Salut octobre

Ce n’est jamais Octobre qui se raconte, c’est Lanctôt, Comeau, Giguère, Demers et Simard qui racontent leur Octobre

samedi 9 octobre 2010

« Ménard [...] ne définit pas l’histoire comme une recherche de la réalité mais comme son origine. La vérité historique, pour lui, n’est pas ce qui s’est passé ; c’est ce que nous pensons qui s’est passé. » - Borges, Pierre Ménard, auteur du Quichotte

***

C’est presque insupportablement beau, dehors. Hier, sous l’Orford, la lumière, son éclat oblique et l’étrange intensité du bleu du ciel, la paix des castors, un souffle mourant de brise dans les feuillages en vitraux. Déjà la douce odeur de décomposition. Octobre revenu, ses nuits hantées, ses morts et ses saints, ses grandes citrouilles-carrosses et ses glorieux gibiers.

Et un octobre qui ne sait plus où donner de la tête, écartelé entre la réédition du Pour en finir avec Octobre de Francis Simard, chez Lux éditeur (un titre qui, à la lumière de l’actualité récente, ressemble à un hilarant voeu pieux...), et le livre de souvenirs de cet ancien policier qui prétendrait avoir planté des micros jusque dans le cercueil de Pierre Laporte. Good grief ! comme dirait Charlie Brown.

Ces gens-là ne respectent donc rien ? J’en ai bien peur. À cette époque où le Québec fut, selon le voeu de l’exécuteur de basses oeuvres de Pierre Trudeau, espionné comme une puissance étrangère, si les bogues n’infestaient pas encore les ordinateurs, ils prospéraient en revanche, on peut le supposer, dans les plafonds et les gros téléphones à cadran. Le colonel Paul Desrochers, alias Papa Doc, éminence grise et conseiller très spécial de Robert Bourassa, devait en entendre des vertes et des salées quand il se faisait prêter un bureau à Parthenais pour passer au crible les bandes enregistrées de la SQ (un fait que l’auteur et ancien flic mentionné plus haut présente sans doute, dans son ouvrage, comme une révélation, alors que le bon vieux Nick Auf Der Maur a décrit la chose dès 1973 dans le défunt Last Post).

Voyez ? Ça me reprend, moi aussi. J’aimerais qu’Octobre soit un bois de bouleaux et de sapins où piètent quelques couvées de perdrix, mais non. Octobre est un marécage. Levez une proie, suivez la piste. Je ne vous donne pas deux mois ou deux ans pour y disparaître, avalé par la sédimentation vaseuse des faits et des versions, des dénégations et des documents, des conjectures et des recoupements, des mensonges sophistiqués et du pur bavardage, dont émerge parfois, ô miracle ! une parole d’évangile toute radio-canadienne. Et attention à la boue !

Ce n’est jamais Octobre qui se raconte, c’est Lanctôt, Comeau, Giguère, Demers et Simard qui racontent leur Octobre.

Il y a quarante ans, un homme se jetait dans une vitre pour échapper à ses ravisseurs et l’échec de cette tentative d’évasion scellait son sort. Louis Fournier, le journaliste-historien, peut bien me reprocher de m’intéresser aux reportages sensationnalistes des tabloïds de l’époque, il serait peut-être surpris de l’intérêt que ceux-ci peuvent présenter, quand on y regarde de près, et pour une raison bien simple : des pages et des pages tapissées de photos ! J’ai tendance à croire que, lorsqu’elle a été captée sur le vif, une image a moins de chances de mentir que les mille mots qui sortent de la bouche d’un flic ou d’un felquiste dix ou quarante ans après les faits.

Recréer la scène d’un crime peut s’avérer fort instructif, pour l’inspecteur de police comme pour l’écrivain. Cet exercice auquel m’acculait la maudite fiction m’a entre autres permis de découvrir que l’otage de la cellule Chénier n’avait jamais fracassé la vitre de la fenêtre de la chambre où on l’avait gardé menotté à un lit, comme cela a été raconté. À la page 2 du Journal de Montréal du 20 octobre 1970, on voit très bien que c’est la vitre de la chambre voisine qui a été brisée, juste au-dessus du croisillon. Le premier policier à avoir pénétré dans la maison, la nuit du 18 au 19 octobre, m’a un jour dessiné un plan sur lequel figurait l’emplacement exact de la chambre occupée par l’otage : celle de droite par rapport à la porte d’entrée. Or, c’est la vitre de la chambre de gauche, où se trouvaient deux machines à écrire et un poste de télé, qui a volé en éclats... D’autres photos révèlent un incroyable désordre dans cette dernière pièce. On peut voir des taches de sang sur un matelas de sol, des bandelettes de linge blanc laissées à la traîne : c’est clairement à cet endroit qu’on a maîtrisé le ministre, puis essayé de le soigner. De l’autre chambre, celle de droite, j’ai relevé un seul cliché, paru dans Le Jour en 1975. Le fameux lit y était, mais ni vitre cassée, ni tache de sang.

Intrigué, je suis retourné lire le septième communiqué de la cellule Chénier, attribué à Francis Simard et écrit dans le but de clarifier les circonstances de cet épisode. On y lit : « Samedi matin vers 10h, Pierre Laporte, alors que nous l’avions laissé vaquer librement dans sa chambre de détention, a profité d’un moment d’inattention... »

Un otage qui vaquait librement est devenu, dans la version communément admise, cet homme parvenu à se « défaire des menottes qui le retenaient » (Simard, 1982). Simple détail ? Mais aussi un début d’invention, une vérité retouchée dans le Photoshop de la conscience, trahissant le sens relatif de toute notion historique. Le témoignage instrumentalise les faits. Ceux qui présentent la Crise d’octobre comme une guerre de communication, l’affrontement de deux systèmes de propagande, n’ont pas tort.

Tant qu’à tomber dans la trappe de la subjectivité, il y a la solution romanesque. J’ai ambitionné de prétendre que le mensonge-qui-dit-la-vérité de Cocteau, celui de l’art et de la littérature, valait bien, dans cette histoire, les quatre vérités de mémèreuses mémoires fort occupées à se raconter et à se croire.

Je n’ambitionne rien du tout. Juste d’aller marcher dans les bois en plantant mes dents dans la dernière McIntosh de la saison. Octobre enfin. J’entends les oies, les feuilles mortes froissées sous les pattes des bruants à couronne blanche descendus de la toundra. Je vais mettre ma chemise carreautée rouge et mes Kodiak et suivre le petit chemin qui s’enfonce là-bas, profond dans la vie. Parce que, au moins pour moi, Octobre, c’est bien fini.

***

Pour en finir avec Octobre
Francis Simard
Lux éditeur
Montréal, 2010, 248 pages


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Crise d’Octobre ’70 - 40e anniversaire

Quel salaud quand même, ce PET

PET passe, le peuple demeure !

Bonjour, j’ai vu votre liste des victmes de la loi des mesures de guerre
lors de la crise d’Octobre 1970. Je voulais tout simplement vous écrire
pour rajouter le nom de mon père Jean-Pierre Gagné qui a été emprisonné
durant 19 jours à Orsainville, près de Québec. Il était un étudiant âgé de
21 ans à l’époque.

Merci Beaucoup !
- Thomas Gagné, 26 avril 2012

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