Jusqu’à récemment, je ne connaissais Pierre Falardeau que par ses films.
En 1996, à Toronto, j’ai reçu un appel de René Boulanger, me demandant de me rapatrier au Québec. Cette demande venait de Pierre Falardeau, qui avait lu mes travaux sur la défense territoriale du Québec dans le journal Le Jour, dont la publication avait fait reculer Ottawa devant de nouvelles menaces d’Intervention armée contre le Québec.
Pendant que j’enseignais à Toronto, j’avais travaillé à faire entrer une immigration chinoise de plus en plus nombreuse en Ontario méridional. Je suis même allé en Chine à cette fin. Aujourd’hui, des centres urbains comme Markham sont gérés en mandarin. Vous ne voulez pas parler français, alors parlez chinois. D’une part j’étais employé et payé par le gouvernement de l’Ontario et de l’autre, je recevais une pension de l’armée canadienne. Ce genre de contradiction, Pierre Falardeau le connaissait bien et il l’avait vécue.
Pendant les mois qui ont suivi, je me suis rendu à Montréal chaque semaine et le samedi matin, dans le logement de René Boulanger sur la rue Alexandre De Sève, j’ai donné aux deux jeunes hommes un cours de base en stratégie d’État, en même temps que des explications détaillées sur le sens de Géopolitique et avenir du Québec, publié par Marc Aimé Guérin à Montréal en 1994.
Je les appelle jeunes hommes parce que j’appartiens à la génération précédente, celle des années trente, les "misfits" comme on appelle les Québécois qui sont nés au Québec avant les Statuts Refondus de Wesminster, le 11 décembre 1931. Nous sommes citoyens britanniques de naissance. Nous n’étions pas citoyens canadiens ni québécois. À cette époque, l’Union Jack flottait partout au Québec.
Par la suite, j’ai organisé quelques excursions sur le terrain, dont une à Châteauguay, pour une analyse de la bataille qui opposa l’armée de Michel de Salaberry aux Américains fin d’octobre 1813. Originaire de Châteaugay, Pierre Falardeau était très intéressé. Ma propre famille vient de Beauharnois dans les environs. Mon grand père, des oncles et des cousins ont travaillé, soit à la construction de la centrale hydroélectrique, soit à son administration. Quant au site du musée et du champ de bataille, il a été aménagé par mon défunt frère André, agronome et architecte paysagiste.
Revenu à Montréal à temps pour vivre la tempête de verglas, j’ai été invité à donner chaque mois un cours d’initiation à la défense territoriale du Québec au MLNQ de Raymond Villeneuve, au Centre Saint Pierre. Constatant le niveau d’instruction élevé des membres, je les ai introduits aux classiques de l’art militaire : Sun Tsu, Renatus Vegetius, Machiavel, Klauzewitz, Jomini, Schlieffen et autres. De nombreuses initiatives ont suivi ces premiers cours et une milice territoriale de défense s’organise maintenant au Québec, d’une manière discrète, sans bruit. Le but est toujours le même : Dissuader Ottawa et Bay Street d’envoyer l’armée contre le Québec, en voie de constituer son propre État et d’accéder à l’indépendance. Le territoire du Québec est défendable avec une économie de moyens et nous avons les moyens de le défendre.
Comme l’affirme La Rochefoucauld dans une de ses maximes : Ce n’est pas le pouvoir qui nous manque mais la volonté.
Pierre Falardeau m’a fait cadeau d’un livre rare écrit par le maréchal Foch. Je l’ai initié au maniement des armes, avec insistance sur les précautions à prendre pour éviter des accidents regrettables.
Comme nous n’étions pas en danger immédiat de guerre, j’ai refusé de préparer la guérilla. L’essentiel d’abord : nous instruire des principes qui gouvernent à la fois la diplomatie et la défense territoriale. Par dessus tout : construire et parachever les assises de notre propre État.
Pierre Falardeau en a bien compris l’importance.
En matière de guerre et de diplomatie, j’ai conseillé à tout le monde d’aller s’instruire dans les facultés de commerce. Ce sont les meilleures écoles de guerre et de diplomatie. La politique est affaire d’intérêts et de rapports de forces, non de sentimentalité à l’eau de rose et encore moins de rigorisme militariste. La discipline nécessaire ne doit transformer personne en un soldat de bois.
Sans État reconnu, le Québec ne peut devenir indépendant. Inutile de faire valoir le "droit des peuples à disposer d’eux-mêmes" si le Québec ne possède pas les moyens de l’État. Nous allons nous rendre ridicules, rien de plus.
Pierre Falardeau l’a bien compris. Sa mort laisse un grand vide et ce vide, nous devons le combler. C’est le plus grand honneur que nous puissions lui faire. Il n’aura pas travaillé pour rien.
Je prie pour son repos éternel et je ferai célébrer des messes à ses intentions.
JRMS

