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Sauver l’Afghanistan ?
François Brousseau
Le Devoir
lundi 26 février 2007


Une idée se répand chez les leaders occidentaux, aussi bien dans les pays qui ont participé à l’aventure irakienne que chez ceux qui ont su résister, en 2003, à la tentation opportuniste (et rétrospectivement catastrophique) d’aller « figurer sur la photo » avec les bons soldats américains partis exporter le Bien dans les sables de Mésopotamie.

Cette idée, c’est la proposition selon laquelle « OK, en Irak, c’est foutu, mais on peut encore au moins sauver l’Afghanistan »... Ou en tout cas, sauver de la déroute totale et de la disgrâce la difficile intervention de l’OTAN dans ce pays, entreprise au lendemain des attentats de septembre 2001.

Ce pari est-il tenable ? Pourquoi en irait-il autrement en Afghanistan qu’en Irak ? Pourquoi 40 000 soldats auraient-ils encore une chance de réussir dans le premier, alors que, dans le second, pas moins de 150 000 membres de « l’armée la plus puissante du monde » (en tout cas, c’est ce que l’on répète généralement) se retrouvent complètement embourbés et impuissants ?

Et alors que — on l’oublie trop souvent — l’Afghanistan est en réalité plus étendu, plus populeux et plus misérable que l’Irak... et aussi beaucoup plus compliqué d’un point de vue politique.

Ces questions méritent d’être posées, alors qu’en 2007, des Québécois du régiment de Valcartier, pleins de coeur et de bonne volonté, s’apprêtent à débarquer par centaines dans la terrible région de Kandahar.

***

Malgré ses défauts et ses brutalités, l’intervention en Afghanistan, à l’automne 2001, se fondait au moins sur des prémisses moralement et stratégiquement défendables... alors que l’invasion de l’Irak, elle, sera conduite 17 mois plus tard sous de faux prétextes et à coups de mensonges.

Les attentats du 11-Septembre venaient bel et bien d’Afghanistan. Al-Qaïda était bel et bien installé au coeur du pays des talibans, et y opérait en toute liberté. Par ailleurs, les talibans imposaient aux femmes un bâillon insupportable et moyenâgeux.

Aujourd’hui encore, l’Afghanistan — et la grande région qu’il forme avec son voisin le Pakistan — ont une « centralité stratégique » que n’a jamais eue l’Irak de Saddam Hussein. Même en 2007, alors que l’intervention américaine a peut-être fait de l’Irak une nouvelle « centrale terroriste », celle-ci n’est rien — en matière de menaces pour nous — en comparaison avec les réseaux qui se développent dans les montagnes du Waziristan, à la lisière des deux pays semi-chaotiques que sont le Pakistan et l’Afghanistan.

Selon les services secrets américains, mais aussi selon un grand nombre d’experts indépendants, la vraie menace terroriste vient plus que jamais de cette région. De cette région où les talibans et Al-Qaïda, plus unis que jamais, ont refait leurs forces d’une façon inquiétante depuis deux ou trois ans.

Les rapports là-dessus — des services américains, mais aussi d’organisations comme le Conseil de Senlis ou l’International Crisis Group — convergent tous : les quelques succès tactiques locaux de l’OTAN dans le sud du pays au cours des derniers mois sont réels et, dans certaines localités, les talibans ont effectivement subi des pertes. Mais cela ne change absolument pas la tendance de fond : ténacité incroyable des insurgés, reconstitution continue de leurs bataillons, approvisionnement ininterrompu en armes venues du Pakistan.

Sans compter les maladresses des Occidentaux : on ne parle pas seulement des bavures qui tuent des civils lors d’opérations aériennes, mais aussi de l’erreur stratégique qui consiste à cibler de façon prioritaire — comme un « mal absolu » — la culture du pavot. Erreur qui a pour effet de jeter dans les bras des talibans les paysans déshérités qui voient leur gagne-pain détruit par les « bonnes oeuvres » occidentales.

***

À Londres, le gouvernement de Tony Blair annonçait la semaine dernière un début de retrait d’Irak... avant d’enchaîner sur l’envoi de renforts en Afghanistan. Idem, avec des effectifs moindres, pour le Danemark et quelques autres. Même George Bush, tout en continuant de clamer « l’Irak d’abord », y est allé le 15 février d’un assez long discours sur l’air de... « Mais n’oubliez pas l’Afghanistan ! »

D’où cette idée, dans plusieurs chancelleries occidentales, qu’il faut — peut-être pour une dernière fois — essayer de sauver la mise au pays des talibans... tout en abandonnant l’acharnement thérapeutique en Irak.

Le problème, c’est que cet effort louable, ce réveil tardif, ressemblent une fois de plus à du « trop peu, trop tard ». L’invasion de l’Irak a détourné en pure perte des ressources massives qui, orientées sur l’Afghanistan, auraient peut-être — peut-être — donné une chance à une opération de « nation-building ».

Mais aujourd’hui, alors que se rapprochent le printemps et le réveil des insurgés, on se demande comment pourrait bien réussir cette tentative de l’OTAN — même la mieux intentionnée du monde — avec quelques dizaines de milliers de soldats à peine. Alors que ce pays a toujours — et systématiquement — repoussé victorieusement, au cours des siècles, les interventions des « Blancs du Nord », Britanniques, Russes et autres, venus leur apporter les supposés bienfaits de la civilisation.

***

François Brousseau est chroniqueur et affectateur responsable de l’information internationale à la radio de Radio-Canada.

francobrousso@hotmail.com

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