Rimes, raison et déraison

Comment en sommes-nous venus à créer des « eux » hostiles et menaçants pour nous affirmer dans nos valeurs et nos traditions ?

Le Devoir
mercredi 19 septembre 2007
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L’être humain n’est pas un cheval ; porter des oeillères le rend fou. De cette folie souterraine, imparable parce que sournoise et rampante. Les lieux communs, les préjugés, les idées fixes bouffent peu à peu tous les questionnements, toute amorce de réflexion, toute velléité d’objectivisation.

Qu’en est-il de notre attitude actuelle devant les Québécois de première, troisième et même cinquième génération ? D’où vient-il que nous portions une attention de plus en plus malveillante que sur la minorité des marginalisés, des mésadaptés et des criminalisés, à laquelle nous confondons toutes marques de différenciation, du boubou au foulard en passant par la kippa, comme si elles constituaient autant d’attentats terroristes à la ceinture fléchée et au collet romain ? Comment en sommes-nous venus à créer des « eux » hostiles et menaçants pour nous affirmer dans nos valeurs et nos traditions ? Où sont donc et notre raison et notre mémoire ? Sommes-nous profondément restés les victimes nées pour un petit pain, incapables de régler nos différends et nos conflits autrement que par la répression et l’oppression ?

Pouvons-nous sérieusement nous croire quand nous nous représentons certains d’entre nous comme une horde de bourreaux, hache à la main, n’attendant que l’occasion d’une minute de distraction pour trancher la tête de nos dieux et de nos institutions ? Et, encore plus, où sont la force d’avancer, la créativité, l’esprit critique et la volonté d’équité qui nous ont permis de sortir de notre propre marasme religieux, politique et économique, il y a encore bien peu de temps ? Nous laisserons-nous tirer en arrière par le discours sans perspective de journaleux jaunistes en mal de sensations, de politicailleurs bornés et de psys taillés à l’emporte-pièce ?

Quand, au mépris de l’apport des plus anciens ou des plus récents nouveaux Québécois au mieux-être de tous, c’est le premier venu qui tient un discours sans nuance et sans discernement sur l’oppression et l’aliénation, réelles ou présumées, liées à des pratiques culturelles et religieuses, qui monte en épingle des incidents somme toute courants et anodins dans une vie en société, pour en venir jusqu’à questionner notre capacité à absorber de nouveaux arrivants, il faut bien s’en accommoder ; ça relève de la liberté d’expression et du domaine privé.

Par contre, quand qui que ce soit, journaliste, personnage politique ou autre, utilise une tribune publique pour diffuser, étoffer ou encourager une interprétation aussi anecdotique et aussi étriquée de la réalité de tout un peuple, c’est non seulement inexcusable, c’est aussi dangereusement inconscient et irresponsable. Quand on prétend « faire l’opinion » et encore plus diriger une nation, il ne peut plus être question de se faire le porte-parole de groupuscules ou de groupes de pression, ni même des tendances d’une pensée prétendument majoritaire quand elle se fonde sur la méconnaissance et la mésinterprétation, que le prétexte en soit l’opportunisme ou les bonnes intentions.

Le consensus social convient à tous et ne convient à personne. C’est en soi un accommodement raisonnable auquel chacun de nous participe tant bien que mal, qui parfois remet en question nos limites individuelles et d’autres fois brime nos aspirations. C’est un affrontement perpétuel entre le bien commun et les besoins individuels. Remettrons-nous en question le droit pour certains d’entre nous d’exprimer ces besoins ? En foi de quoi ? De la race et de l’origine ? Comment pouvons-nous en être arrivés à créer une commission sur les accommodements raisonnables ? [...]

Tous les organismes publics et privés de services ou d’entraide savent qu’une clientèle particulière a souvent des demandes particulières, quelles que soient ses particularités ; ils connaissent leurs usagers, ils sont conscients de leurs besoins, ils ont la responsabilité d’y répondre dans la mesure du possible et ont la compétence pour essayer de les concilier avec les ressources dont ils disposent. Ce n’est pas à toute une population, qui ne connaît ni leur mandat ni les enjeux des situations auxquelles ils font face, de leur dicter leurs comportements et leurs actions.

Il n’y a pas de eux et de nous, il n’y a qu’un seul nous : nous les Québécois, premiers habitants de cette terre et tous les autres venus d’ailleurs, il y a quatre siècles, quatre jours ou quatre heures. Qui partageons en grande majorité, toutes origines confondues, les valeurs qui soudent les communautés humaines : tolérance, respect, justice, entraide et partage. Que les bases de ces valeurs soient vulnérables et leur mise en application souvent aléatoire n’est pas une question de culture, c’est le propre de toutes les communautés humaines. Et l’anathématisation n’a jamais été une solution.

À combien d’entre nous sommes-nous en train de dire le fait que de parler trois, quatre ou cinq langues, de participer à l’enrichissement collectif avec sa force de travail et le capital de plus d’une culture, d’éduquer ses enfants dans le respect des autres et des différences, ce n’est pas encore assez ? Pensons-nous à la blessure de se sentir injustement rejeté, exclus, ostracisé pour des motifs sans véritables fondements ? Combien d’entre nous, tout à coup, menaçons-nous d’épier les moindres gestes, de scruter les plus infimes revendications de citoyens parce qu’ils sont subitement devenus suspects d’offenses préméditées au fleurdelisé ? Chaque être humain, dans la société dite libre dans laquelle nous vivons, n’a-t-il pas le droit de garder une part de lui-même sans pour autant mettre en péril l’ensemble de la collectivité ?

Ce que nous faisons là est bien plus mortifère que toutes les menaces, réelles ou imaginaires, que nous prétendons combattre.

***

Diane Sansoucy, Auteure

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