour se lancer dans l’aventure référendaire par la suite ? Non. Les réalités politiques, c’est lui qui les avait créées de toutes pièces. Son mérite est d’avoir été clair et sans équivoque dans sa démarche. Personne ne pouvait douter de la volonté de Jacques Parizeau de donner au peuple du Québec ce à quoi il aspire : un pays souverain.
Nous connaissons la conclusion de cette histoire et Jacques Parizeau doit recevoir tous les honneurs mérités : sa mission, il l’avait accomplie, le peuple avait dit oui. N’eût été de certaines tricheries que nous connaissons tous aujourd’hui, nous n’en serions pas à tergiverser une fois de plus !
Revenons à notre réalité de 2006
À plus ou moins 50% d’appui populaire à l’option souverainiste, nous sommes en bien meilleure posture qu’à l’époque de Jacques Parizeau pour envisager un référendum à brève échéance. Et on peut imaginer qu’avec un plan de « marketing » bien structuré, ingénieux et cohérent, il y a tout lieu croire que des gains substantiels sont encore possibles. Exactement comme ce fut le cas au fil de départ de la campagne référendaire de 1995 où 40% d’appui à la souveraineté avaient été relevés dans les sondages.
Si les « réalités politiques » évoquées par André Boisclair le 5 octobre dernier sont la base d’une nouvelle tactique (démontrer que le PQ peut former un « bon gouvernement » en plaçant l’option souverainiste sous le boisseau en attendant que...) afin d’attirer le vote des fédéralistes mous à la faveur du PQ aux prochaines élections, c’est le double tranchant de la lame qui risque de couper la tête du PQ par rapport à sa base militante souverainiste qui, elle, perçoit le message d’un recul assez grave.
Et c’est aussi courir le risque d’être accusé, si on engage le Québec dans un nouveau référendum suite à une victoire du PQ à cette prochaine élection avec les motifs que nous venons de voir, que la population n’a pas élu ce gouvernement avec un mandat référendaire en poche ! Et les détracteurs auront raison quoi qu’on en dise.
Alors de grâce, il faut éliminer l’emploi de l’équivoque en matière de souveraineté du Québec et des façons d’y arriver. Une question aussi fondamentale que celle-là pour l’avenir d’un peuple mérite toute la clarté nécessaire à sa promotion et à son apologie. Si un discours souverainiste enflammé est tenu à l’endroit des militants du PQ, il faut par conséquent un discours tout aussi enflammé et sans équivoque à l’endroit de l’électorat. C’est une question d’honnêteté intellectuelle, un point c’est tout.
Et justement pour que la cause de l’indépendance nationale du Québec soit revitalisée, tout en redonnant le goût de la combativité aux forces souverainistes, il faut un chef souverainiste inspiré, convaincant et foncièrement gagnant, et qu’il montre de manière transparente et sans aucune ambiguïté que cette cause est le combat de sa vie tout comme celle du peuple québécois.
Être chef d’un parti souverainiste, c’est cela et rien d’autre.
Savoir se rendre maître de la réalité politique, n’est-ce pas l’exemple le plus éloquent laissé par Jacques Parizeau ?
Notes :
1. Patrice Boileau, Tribune libre de Vigile - mercredi 11 octobre 2006
Bibliographie :
*Article : Jacques Parizeau, Wikipédia (www.wikipedia.org)
*« La campagne électorale québécoise », Denis Monière, André Blais ; L’année politique au Québec 1989-1990, Rubrique : Les élections et les référendums ; Université du Québec à Montréal.
*« L’élection provinciale de septembre 1994 », Gilles Lesage (Le Devoir), L’année politique au Québec 1993-1994, Rubrique : Les élections et les référendums ; Université du Québec à Montréal.

