« A l’oubli succède l’indifférence de l’oubli comme un écho muet qui
prolonge la durée et augmente l’espace de l’oubli »
Jacques Ferron, L’Amélanchier
Le Québec est une jeune terre hospitalière et accueillante. Ses citoyens sont réputés pour leur ouverture, leur générosité et leur pacifisme. L’histoire catholique a fait des Québécois des gens assez soumis, très dociles, parfois jusqu’à l’excès. Ces derniers sont marqués par une tendance à laisser la place à l’autre. Si les Protestants ont appris à chercher l’argent pour des fins de reconnaissance religieuse, les Catholiques ont appris que, nés pour un petit pain, il valait mieux présenter l’autre joue…
Ce texte, qui poursuit, précise et reprend à nouveaux frais la thèse du repliement identitaire québécois, pose l’hypothèse que celui qui accueille peut, si sa tradition culturelle n’est pas assez assurée, s’oublier lui-même. Souvent, lorsque nous nous soumettons aux grandes idéologies qui nous dépassent, nous nous perdons nous-mêmes dans les autres. Pour illustrer la période d’oubli de soi que s’impose à elle-même la société québécoise, nous étudierons le sort que cette société a réservé à sa tradition religieuse, à sa famille (et son folklore), à son histoire politique et à ses acquis modernes fruits de la Révolution tranquille.
L’oubli et le refoulement de la tradition chrétienne
Il est assez facile de constater que de nombreux Québécois cherchent à oublier viscéralement la tradition chrétienne qui a pourtant donné le cadre à leur culture. En effet, nous assistons actuellement à une volonté nette de refouler cette riche tradition. À tous les jours, nous lisons et nous entendons des commentaires qui mettent l’accent uniquement sur les côtés négatifs du passé de l’Église, jamais sur ses bienfaits, un peu comme si cette Église devait porter le fardeau de toutes les erreurs du passé. Face à notre Église, nous sommes sans nuance aucune : celle-ci est obscurantiste, menteuse et imparfaite, etc. Or, il y a un prix à payer à renier toute sa tradition religieuse. Nos jeunes, qui sont les jouets de pédagogies improvisées, ne savent pas identifier les parties d’une église, ne connaissent pas les rituels religieux et ignorent que le Québec, fruit d’une colonisation en Amérique par des Européens chrétiens, a plus de 400 ans d’histoire religieuse.
L’ironie, c’est que nos Québécois sont prêts à tout pour comprendre l’actualité internationale, mais sans jamais oser la rapporter à leur tradition chrétienne. Ainsi, ils désirent distinguer le hidjab de la burqa et du niqab, mais ils ne savent même pas que les sœurs, il n’y a pas 40 ans, portaient le voile en public et que le Pape, le chef de l’Église, porte encore une tiare… En fait, trop de Québécois font dans l’humour : ils veulent voir disparaître les croix qui apparaissent dans la brique de leurs institutions tricentenaires et patrimoniales, mais ils acceptent le kirpan, un couteau, dans leurs écoles laïques. Ils sont même les plus drôles du monde : ils insistent pour que leurs enfants apprennent à l’école l’histoire des religions monothéistes présentes sur les cinq continents, mais ils boudent, en raison de leur ignorance et de leur crise spirituelle, leur Église. En clair : les Québécois, qui se cherchent dans l’actualité internationale, s’oublient à tous les jours un peu plus eux-mêmes.
Oubli du sens de la famille et du folklore
Évidemment, quand on refuse sa tradition religieuse, on oublie aussi son fondement social, à savoir la famille. L’oubli de la famille n’est pas un oubli ordinaire, car il crée des problèmes sociaux. À l’heure de la fête de Noël, il faut rappeler que de nombreux Québécois, en partie en raison de la Révolution tranquille et du mode de vie occidental se résumant dans la consommation individualiste, se retrouvent sans famille. Est-ce triste ? Un peu, mettons ! Les êtres humains, d’aussi loin que l’on puisse remonter pour le savoir, apparaissent comme des êtres sociaux qui doivent partager leurs expériences pour vivre le temps. Or la vague des divorces, compréhensible des points de vue laïque et démocratique, a des effets sur la cohésion de la société. Aujourd’hui, trop de personnes se cherchent des amis pour célébrer Noël. Ayant tourné le dos à la religion, à la famille et au folklore, qui est la survivance de la culture par les arts de la tradition, de nombreux citoyens ne savent plus pourquoi ni comment fêter Noël. Pour eux, les fêtes ne peuvent être que commerciales, mornes et souffrantes. Ces Québécois, amnésiques, sentent que quelque chose a bougé sous leurs pieds : ils n’ont plus de lien avec le passé. Ils ne restent donc qu’à consommer, se disent-ils, afin de remplir le vide culturel et historique qu’ils sont devenus.
L’ironie, c’est que ces Québécois sans histoire, seuls au centre-ville, adoptent rapidement la mode des « musiques du monde ». En fait, se disant ouverts et disciples de la diversité, ils écoutent toutes les musiques du monde, c’est-à-dire tous les folklore nationaux, à l’exception d’un seul, le leur ! Ignorant ce qu’est le folklore et surtout sur quoi reposent les 400 ans de transmission des arts traditionnels québécois, ils vivent aux rythmes des autres cultures… Ils se cherchent eux-mêmes dans les autres cultures, mais sans se retrouver. Il n’est pas étonnant qu’avec pareil « bagage culturel », ils veulent quitter le Québec, donner une nom chilien à leur enfant imaginaire, et s’oublier un peu plus à tous les jours.
Oubli et négation de l’histoire politique
En parallèle, après l’oubli actif de la tradition religieuse, de la famille et du folklore, nos Québécois, épris des voyages dans le sud, ne parviennent plus à se rappeler les grandes dates historiques qui ponctuent leur histoire politique. En effet, si l’on demande, dans un sondage par exemple, sur quoi repose la révolte des Patriotes, les raisons pouvant expliquer la séparation entre le Bas et le Haut Canada ou ce qui doit expliquer la présence des réserves autochtones sur le territoire, ils ne répondront pas. Est-ce triste ? Un peu, mettons !
L’ironie ici, c’est que muets sur leur histoire politique, ils deviennent soudainement bavards sur la Guerre en Irak et sont prêt à tout pour expliquer l’effondrement des tours jumelles. Le 11 septembre 2001, pour eux, c’est la vérité de l’histoire moderne et la signification de la nouvelle justice dans le monde, tandis que les Patriotes, au mieux, ce serait un très beau nom pour… une équipe de hockey ! Si nos Québécois sont bouleversés par les images d’une prise d’otage en Russie, ils ne se rappellent même plus les événements d’Octobre… Ils sont parfois très drôles, les Québécois : ils veulent libérer la planète entière, ils refusent toutes les injustices, mais ils ne s’intéressent plus à leur propre histoire.
Encore plus amnésique, ils s’oublient eux-mêmes : plutôt que de maîtriser leur destin par l’étude de l’histoire, non pas l’histoire revue et corrigée, expurgée des conflits historiques, mais l’histoire qui racontent les souffrances, nombreux sont les Québécois qui regardent leurs voisins du sud et se disent, en silence, que cela doit être mieux aux Etats-Unis… Cela nous rappelle une phrase prophétique de Nietzsche : « Veux-tu avoir la vie facile ? Reste toujours près du troupeau, et oublie-toi en lui. »
Oubli et critique des acquis de la modernité
Si un et trois donnent quatre, on ne sera pas surpris de voir plusieurs de nos concitoyens, se considérant ouverts sur le monde, oublier les acquis de leur propre modernité politique. En effet, plusieurs de nos jeunes ne savent même plus ce qu’est une lutte syndicale et à quel point les Québécois ont dû travailler fort pour se libérer et mettre sur pied un modèle d’État providence. Cet État providence, pourtant, a favorisé la nationalisation des services, a développé les réseaux publics d’éducation et de santé, a brisé les monopoles et a multiplié les régimes d’assurances collectives. Est-ce tout, demandent nos jeunes, entre deux conversations profondes au cellulaire ? Non, répondent certains vieux : l’État providence a également été le véhicule servant à défendre la démocratie, la laïcité du système public et l’égalité des femmes et des hommes. Nos jeunes, légèrement individualistes, se regardent et répondent : si je veux une opération, je me la payerai moi-même, comme aux États-Unis. Là-bas, on dit qu’il y a de bonnes cliniques privées.
L’ironie ici, c’est que la plupart de nos jeunes, ignorant ce qu’est un taux d’intérêt, sont heureux de payer leur forfait « cellulaire » et se pensent riches, riches avec une carte de crédit... Ils ne savent pas qu’il y a 25 ans, les 10% d’intérêt n’étaient pas rares et que le 0.5 % d’aujourd’hui ne rapporte qu’aux banques ! Pendant qu’ils jouent, plusieurs de nos jeunes oublient que l’État providence est un modèle d’État et que tout État demeure une construction. Or, ce qui se construit se déconstruit si l’on prend pas le temps de l’entretenir. L’égalité homme-femme de même que la démocratie, ce ne sont pas des créations divines, mais des concepts qui demandent du travail de terrain. Le terrain et sa logique disparaissent au profit d’une nouvelle logique, la logique aérienne de l’amnésie.
Sur la logique de l’amnésie et le repliement identitaire
Certains diront que nous exagérons et que le lien entre les générations est assez bon, même excellent, surtout à Noël et au Jour de l’An. D’autres ajouteront que connaître le folklore et apprendre son histoire importent peu, car le monde est mondial. Ou que l’immigration réglera tous nos problèmes, enfin. D’autres diront que durant l’année 2006, nous avons eu plus d’enfants, même si le nombre n’assure pas encore l’autonomie démographique. Cela signifie qu’il y a de « bonnes nouvelles » et que le repliement identitaire, finalement, est un peu comme les changements climatiques : on ne le sent pas encore ! S’il fait très froid depuis novembre, raisonnent humoristiquement certains, le réchauffement n’aura peut-être pas lieu…
Or, nous ne sommes pas sûrs que la logique de l’oubli, qui mène à l’amnésie, peut conduire au meilleur. Pour notre part, nous pensons un peu comme Maurice Blanchot quand il écrit dans L’attente, l’oubli : « Chaque fois que tu oublies, c’est la mort que tu te rappelles en oubliant. » Les Québécois sont en train d’abolir leur propre histoire en la refusant et en la confiant aux autres. Ils oublient, c’est-à-dire qu’ils veulent peut-être mourir afin d’arrêter de souffrir leur différence, une différence lourde à assumer dans une monde qui se standardise (il ne semble pas y avoir de meilleur mot...) à tous les jours.
L’oubli de soi, en vérité, ce n’est pas le manque d’ouverture au monde ou le refus du changement. Non, l’oubli de soi, c’est bien plutôt le processus d’identification à l’autre, à celui que nous croyons dominant, et qui fait que nous nous désolidarisons les uns des autres. Cet oubli de soi se produit lorsque le repliement sur soi se dit ouvert au monde et, sous prétexte que la mondialisation est une chose inévitable, il refuse de voir la réalité en face : la réalité historique et culturelle rappelle que celui qui préfère l’autre à lui-même et qui cherche à s’oublier, à moins d’un changement majeur qu’on appellera ici le « sursaut », n’en a plus pour tellement longtemps. Or, nous serons gentils dans les prévisions, car c’est le temps de Noël : avec le sursaut attendu, nous lui donnerons encore deux générations avant sa disparition définitive dans les autres...
Dominic DESROCHES
Département de philosophie
Collège Ahuntsic
— Envoi via le site Vigile.net (http://www.vigile.net/) —


